Toutes ces fortunes qu'il faudra bien gérer

La Banque Nationale revendique la paternité de l'ingénierie financière ayant permis aux fondateurs de CGI de monétiser une partie de leurs actions. L'institution, qui devient Groupe financier Banque Nationale, s'en inspire pour faire savoir qu'elle est devenue un joueur majeur dans l'univers de la gestion privée. Avec toutes ces fortunes qu'il faudra gérer...

Au début de mai, on apprenait que Serge Godin et André Imbeau avaient encaissé, au total, 126 millions en monétisant 11 millions de titres, soit environ 30 % des actions et des options que les fondateurs de CGI détenaient. Ils ont encaissé l'argent tout en conservant la propriété de ces actions et leurs droits de vote afférents pour une période de 25 ans. Ils empochent ainsi leurs profits tout en conservant le contrôle de l'entreprise dans cette opération de planification successorale et familiale. Mieux, pour eux, l'impôt sur ces gains ne sera prélevé qu'à l'échéance, dans 25 ans, dans la mesure où ces sommes demeurent réinvesties.

Le président et chef de la direction du Trust Banque Nationale, Éric Laflamme, est particulièrement fier de l'opération. Selon la description faite par les médias, elle fait appel à la création de contrats à terme basés sur le prix de clôture des actions classe A de CGI le 6 mai dernier.

Éric Laflamme, accompagné d'un vice-président de Gestion privée placement et d'un autre de la Financière Banque Nationale, rencontrait la presse jeudi dernier pour rappeler comment la Banque Nationale s'était positionnée dans ce créneau de gestion discrétionnaire des fortunes privées. Et ici, on entend par fortune un actif net à investir d'au moins 250 000 $. Les fondateurs de CGI font donc plutôt exception. La Nationale compte 15 000 clients en gestion privée, qui se partagent un actif de 10,7 milliards, ce qui la situe au cinquième rang parmi les firmes de gestion privée de placement au Canada. Ce top 5 est composé des grandes banques canadiennes.

Éric Laflamme retient que les gens ont généralement tendance à surestimer le temps qu'il reste avant la retraite et à sous-estimer le temps qu'ils passeront à la retraite. Autre réalité: la période à la retraite est au moins aussi longue que la période dite active, sous l'action combinée de l'espérance de vie plus longue et d'études prolongées. Sans compter l'effet inflation, dévastateur sur 20 ou 30 ans de retraite, et cet environnement de faibles rendements. «Pour nombre de personnes qui viennent nous voir, c'est un réveil, parfois brutal.»

En gestion privée, on combine l'expertise en matière de fiscalité, d'actuariat, d'assurances, de services successoraux et de trésorerie, comme ce fut le cas pour les fondateurs de CGI. On ouvre également l'accès à des classes d'actif généralement dévolues aux grands investisseurs institutionnels, tels que la Caisse de dépôt. On peut penser, ici, aux obligations à haut rendement, aux actifs réels et aux fonds alternatifs.

Dans ce dernier segment, la présence de grands joueurs comme la Nationale offre la sécurité du monitorage, de la vérification diligente. À son apogée, l'industrie des «hedge funds» pouvait abriter 6000 gestionnaires. Si entre 400 et 500 nouveaux gestionnaires de fonds de couverture font leur apparition sur ce marché chaque année, le tiers d'entre eux disparaissent après quelques années seulement. Et nombre d'entre eux ne gèrent qu'un actif d'une centaine de millions de dollars. D'où l'importance de les ausculter, de percer «leur boîte noire». À la Nationale, on élimine ce risque des boîtes noires en récupérant le règlement des transactions. «Toutes les transactions passent chez nous. Elles sont réglées chez nous, On assure ainsi un monitorage continue. Je peux vous dire qu'il n'y avait pas de Portus ni de Norshields parmi les gestionnaires retenus car ils ne se seraient pas qualifiés», a souligné le dirigeant, en référence à ces cas de malversations présumées.

Et l'on tente d'optimiser la relation rendement-portée fiscale-préservation du capital, sans perdre de vue que la clientèle bien nantie est particulièrement sensible à la protection du capital. On met à leur disposition au moins cinq stratégies de placement qui, avec le jeu des différentes options disponibles, vient proposer au moins 3000 possibilités de portefeuilles types. «Cette clientèle recherche une stratégie individualisée», insiste Éric Laflamme. Tout cela pour des honoraires qui peuvent varier de 0,5 à 1,75 % selon la taille de l'actif sous gestion.

Chiffres impressionnants

Depuis six ans, la Nationale affiche une croissance de 30 % dans ce segment, qui peut contribuer pour le tiers des résultats financiers consolidés. Car les chiffres sont plutôt impressionnants dans ce segment. À titre d'illustration uniquement, selon un décompte de Cap Gemini Ernst & Young, 685 000 Canadiens disposaient de 500 000 $ ou plus à investir en 1999, un nombre qui était appelé à passer à 1,7 million en 2010, soit une croissance annuelle de 8,4 %. S'ils étaient 295 000 Canadiens à disposer d'un million ou plus à investir en 1999, ils devraient être 915 000 en 2010, soit une progression annuelle moyenne de 10,8 %. À titre de comparaison, le taux de croissance annuelle anticipé dans le segment des 100 000 $ et plus à investir est de 4,7 %.

En extrapolant, on pouvait estimer que le rythme annuel de nouvelle épargne devait doubler pour passer de 150 milliards par année, en 1999, à 300 milliards de dollars en 2010. Cette vitesse doit s'en trouver accélérée par une contribution grandissante des transferts intergénérationnels. Durant cette période, ces transferts vont prendre la forme d'un héritage (entre 15 et 20 milliards de dollars par année) ou de ventes d'entreprise (environ 50 milliards par année). À cela il faut ajouter les transferts d'un régime complémentaire de retraite aux REER immobilisés (environ huit milliards de dollars par année) et les retraits des REER (entre 20 et 25 milliards par année.)

Ce faisant, l'actif financier à investir devait passer de 1580 milliards en 1999 à 4200 milliards à la fin de 2010, pour un taux de croissance annuelle moyen de 9,3 %. Donc une importante création ou un imposant transfert de richesse a lieu, un mouvement qui se concentre cependant entre les mains de peu de gens. On prévoit que ceux qui disposeront d'un million de dollars ou plus à investir en 2010 retiendront les trois quarts du total de l'actif financier à investir. Et 80 % de ces «millionnaires» doivent être des propriétaires ayant monnayé leur avoir capitalisé dans leur entreprise.

S'ajoutent, donc, les transferts d'entreprise qui, selon un sondage de la banque CIBC réalisé en 2005, porteront sur 1200 milliards de dollars d'actif d'ici 2010. Dans ce sondage, 500 000 entrepreneurs canadiens déclaraient qu'ils allaient prendre leur retraite sur cet horizon 2010.

Si l'on veut projeter plus loin, il faut élargir l'équation pour tenir compte de ce mouvement de transfert d'entreprise devant atteindre son point culminant entre 2011 et 2016. Au zénith, plus de la moitié des entrepreneurs auront pris leur retraite et la valeur des éléments d'actif en cause aura atteint 3700 milliards au Canada, selon les données déjà publiées par CAMagazine.

Le plus important transfert de pouvoir économique jamais vu au Canada se dessine. Un créneau des plus intéressants pour une institution qui se définit comme étant la plus grande banque pour PME au Québec.

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