Trafic de la drogue et terreur nucléaire - L'arme de l'opium

Des soldats canadiens qui recherchaient récemment dans les hauteurs de Tora Bora les derniers résistants d'al-Qaïda y ont trouvé, à leur grande surprise, de vastes plateaux de pavot ingénieusement irrigués. Toutefois leur chef, le capitaine Phil Nicholson, s'est bien gardé de les envoyer détruire ces plantations, de crainte, a-t-il expliqué au correspondant de Southam News, Mike Blanchfield, de s'aliéner les habitants, jusqu'alors des sympathisants d'Oussama ben Laden.

Pendant qu'à Washington l'administration du président George W. Bush tente de parer à une éventuelle réédition du 11 septembre, quadruple attentat qui a fait des milliers de morts aux États-Unis, ailleurs en Asie et en Europe des millions de personnes seront, elles, victimes de l'opium venu d'Afghanistan sans que les forces alliées n'y attaquent ce trafic (dont on dit pourtant qu'il sert aussi à financer le «terrorisme international» des islamistes radicaux).


Il fait peu de doute que le trafic de la drogue, en Orient comme en Amérique latine, est lié depuis longtemps à la violence politique. Mais on ne saurait pourtant en conclure que le pavot a été le grand moyen de financement de ben Laden. Si le chef mythique d'al-Qaïda avait été le milliardaire qu'on prétend, pourquoi ses «martyrs» ont-ils dû vivre, par exemple, de vols de banque en Égypte ou d'aide sociale au Canada? L'étude de R. T. Naylor, professeur à McGill, Wages of Crime, est à cet égard fort éclairante.


Quoi qu'il en soit, le pavot afghan a de quoi rendre perplexes ceux qui adhèrent à la théorie de «l'axe du mal» et qui devraient compter les ravages meurtriers de l'héroïne parmi les «destructions massives» qui menacent les peuples libres. En réalité, le commerce international fondé sur cette drogue est inextricablement lié depuis deux décennies au trafic des armes, à divers conflits locaux et à de puissants intérêts financiers et politiques.


Le nouveau gouvernement de Kaboul a interdit la production du pavot. Néanmoins, pas plus que les talibans avant lui, il n'a les moyens de nourrir cette population qui dépend, pour sa survie, d'une si triste culture. Les chefs de clan de l'Alliance du Nord, qui en retirent des revenus non négligeables, ne toléreraient pas, non plus, qu'on les en prive. Quels militaires vont, dans ces conditions, se faire la police de la drogue?





Pas de programme cohérent


«La solution, estime Nicholson, c'est de prendre pour cible les laboratoires qui transforment le pavot, tout en évitant de punir les fermiers qui le cultivent.» Pat Stogran, le commandant des troupes canadiennes en Afghanistan, n'a pas d'ordre de campagne à cet égard. En aurait-il qu'à son avis ce ne serait pas une bonne idée de détruire les champs de pavot.


«Pour un certain nombre de fermiers, c'est le seul moyen de nourrir leur famille, dit-il. Nous allons probablement perdre leur appui dans la guerre contre le terrorisme si nous ne leur offrons pas d'autres moyens de subvenir à leurs besoins.» Pour lui, ce n'est pas un domaine où l'on peut se lancer «sans un plan d'action détaillé».


Mais on cherche en vain le programme cohérent qui permettrait à l'Afghanistan de se passer enfin du pavot. Trois voies semblent s'ouvrir mais, prises isolément, elles mènent à l'échec.


D'abord, les cultures de rechange que les Nations unies ont commencé d'implanter, comme le blé, ne sont pas aussi «payantes» que le pavot. Elles n'apportent pas le cash qui fait tourner l'économie de survie à laquelle est condamné le pays pour quelques années encore.


Puis, si la démolition éventuelle de laboratoires (sis dans des pays voisins, dont le Pakistan) peut rompre un maillon essentiel de l'approvisionnement de l'Europe en héroïne (le marché le plus lucratif des trafiquants), l'opération, outre qu'elle est politiquement difficile, ne va pas donner à manger aux fermiers afghans.


Enfin, une campagne de répression anti-drogue ou de réhabilitation en Russie ou en Europe occidentale, à supposer qu'elle soit fructueuse, compliquerait les choses aux trafiquants et à la chaîne de corruption qui coopère avec eux, mais en quoi aiderait-elle à répondre au problème alimentaire qui se pose en Afghanistan?


Au risque d'en scandaliser plus d'un, on peut se demander si la solution ne réside pas dans l'achat de ces récoltes de pavot par les Nations unies. Car le prix actuel, s'il fait l'affaire des intermédiaires, tient les ouvriers agricoles dans la misère. Dans le pays, seuls les propriétaires et les «seigneurs de la guerre» s'y enrichissent. Le gros des profits va à l'étranger.





L'arme nucléaire


Des experts prétendent qu'au temps du jihad contre l'Union soviétique, les services secrets du Pakistan, arrière-base des moudjahidin, ont financé avec l'argent de la drogue le développement de l'arme nucléaire ainsi que la guérilla contre l'Inde au Cachemire. Il est trop tard pour empêcher la production de la bombe, sinon son utilisation. Mais le conflit de la «vallée du paradis», casus belli entre Islamabad et New Delhi, serait, lui, encore alimenté par les profits du pavot que cela n'aurait rien pour surprendre.


Encore ce week-end, tant les autorités de l'Inde que celles des États-Unis pressaient le président Pervez Musharraf d'en finir avec les militants islamistes de son pays et le terrorisme transfrontalier.


En même temps, la Maison-Blanche et ses propres services secrets sont sur la sellette. Au lendemain du 11 septembre, on se demandait comment ils avaient pu ne rien savoir d'une pareille attaque. Depuis, ils se font demander pourquoi ils n'ont pas su lire les renseignements qui annonçaient la tragédie. Quand le public saura, en plus, que Washington fut le principal instigateur, en Afghanistan, d'un jihad désormais répandu sur la planète, l'indignation le disputera à l'incrédulité.


Or, les islamistes radicaux, qui ont attaqué aussi des Américains au Pakistan, ne vont pas s'en tenir à cette cible. Une opération suicide contre le Parlement de l'Inde a mené ce pays au bord de la guerre. Sans être seul responsable de la tension entre ces puissances nucléaires, cet insaisissable mouvement y est devenu un facteur de déstabilisation.


Échappant à ses maîtres d'hier — États-Unis, Pakistan, Arabie Saoudite — et n'hésitant plus à se retourner contre eux, ce «terrorisme» semble ne plus connaître de limites. S'il n'y a plus nécessairement de liens organiques entre le trafic de l'opium afghan et le réseau de la terreur, ces deux fléaux pèsent encore de tout leur poids, l'un sur des millions de toxicomanes dans le monde, l'autre sur la sécurité de plusieurs pays du globe.


Les Américains n'ont pas fini de se poser des questions sur leur responsabilité quant au jihad. Les Canadiens qui tiennent la consommation de drogue pour un loisir innocent feraient mieux de se réveiller également.





Lectures complémentaires


John K. Cooley, CIA et Jihad, 1950-2001 - Contre l'URSS, une désastreuse alliance, Préface de Edward W. Saïd, éd. Autrement|Frontières, 2002, Paris, 277 pages.


R. T. Naylor, Wages of Crime - Black Markets, Illegal Finance, and the Underworld Economy, McGill-Queen's University Press, Montreal & Kingston, 336 pages.





Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.