Petites larmes du soleil

Les fleurs de ma jeunesse ont été les pissenlits. J'ai grandi dans l'est de Montréal, entre les voies ferrées et les terrains vagues, sur le bord du fleuve sale, au bout de l'île, dans un univers industriel parsemé de boisés à meurtres, aux extrémités de l'imaginaire montréalais, refuge du pissenlit dont nul ne se souciera jamais d'écrire le récit.

Il y a quelques semaines, dans cette même page, un comité de sauvegarde poussait un cri de désespoir devant la décision de déménager La Joute de Riopelle, une oeuvre d'art remarquable, du Stade olympique au centre-ville, privant ainsi le quartier Hochelaga-Maisonneuve de quelque chose de très beau. Mais la beauté ne semble pas être le lot de l'Est. Car, dans l'est de toutes les grandes villes, là où la poussière retombe naturellement en raison des vents dominants, il ne saurait pousser autre chose que des mauvaises herbes. Dans cette partie du jardin, les gens cultivés ne s'aventurent qu'avec réticence et les richesses qui s'y trouvent ne peuvent qu'y être déplacées.


Il en est tant pour qui le boulevard Pie IX représente encore la frontière lointaine de l'extrême-orient montréalais que je trouve bien drôle de me souvenir que pour nous, les gens de l'Est, la rue Viau a toujours fait partie du centre-ville. Mais que voulez-vous, nous étions aussi invisibles que les pissenlits, nous n'avons jamais compté dans l'esprit de la Cité. Je sais pour sûr que les choses n'ont pas changé. N'a-t-on régulièrement dit que le Stade olympique était trop loin du centre-ville? Le Jardin botanique aussi? L'Est a beaucoup de voies ferrées, mais c'est le dernier quartier à ne pas avoir de trains de ville. Qui se soucie des voies qui mènent au-delà de nulle part ?


Il est terrible d'être commun. Les nobles du haut Moyen-Âge, et avec eux les bourgeois, les guerriers et les clercs, parlaient ensemble de la détestable commune, cette masse indéfinie qui représentait l'inculture, le désordre et l'anarchie. Les sociétés européennes n'ont pas été tendres pour les paysans, moins encore moins envers les ouvriers. On les disait laids et nombreux, trop féconds et promis à l'enfer. Tout le contraire du rare et du beau. Car le beau est beau rare. Quand il était dit, hier encore, qu'une fille était commune ou qu'un garçon était commun, cela était sans appel au tribunal des classes de monde. D'ailleurs, ne pas être commun, c'est avoir de la classe et ainsi de suite qui te fera monter dans l'échelle de la distinction. Entre le je suis unique et le nous sommes tous pareils, nous savons très bien où donner de la tête. Le centre de la ville est dans nos têtes et c'est le propre des cultivés que d'élaguer.


Les fleurs ont ceci de particulier qu'elles traduisent l'ordre symbolique de nos classifications du monde. Il en est pour l'amour, il en est pour la mort. Nos classements sont si anciens que nos préjugés ne peuvent qu'être antiques. Notre passion des jardins modernes pousse encore plus loin l'écriture de ce texte. Nous distinguons la distinction. Il est des fleurs rares, d'autres sauvages, il est des plantes cultivées, des herbes ignorantes. Notre terroir est un miroir à la face duquel nous dessinons et signons le reflet espéré. Et là encore, nous ne sommes pas entichés des espèces communes. Vous savez comme moi que le pissenlit n'a pas la cote, pour des raisons qui sont aussi claires qu'obscures. Il faut que gazon soit parfait; le vert tendre l'emporte sur le jaune. Le gazon jauni est un gazon maudit. Le pissenlit dépare. Cette guerre entre le vert et le jaune se passe entre nos deux oreilles. Derrière le jaune du pissenlit se lit l'emblème de la noire forêt sauvage ou de la grisaille des déserts vulgaires et des espaces perdus de la ville.


Si j'étais un loup, je ne voudrais pas être un loup commun. Pareil, si j'étais phoque. Je préférerais être le Grand Loup Gris des Immensités Monotones ou le Phoque Annelé des Froidures Bleues. Tant qu'à nommer, nommons. Il pourrait s'appeler Petite Larme du Soleil, le pissenlit. Oui, sur la question, il y a du travail à faire pour créer ce nouveau discours qui réparerait des générations de mépris. Je voudrais que le pissenlit soit la fleur emblématique de l'avenir, qu'il soit appelé à remplacer le lys, et que le futur plat national de notre communauté soit la salade de pissenlit. Nous ne sommes pas obligés de les manger seulement par la racine.


Je propose une semaine du pissenlit, je soutiens que nous devrions le protéger, le reconnaître et nous en inspirer. Il est robuste, indépendant, il survit aux poisons, au béton, il est vivant et déterminé. Nous devrions le cultiver, le vénérer, le déclarer sacré, l'enseigner dans nos écoles, passer du vert au jaune, bref changer nos mentalités. Un jour, le pissenlit fera son entrée protocolaire au Jardin botanique. Le pissenlit, c'est l'épinette noire de nos villes. La société de protection du pissenlit n'existe pas, la pauvre fleur, nous ne savons que l'écorcher. Oubliez vos roses et vos azalées, laissez sur ma tombe pousser des talles de pissenlits.


Je mourrais d'être enterré au centre-ville. Et que, pour toujours, La Joute reste où elle est.





Ce texte, en appui profond au Comité SOS La Joute dans Hochelaga-Maisonneuve.