Les deux Pays-Bas

La Haye — On a deux images des Pays-Bas, et elles coexistent sans qu'on tente de les réconcilier dans notre esprit. La première est la traditionnelle. Celle de la jeune blonde avec des tresses, coiffée d'un foulard orange, debout devant des meules immenses de gouda, derrière encore des tulipes, avec, plus loin en arrière-plan, un moulin-à-vent.

La deuxième image est celle du pays ultralibéral. Le pays du Red Light d'Amsterdam avec ses putes dans les vitrines, ses cafés qui vendent du «pot», la communauté homosexuelle, les télévisions généralistes qui dès minuit se branchent sur le mode publicitaire sexuel.

Chez nous, ces images qui font partie de la réalité sont confinées dans des lieux précis et correspondent à des catégories d'âge ou de richesse. Le folklore sous toutes ses formes ne s'exprime que dans les régions rurales. C'est aussi à la campagne que les traditions perdurent. Et les jeunes les rejettent toutes. En ville, on retrouve à des degrés moindres la deuxième image des Pays-Bas que j'évoquais plus haut, la liberté des moeurs et la tolérance extrême qui, je le pense de plus en plus depuis que je suis ici, tient de l'indifférence et d'une sorte de refus d'appartenir à une collectivité.

J'habite Voorberg, une banlieue relativement riche et conservatrice. Au centre, un petit village historique, maisons du XVIIIe siècle. Sur la Heirenstraat, la rue principale, des boutiques ordinaires, un bar et quelques restaurants. Rue piétonne évidemment et danger de bicyclette. C'est un samedi après-midi avec un peu de soleil. Je regarde défiler des gens qui reviennent sûrement d'un mariage. Tous et toutes sont habillés «en dimanche» et portent une horrible bouquetière piquée dans la blouse ou l'habit. On s'habille encore pour les cérémonies. Les jeunes aussi. De leur jeunesse, comme pour la proclamer, ils ne conservent parfois que les baskets, même les filles. Mais les garçons portent le veston et les filles la robe ainsi que la bouquetière que tous mes neveux et nièces auraient refusé de porter. Ces gens, jeunes et vieux, semblent partager un même rituel et un code commun. Cela, me dis-je, rapproche, crée une sorte de cohésion sociale.

Je raconte cela à un employé de l'hôtel où je vis. Il est surpris que ce ne soit pas ainsi dans mon pays. Il sourit et ajoute: «Oui, chez vous, vous avez des émeutes après un match de hockey et tout le monde porte des jeans.» Il a un peu raison. Puis il m'explique que les Néerlandais sont des conservateurs fous ou des libéraux énervés, et que parfois ils se comportent exactement de la même manière et que c'est probablement pour cela que les Pays-Bas sont les Pays-Bas. «Tous les Néerlandais, par exemple, les communistes, les fascistes, se sentent obligés, pour être Néerlandais, de se saouler trois fois par année. Le jour de leur anniversaire, le jour de l'An et à l'anniversaire de la reine. C'est mercredi l'anniversaire de la reine. Vous verrez.»

***

En fait, l'anniversaire de Béatrix commence la veille. Les Pays-Bas se transforment en un énorme bar, une sorte de machine à rendre le pays ivre. Tout est normal durant cette nuit où la norme collective est de boire jusqu'à ne plus être capable de boire. Et quand on n'en peut plus, on gueule, on vomit, on invective, on se bat, et personne n'intervient, comme si tout cela était un rituel.

Le jour de l'anniversaire de la reine Beatrix, dont la mère nous a donné toutes ces tulipes qui ornent les pelouses d'Ottawa, est en principe une fête familiale et patriotique (si peu). Dans la rue principale de mon village, peu de drapeaux, mais beaucoup de rubans orange, la couleur nationale. Vente de trottoir. Ce sont les enfants qui vendent, de vieux livres, des CD, des bonbons. Bien sûr, les commerçants ont sorti les fins de série comme chez nous, les restos et les bars ont ouvert des succursales extérieures. Deux orchestres amateurs se produisent. Vestons, écharpes, chemises, rubans orange, ballons orange aux balcons. J'aime bien qu'on se retrouve dans une couleur plutôt que dans un drapeau. Je me replonge dans mes fêtes communautaires de la Saint-Jean sans les bébés peints en fleur de lys. Durant un moment, je me crois rue Saint-Viateur, tellement la couleur des visages fait comme une salade mixte. Et puis, il y a tous ces enfants orangés, ces ballons, le contraire de la veille où tous les Néerlandais se sentaient obligés de se saouler.

Je mange dans un restaurant et, avant de partir, le patron me prévient que ce n'est pas une bonne idée de marcher dans Heirenstraat à neuf heures le soir quand c'est la fête de la reine. Je le remercie, j'en ai vu d'autres.

La rue est maintenant vide, sauf à son extrémité où un bar pousse encore de la musique techno à plein volume. Les pavés sont jonchés de détritus, de caisses, de bouteilles de bière, de verres fracassés. Je regarde autour. Dans ce pays vert, ils ne connaissent pas les poubelles, et je me souviens que le recyclage n'existe pas, même dans les institutions gouvernementales ou internationales.

Des cris, des hurlements fusent au bout de la rue. Des hommes courent, fuient, reviennent. Ils sont une vingtaine et ils se cassent la gueule sérieusement. Ce ne sont pas des enfants, ni des ados, ce sont des adultes. Au bar improvisé, à l'extérieur, les gens observent comme on regarde une émission de télévision. Il n'y a pas de policiers en vue. Je raconte la scène au jeune barman de l'hôtel. Il s'esclaffe. «Juste des hommes qui se frappent? Cette nuit, j'ai vu des gens se battre avec des bouteilles.»

Nous sommes aux Pays-Bas, un des pays les plus civilisés de notre planète.

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4 commentaires
  • Benoît Gagnon - Inscrit 3 mai 2008 00 h 42

    Quand le civilisé est un troupeau...

    Il semble évident que l`être humain doit consentir à se sortir de sa quotidienneté par la fête.Or la fête est l`occasion de transgresser les règles de la bonne conduite.Pour moi, je ne pourrais pas me conduire (même dans un groupe) de cette façon. Alors qui sont ceux qui le font ou qu`est-ce qui dans l`humain permet un tel comportement? L`esprit de Dionysos-Le dieu un peu fou au centre de la cité-

  • Serge Charbonneau - Inscrit 3 mai 2008 07 h 49

    Merci

    Merci pour cette visite.

    Chacun ses rituels, chacun sa culture, chacun ses excès.

    C'est la vie!
    C'est fou, mais c'est bon!


    Serge Charbonneau
    Québec

  • Michel Chayer - Inscrit 3 mai 2008 10 h 13

    Caricature

    Monsieur Courtemanche,

    J'ai séjourné à plusieurs reprises en Hollande, je me permets donc d'affirmer que votre carnet de voyage sur les Pays-Bas relève de la caricature.

    D'autant que les rues du pays sont bien pourvues en poubelles publiques... et que la collecte sélective des ordures s'y pratique depuis belle lurette.

    De toute façon, les scènes de soûlographie -une fête en étant le prétexte- que vous nous décrivez ne caractérisent pas le royaume de le reine Beatrix, mais sont propres à l'Europe : par exemple, dans n'importe quelle fête de village en France, il y a des participants qui s'y saoulent copieusement la gueule, et en de telle occasion les rixes ne sont pas rares. Idem pour nos amis tudesques.

  • François LeBlanc - Inscrit 3 mai 2008 17 h 10

    Autre remarque (au sujet du message « Caricature »)

    Monsieur Chayer, croyez-bien que j'aimerais que les Pays-Bas soient le modèle que vous avez constaté.

    Mais peut-être que le côté « Recyclage » et « poubelles publiques » varie d'une collectivité hollandaise à l'autre.

    Ma soeur demeure dans le coin de Maastricht, et elle nous a dit que sur le plan du recyclage, ça ressemble à Montréal il y a dix ans ou quinze ans. Ils ne recyclent pas beaucoup de choses (comparativement à ici aujourd'hui, et on n'a vraiment aucune leçon à donner). En tout cas, elle n'était pas impressionnée.