Médias: Radio-Canada, la bataille s'est déplacée sur Internet

C'est ce matin que les 1400 employés de Radio-Canada qui étaient en lock-out depuis deux mois retrouveront leur bureau. Parmi eux Jean-Hugues Roy, journaliste à Montréal ce soir, ancien animateur du magazine Branché, franchira les portes de l'immeuble de la SRC à Montréal après avoir fait l'événement.

Lors de la grande assemblée syndicale finale de mercredi dernier qui réunissait un millier de «lockoutés» quelqu'un a demandé au micro qu'on applaudisse Jean-Hugues Roy. Celui-ci ne faisait partie d'aucune structure syndicale, ni d'aucun comité. Il a pourtant obtenu la plus chaleureuse ovation de toute cette assemblée.


Car Jean-Hugues Roy a créé dès le début du conflit un site Internet, Blogue-Out/Portrait d'un cadenas, qui a remporté un succès exceptionnel. Il s'agissait d'une initiative purement personnelle et selon nos informations certains responsables syndicaux n'appréciaient pas tellement qu'un membre syndiqué étale sur la place publique les contradictions de son propre groupe.


Plusieurs fois par jour Jean-Hugues Roy mettait en ligne sur son site des commentaires, des entrevues, de petits récits, des informations, et des photographies prises par son petit appareil numérique qu'il traînait partout.


Portrait d'un cadenas s'est rapidement imposé comme «la» référence qui permettait de prendre le pouls du conflit. Jean-Hugues Roy a publié des lettres de personnalités, de nombreux courriels de citoyens ordinaires qui comparaient leur situation d'employés précaires à celle des «radiocanadiens», a décrit la rage, la colère des syndiqués, le désarroi de certains cadres de Radio-Canada. Certaines de ses photos sont mémorables.


Le site a reçu 60 000 visites en deux mois et des centaines de courriels. Les journalistes des autres médias y ont puisé des informations. Selon nos informations des députés et même des ministres du gouvernement fédéral l'ont consulté régulièrement pour se faire une idée exacte du conflit au-delà de la rhétorique patronale.





Une page évolutive


Portrait d'un cadenas est un «blogue», terme dérivé de «Web Log» et maintenant officiellement accepté par l'Office de langue française. L'OLF définit le blogue comme «une page Web évolutive et non conformiste présentant des informations de toutes sortes, généralement sous forme de courts messages mis à jour régulièrement, et dont le contenu et la forme, très libres, restent à l'entière discrétion des auteurs».


Depuis les premiers balbutiements d'Internet des internautes en tous genres y ont publié leur journal personnel. Mais grâce à de nouveaux logiciels très faciles d'utilisation à peu près n'importe qui peut maintenant rédiger un tel journal. Plus besoin d'être un programmeur ou d'apprendre le langage HTML.


Le terme blogue s'est donc développé depuis plusieurs années autour de cette nouvelle mode et de cette nouvelle facilité technique. Le terme regroupe un ensemble de réalités, qui vont du journal intime aux commentaires politiques. Il y aurait maintenant des centaines de milliers de blogues sur Internet et le chroniqueur Jean-Pierre Cloutier des Chroniques de Cybérie en recense quelques-uns sur sa page Internet personnelle, au http://www.cyberie.qc.ca/jpc/journoblogs.html.


Certains auteurs de blogue sont devenus des vedettes, comme l'Américain Andrew Sullivan, ancien rédacteur en chef du New Republic, qui affirmait en avril dernier qu'il est maintenant en mesure de vivre des seuls revenus publicitaires de son blogue personnel, qui aurait reçu 800 000 visiteurs le mois précédent!


Le blogue de Jean-Hugues Roy est exemplaire dans le sens où il a vraiment effectué le journal de bord d'un événement qui comportait un début et une fin. Dans le sens aussi où il s'est démarqué par un véritable travail journalistique, en fouillant pour mettre en contexte et aller au-delà des discours officiels, tout en racontant des histoires personnelles.


«Ce qui caractérise le blogue, explique-t-il au Devoir, c'est l'esprit, la liberté, la facilité qui permet à tout le monde de publier. Moi j'ai étiré un peu la définition classique du blogue parce que habituellement les textes y sont plus courts».


Au début du conflit Jean-Hugues Roy travaillait (bénévolement rappelons-le) six heures par jour à son blogue. Son site était suivi avec tellement de passion que lorsqu'il a pris un temps d'arrêt de trois jours entre les deux dernières assemblées syndicales, épuisé, il a été inondé de courriels de lecteurs qui s'inquiétaient de sa santé.


Le conflit à la SRC est probablement le premier grand conflit au Québec à être autant marqué par Internet. Cela tient sûrement au fait que ce conflit mettait aux prises des gens de communication qui étaient incapables de rester à ne rien faire. D'autres journalistes en lock-out ont ouvert des sites Internet. Le syndicat lui-même a lancé une radio diffusée sur le Web. Un groupe de discussion a été ouvert sur Yahoo pour permettre aux syndiqués de s'exprimer. Devant cette véritable explosion, la direction de la SRC a été obligée, avec au moins deux semaines de retard sur le syndicat, de lancer son propre site Internet pour tenter de se faire entendre.


«Internet a joué un rôle dans ce conflit, soutient Jean-Hugues Roy. Les gens y ont trouvé des outils de communication pour se parler. Et des cadres m'ont dit qu'ils vivaient la même angoisse que nous mais qu'ils ne pouvaient pas en parler.»


À quel point cette activité sur Internet a-t-elle permis de maintenir la cohésion syndicale? À quel point a-t-elle permis de susciter une sympathie publique forte envers les syndiqués? Difficile à dire. Mais la question mérite d'être posée et elle est sûrement déjà analysée par les spécialistes en communication. En attendant on peut consulter le blogue de Jean-Hugues Roy au http://radcan.blogspot.com et son auteur cesse sa publication cette semaine.