L'effet Charest

En 1998, Jean Charest débarquait dans l'arène québécoise, porteur des espoirs du camp fédéraliste canadien, mais accompagné également des bons voeux de la majorité de ses concitoyens québécois qui le tenaient alors en plus haute estime que Lucien Bouchard.

Quatre ans plus tard, le Parti québécois est en chute libre. Pourtant, le chef de l'opposition officielle n'est pas pour grand-chose dans cette descente aux enfers péquiste. Au contraire, alors que le PQ coule à pic, les appuis du PLQ s'érodent.

La publication samedi d'un sondage SOM/La Presse montrant que l'Action démocratique du Québec s'est installée en première place dans les intentions de votes en témoigne. À la lumière du quasi-monopole du parti libéral sur le vote anglophone et allophone, son score de 29 % par rapport au 36 % de l'ADQ est encore plus minable qu'il n'y paraît à première vue.

***
L'engouement actuel pour l'ADQ s'explique d'abord par l'ampleur du déclin péquiste. Mais la performance du chef libéral y contribue largement.

Car, au-delà du mécontentement ponctuel qui pousse des électeurs péquistes vers Mario Dumont, c'est clairement l'espoir de bloquer la route du pouvoir à Jean Charest qui donne du coeur aux jambes à des milliers d'entre eux.

Si ce comportement était exclusif à la clientèle du PQ, ce serait encore un moindre mal pour Jean Charest. Mais voilà qu'il ne réussit pas à retenir les électeurs qui l'avaient appuyé aux dernières élections.

Depuis Jean Chrétien, rarement aura-t-on vu un chef exercer un tel effet-repoussoir sur l'électorat francophone québécois. On peut se demander comment Jean Charest a réussi à en arriver là.

***
La réponse la plus facile, celle qu'on entend spontanément, c'est qu'on ne lui fait pas confiance pour défendre les intérêts du Québec. (C'est également un reproche qu'on a souvent fait à M. Chrétien avec les conséquences électorales que l'on sait.)

Dans le cas de Jean Charest, ce sentiment résulte d'un curieux paradoxe. Alors qu'il était chef fédéral, il avait gardé vigoureusement les buts du Québec, s'opposant au renvoi à la Cour suprême sur le droit à la sécession du Québec et plaidant inlassablement la nécessité de continuer de chercher un accommodement durable entre le Québec et le reste du Canada.

Une fois dans l'arène québécoise, le nouveau chef libéral a semblé perdre l'intérêt pour cette cause, la traitant comme un sujet de plus en plus secondaire.

Lorsque les trois chefs québécois se sont présentés à la télévision en 1999 pour s'opposer au projet de loi fédéral sur la «clarté référendaire», Jean Charest avait consacré l'essentiel de son temps à critiquer la performance gouvernementale en santé et en éducation.

Il ne signerait toujours pas la Constitution, mais pour le reste, ses projets et son échéancier sont aussi flous l'un que l'autre. Même dans le débat du rapatriement des points d'impôt, une idée qu'il avait lui-même défrichée comme chef fédéral, M. Charest n'a pas réussi à s'imposer comme l'homme de la situation.

On pourrait se demander longtemps pourquoi M. Charest, qui, comme chef fédéral, avait sacrifié des votes ailleurs au Canada en défendant des positions populaires au Québec, a négligé une fois dans l'arène québécoise de les faire fructifier pour rapatrier le vote nationaliste à la cause de son parti.

Cela dit, la Constitution n'est pas au coeur du débat québécois ces années-ci. Dans les faits, le fond du malaise est ailleurs, dans la perception très répandue que le leadership de Jean Charest est une coquille vide, qu'il n'a pas l'étoffe d'un homme d'État.

***
Tous les premiers ministres du Québec moderne sont parvenus au pouvoir en faisant miroiter aux électeurs la perspective d'un Québec plus grand et plus fort.

En termes de vision politique, aucune ne peut faire concurrence au rêve souverainiste pour sa qualité affective. Mais, à son époque, Robert Bourassa réussissait à séduire en parlant de grands chantiers hydro-électriques et d'auto-suffisance économique.

Jean Charest n'a jamais réussi à articuler un rêve ou une vision à laquelle les électeurs pourraient s'identifier. Voir grand pour le Québec n'est apparemment pas son fort.

À cet égard, sa politique municipale est révélatrice. Quand il a promis de permettre les défusions, il a bien vu les arbres de mécontentement qui avaient poussé un peu partout dans la foulée des fusions forcées.

Mais, ce faisant, il est complètement passé à côté de la forêt d'espoirs inspirés par la création de la méga-ville de Montréal, un projet qui positionne le Québec dans les grands courants qui vont dans le sens de l'avènement de villes-régions et même de villes-États à l'avenir.

Jusqu'à présent, M. Charest n'a jamais expliqué en quoi un débat sur le démembrement à la pièce et en fonction de caprices locaux de sa métropole ferait avancer le Québec dans son ensemble.

***
La montée fulgurante de l'ADQ n'a pas encore porté ombrage au leadership de Jean Charest, tout au moins publiquement. Cela pourrait changer en fonction à la suite des élections partielles du 17 juin.

Si les votes qui se dérouleront dans Joliette et Berthier doivent avoir valeur de test pour Bernard Landry et pour Mario Dumont, c'est le résultat dans Vimont qui sera fondamental pour le PLQ.

Dans l'état actuel du PQ, c'est le genre de circonscription qui devrait tomber dans les mains du Parti libéral comme un fruit mûr. C'est pourquoi une percée de l'ADQ y serait plus dévastatrice pour Jean Charest que pour le premier ministre.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.