Les deux Port-au-Prince

Port-au-Prince — Place Saint-Pierre, à l'hôtel Kinam de Pétionville, l'ancienne banlieue aisée et homogène des hauteurs de Port-au-Prince. Ici, la misère urbaine de la basse-ville a peu à peu gagné en altitude, et un sujet de discussion est sur toutes les lèvres: l'insécurité. L'insécurité, c'est-à-dire les braquages, les enlèvements, les bandits qui écumeraient la ville... C'en est au point que le gardien de sécurité en face de l'hôtel dit au Blanc de passage, sur un ton impérieux: «Vous n'allez même pas vous promener cinq minutes sur la place qui est là, devant!»

Devant, c'est une place normale, avec mille personnes qui semblent banalement vaquer à leurs occupations. Parce que, malgré ce que l'on peut en dire, ce peuple réputé indolent et hébété vaque, si ce n'est que pour transporter un bac d'eau, quelques fruits, un sac de ciment...

Pendant ce temps, à l'abri dans leurs hôtels-bunkers, les coopérants, politiciens et autres soldats de l'ONU ne parlent que des derniers enlèvements, comme celui de la coopérante québécoise Nadia Lefebvre, au début de la semaine. Et de répéter les chiffres, selon lesquels elle serait la vingtième victime, juste pour mai 2008, étrangers et locaux confondus.

Dans ce pays, il y a le peuple noir qui vaque, et puis il y a les bourgeois étrangers et autres mulâtres locaux qui craignent pour leur peau et prennent les grands moyens pour se protéger.

Il y a aussi tous ces soldats et officiers de la Mission des Nations unies pour la stabilité en Haïti (MINUSTAH) qui, les vendredis et samedis, emplissent les restaurants incroyablement chic de Pétionville, oasis décadentes qui appartiennent à un autre pays. La MINUSTAH: près de dix mille personnes officiellement venues pour assister un État impuissant à faire sa propre police.

Pourtant, me confie un grand banquier de la ville, chiffres et anecdotes à l'appui, Mexico et même la capitale du pays voisin, Santo Domingo, sont des villes plus violentes, en 2008, que la malheureuse Port-au-Prince avec sa réputation exagérée de coupe-gorge digne d'une Bagdad sous occupation.

Mais en République dominicaine, les violences urbaines ne sont pas médiatisées comme elles le sont en Haïti, où vingt radios se font concurrence pour les rapporter avec force détails — réels ou fictifs. On chuchote même que, pour ne pas nuire au tourisme, le gouvernement dominicain censure les statistiques du crime, tandis qu'au Mexique la nette subdivision, par exemple, de la capitale en zones sécuritaires et dangereuses, permet au pays de maintenir le flot touristique malgré les histoires d'horreur qui font le quotidien de Mexico.

À Port-au-Prince, les frontières entre sécurité et insécurité sont plus floues, et les touristes sont depuis longtemps des animaux rarissimes. Dans les hôtels, coopérants et diplomates parlent de leurs projets qui n'avancent pas... Mais ils parlent également, et surtout, de leur propre vie en vase clos: comment ils parent aux menaces, qui ils ont embauché pour se protéger — car le corollaire de «l'industrie du kidnapping» dont tout le monde parle, c'est «l'industrie de la sécurité».

Haïti, c'est deux sociétés qui évoluent en parallèle, presque sans se toucher. Une masse de 80 à 90 % qui survit au milieu de la poussière et de la boue, dans des cabanes inachevées, avec un ou deux dollars par jour. Et puis une minorité qui se terre à l'abri du peuple, tout en devisant ad nauseam sur ce qu'il faudrait faire pour aider le peuple...

***

Quelques éléments positifs dans le désespoir ambiant... Cette végétation luxuriante des hauteurs de Port-au-Prince, alors que l'on s'attend à trouver un pays uniformément pelé, asséché, stérile. Un reportage à la télévision nous apprend que 30 000 nouveaux manguiers ont été plantés au sud de la capitale, et qu'ils produisent abondamment. Idem pour quelques rizières dans la région de l'Artibonite, au centre du pays.

On reste loin cependant de la production de naguère, alors que le riz haïtien couvrait la totalité des besoins locaux... et que le pays exportait même de ce précieux aliment. Georges Anglade, le géographe québéco-haïtien, tempère mon optimisme et pronostique de nouvelles émeutes de la faim pour le mois d'août: «Les manguiers sont malades; si cette maladie s'étend, on va à la catastrophe, car les mangues sont un élément crucial du régime alimentaire.»

Je poursuis ma quête d'éléments positifs qui trancheraient dans la désolation générale. Il y a toujours — image traditionnelle de Port-au-Prince — ces écoliers en uniforme, ces écolières surtout, qui au milieu de la poussière et des vapeurs d'essence se rendent chaque matin, admirablement coiffées, à d'improbables cours... Un grand manitou de l'éducation locale, Creutzer Mathurin, qui fait régulièrement la navette entre Ottawa et Port-au-Prince, me dit qu'il y a tout de même deux Haïtiens sur trois qui savent lire et écrire: «Ce n'est pas un peuple analphabète!»

Peuple, on le sait, du verbe magique, des légendes colportées, et d'une grâce poétique qui accompagne même le plus triste quotidien.

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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3 commentaires
  • Dominic Pageau - Inscrit 26 mai 2008 04 h 03

    Haiti pays qui a subi un coup d'État fomenté par les USA

    Avec l'aide de la classe économique haitienne, les USA ont fait déguerpir Aristide qui refusait de se soumettre aux dictats de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire International.

    Coup d'État qui a été préparé en république dominicaine avec l'Aide d'un ressortissant Haitien, Guy Philippe et du groupe 184 composé des riches d'Haiti qui sont en général plus pale que les autres Haitiens.

    En ce moment, Haiti n'est pas sous protectorat, mais sous occupation suite à un coup d'État organisé par les USA, un article sur le sujet datant de 2004 est fort pertinent en voici un extrait :

    Qui est l'opposition ?

    Comme la soi-disant opposition au gouvernement Chávez du Venezuela, l'opposition en Haïti ne représente qu'une faible minorité (8% de la population selon un sondage de l'année 2000). N'ayant aucune chance de remporter des élections démocratiques, elle compte plutôt sur la violence armée pour fomenter une crise politique qui conduise à la chute du gouvernement. Utilisant ses relations d'affaires internationales, en particulier ses liens avec les médias commerciaux, l'opposition s'est fabriquée une image de vrai champion de la démocratie en Haïti.

    On rapporte que les gangs qui ont mis des milliers d'Haïtiens en état de siège sont armés de M-16 de fabrication états-unienne que les Etats-Unis avaient récemment envoyés au gouvernement de la République dominicaine.

    Les gangs sont reliés directement à deux groupes financés par l'administration Bush : la Convergence pour la démocratie, de droite, et le groupe des 184, favorables aux milieux d'affaires.

    La Convergence est une coalition d'environ deux dizaines de groupes allant des néo-duvaliéristes (du nom des dictateurs Duvalier qui gouvernèrent Haïti de 1957 à 1986) à d'anciens partisans d'Aristide. Ces groupes ont peu de choses en commun, excepté leur désir de voir Aristide renversé.

    Selon le Conseil des affaires de l'hémisphère, « le seul but politique de l'opposition semble être la reconstitution de l'armée et la mise en oeuvre de programmes d'ajustement structurel rigoureux ».

    La Convergence est dirigée par d'anciens leaders paramilitaires du FRAPH (entre autres Louis Chamblain, Guy Philippe et Jean-Pierre Baptiste) qui avaient organisé le coup d'état sanglant de 1991, par lequel le FRAPH, entraîné et financé par la CIA, avait renversé Aristide, tué 5.000 civils et terrorisé Haïti pendant quatre ans.

    La Convergence est soutenue par l'élite haïtienne et la direction du Parti républicain états-unien (à travers le Fonds national pour la démocratie, NED, et l'Institut républicain international, IRI).

    Le groupe des 184 est représenté par Andy Apaid, partisan de Duvalier et citoyen états-unien qui a obtenu un passeport haïtien pour avoir faussement déclaré être né en Haïti. Apaid possède 15 usines en Haïti, il fut le principal ennemi de la campagne d'Aristide de 2003 en faveur de l'augmentation du salaire minimum (lequel était, à 1,60 dollar par jour, inférieur à sa valeur dix ans plus tôt).

    En demandant que l'opposition participe à tout règlement de l'impasse politique en Haïti, les Etats-Unis l'ont grandement renforcée. Tandis que l'opposition fait durer l'impasse politique en Haïti, l'embargo états-unien (voir ci-dessous) étrangle l'économie de l'île. Les opposants d'Aristide espèrent que ces tactiques combinées réussiront ce qu'elles ne peuvent obtenir par des élections démocratiques : l'éviction d'Aristide.

    http://risal.collectifs.net/article.php3?id_articl

    J'aimerais rappeller à Monsieur Brousseau qu'avant qu'on fasse le coup d'État contre Aristide, il y avait des universités en Haiti, chose nouvelle, qui était en train de former ses propres médecins...... Une première.... Par contre, le coup d'état à mis fin à ce beau projet, qui n'est pas prêt de revoir le jour.......

    Votre optimisme, vous pouvez le ravaller car les choses sont pire maintenant en Haiti que sous Aristide et c'est pas des gens comme vous qui vont parlez de ça.... Vous êtes si bon dans le parlez pour rien dire.

  • Serge Charbonneau - Inscrit 26 mai 2008 08 h 42

    Parler pour ne rien dire (réaction à Dominic Pageau)

    En réaction au commentaire de Dominic Pageau, je me demande pourquoi donc certains parlent pour ne rien dire.

    Il y a pourtant tant de choses à dire!

    Comment ne pas décider de parler de la NED.
    La NED existe-t-elle vraiment?
    J'ai bien l'impression que oui, la NED est indéniable. Ses budgets sont bien intéressants. Sa transparence (sic) est très douteuse.
    Ses objectifs, ses actions, sont des sujets d'un intérêt incroyable.
    Pourtant... la NED ne ressort jamais dans les propos des "spécialistes".
    Quand on souligne son existence, c'est pour lancer nonchalamment ses humbles buts "officiels". Pourtant...


    Les deux réalités

    La réalité haïtienne que M. Pageau décrit, m'apparaît tout aussi plausible et même plus plausible que la bouillie confuse que nous propose "l'expert".
    Un expert qui ne semble aucunement au courant des enjeux et des intérêts des puissances "internationales" et de l'oligarchie haïtienne. Pourtant...

    Pourtant, ce n'est pas un fait nouveau que l'oligarchie. Comment ne pas en tenir compte? 80% des Haïtiens sont sans le sou. Comment ne pas parler de la richesse dans ces quelques poches privilégiées.
    L'histoire d'Aristide est plutôt confuse. Il y a la surface sur laquelle les "experts" surfent et il y a le dessous qui reste bien dissimuler. Cependant, les faits sont là pour nous servir de révélateur de la réalité. Le départ du machiavélique Aristide n'a pas résolu grand-chose pour les pauvres Haïtiens.

    Il y a bien des choses qui mériteraient qu'on s'y attarde. Pourtant... les "experts" préfèrent parler pour ne rien dire.
    On se retrouve avec différentes réalités (sic). Nous avons la réalité de M. Brousseau, toujours teintée un peu à la Walt Disney et la réalité des analystes de Risal (Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine) ou du Monde Diplomatique.

    Les mêmes éléments sont disponibles pour les deux visions. Pourtant, plusieurs négligent et vont même jusqu'à nier l'existence même de certains éléments importants.
    Pourquoi donc des experts comme M. Brousseau, négligent certains faits?
    Est-ce parce qu'ils ne connaissent pas l'existence de cette réalité?
    Ou s'il la garde consciemment sous silence?
    Si ces faits sont faux, pourquoi ne les dénoncent-ils pas preuves à l'appui?

    Avant le coup d'État contre Aristide, les universités haïtiennes avaient-elles des programmes d'enseignement médical prometteurs?

    Andy Apaid possède-t-il vraiment 15 usines en Haïti?
    Le Grand Soir, 8 mai 2004

    La configuration des forces

    Par la bouche de Colin Powell, les USA se posent en défenseurs d'Aristide, rappelant qu'il s'agit d'un président élu. Ils veulent un changement mais au profit d'autres opposants, ceux qu'on appelle les 184 et la Convergence démocratique.

    À leur tête se trouvent de grands bourgeois comme l'américano-hawaïen Andy Apaid, ancien partisan de la dictature militaire, du rétablissement de l'armée dissoute en 1995 par Aristide et même d'anciens partisans des Duvalier comme l'ancien ministre Hubert De Ronceray, et d'anciens partisans d'Aristide comme Evans Paul, ex-maire de Port-au-Prince. Mais il y a aussi Gérard Pierre Charles, venu du parti communiste, ancien fidèle d'Aristide, dirigeant de l'Organisation du Peuple en Lutte, la plus forte de l'opposition, pour qui le Front de l'Artibonite est « une diversion »

    http://www.legrandsoir.info/spip.php?article1562

    En fouillant un peu, ce Andy Apaid est un personnage fascinant à creuser. Il semble être un des joueurs importants à Haïti.


    Le groupe 184, une autre "organisation" à approfondir.

    «Dirigé par de grands patrons et piloté par l'homme d'affaire André Apaid, le « Groupe des 184 », rassemble 184 organisations regroupant « treize secteurs d'activités définis par consensus » : dont le patronat, des syndicats et la presse »

    Est-ce vrai ce que titrait le réseau Voltaire:
    «Cheney exige le départ d'Aristide»
    « La CIA déstabilise Haïti »

    http://www.voltairenet.org/article11918.html


    «Le Groupe des 184, ensemble d'associations de tout type - la « société civile » - dirigé par M. André Apaid, le plus gros employeur industriel haïtien. L'homme exploite plus de 4 000 travailleurs à qui il verse 68 cents par jour, alors que le salaire minimum légal est de 1,50 dollar, et s'est opposé à une augmentation de ce salaire minimum voulue par M. Aristide. Cette alliance contre nature ne trouble pas les partis de gauche. « Sur toute une série de points, il y a eu consensus, confie M. Gérard Pierre-Charles, coordonnateur de l'OPL : l'introduction de la démocratie, des libertés publiques, la nécessité de changer la vie en Haïti. » On oublie les divisions, les susceptibilités, les vieilles blessures, l'absence de projet commun. Un seul objectif : renverser le chef de l'État.»
    Maurice Lemoine
    Le Monde diplomatique, septembre 2004
    http://www.monde-diplomatique.fr/2004/09/LEMOINE/1

    Deux réalités!
    La réalité du monde est-elle double? Se peut-il que le monde ne soit que la pelure que les experts tels que M. Brousseau nous présentent?
    Ou, est-ce que le monde est entraîné dans des atrocités par des manigances de gens cupides et jouissant de privilèges indécents?
    Se peut-il que des régions de misères servent de territoire utilitaire à de grandes puissances?
    Des territoires utilitaires où l'on tient à garder le contrôle, peu importe la misère qu'on y provoque?

    La réalité présentée par M. Pageau, par Risal, par Maurice Lemoine, par le réseau Voltaire, est-elle vérifiable par nos "experts"?
    Pourquoi donc persistent-ils à ne parler que pour rien dire???


    Serge Charbonneau
    Québec

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 26 mai 2008 10 h 04

    Deux visions d'Haïti

    Il y a la vision du journaliste, trop pris un peu partout pour faire une investigation sérieuse de l'état des lieux. Il se concentre donc sur le bon peuple tout rempli de «grâce poétique» pendant que les riches de la capitale se demandent comment ils pourraient aider ce pauvre et bon peuple. Ici, on reste dans le flou généreux.

    Et il y a la vision de certains lecteurs mordus d'information qui dénoncent les puissants voisins du continent, ceux qui tirent les ficelles dans l'ombre pour asseoir et maintenir la mainmise des riches sur les pauvres. Là, les précisions ne manquent pas.

    Il me semble qu'il faudrait pouvoir allier ces deux visions. Car ce bon peuple n'est pas que le jouet de puissances qui viennent d'ailleurs. Il vit et agit, ce bon peuple. À son rythme certes, différent du nôtre. Mais si on l'aidait vraiment pour ensuite lui foutre la paix, il coulerait peut-être des jours heureux sous le chaud soleil des Caraïbes. Son tempérament fait qu'une situation si horrible et qui dure depuis si longtemps ne le rend pas plus violent.

    Qui, chez les aînés comme moi, ne se souvient pas des dominations rocambolesques de papa et bébé Doc ? Puis de ce coloré Aristide qui, dès sa première élection, parlait de passer les riches au pneu enflammé ! Depuis des décennies donc, rien n'a changé pour ce bon peuple. Il est toujours dans la misère. Il faudra bien qu'un jour l'ONU s'en mêle pour de bon ! Et que cette instance internationale utilise les données que peut trouver tout lecteur avisé du Devoir. Il faudra bien qu'un jour les exploiteurs soient démasqués et le bon peuple libéré.

    Mais pour combien de temps ? Ce bon peuple est si peu habitué à se gérer lui-même ! Le peuple russe lui-même n'arrive à se sortir d'une dictature que pour tomber dans une autre. Et il ne vit pourtant pas sous le chaud soleil des Caraïbes. La voilà la vraie question : comment un peuple qui n'a depuis très longtemps pratiquement jamais connu la démocratie, peut-il arriver à l'instaurer et à la maintenir ?