Il y a quarante ans, Nègres blancs d'Amérique

Jean-Daniel Lafond, à l'époque où il vivait des fonds de Téléfilm Canada plutôt que directement sur le bras de la reine d'Angleterre, avait présenté son film La Liberté en colère, en 1994, à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l'UQAM. Le gratin de la gauche québécoise avait été convié au visionnement, qui devait être suivi d'un débat. Parmi les vedettes de ce docu venues affronter le public, trois hommes ayant exercé une influence décisive sur la politique des années 70: Francis Simard, en endossant l'exécution de Pierre Laporte; Charles Gagnon, en engouffrant une partie de la gauche radicale dans le cul-de-sac de l'internationalisme prolétarien; Pierre Vallières, en prônant un noyautage en masse du PQ par cette même gauche militante. Ce soir-là, pour ce qu'il avait à dire, Gagnon aurait tout aussi bien pu être muet. Quant à Simard, qui se tint loin de la tribune, je le vois encore arpenter la coulisse comme un fauve en cage, juste avant la projection. Il savait déjà qu'une scène appelée à devenir célèbre allait dans quelques instants mettre à nu son silence encombré et l'impossible mensonge du langage corporel: dos aux grillages de l'édifice Parthenais, devant un Vallières revenu de tous les combats, aussi pugnace que jamais.

Vallières qui, en 1994, parlait encore de changer le monde... comme si la révolution, plutôt qu'un autre référendum perdu, se trouvait juste après le prochain virage. Comment faire le tour de Pierre Vallières? C'est un homme qui donne l'impression d'avoir épuisé les possibilités de salut de son temps. Enfant de condition modeste, dans le Québec de 1951, il doit feindre la vocation religieuse pour pouvoir faire son cours classique avec le soutien de «l'Îuvre des Vocations». Mais en 1958, il ne fait plus semblant et c'est un novice sincère et sincèrement déboussolé qui, en pleine crise mystique, brûle le manuscrit des Porteurs d'eau, son grand roman en cours, pour entrer faire un bout d'essai chez les franciscains. Car Vallières écrit. Des textes polémiques que Le Devoir publie. Des romans de jeunesse que lisent ses amis. Vallières lit, dévore, assimile. La liste de ses lectures «accote» presque celle d'un Hubert Aquin. Aquin sera un révolutionnaire raté et un romancier respecté. Vallières sera un romancier raté et un révolutionnaire respecté.

Dans un chalet loué à Saint-Alphonse-de-Rodriguez, il rêve de la future armée révolutionnaire québécoise. Mais l'attentat à la bombe de la bien nommée usine La Grenade a fait une victime et une accusation de meurtre lui pend désormais au bout du nez.

À l'automne 1966, deux kids venus développer leurs contacts avec le réseau des Black Panthers à New York entament une grève de la faim sur les marches de l'ONU. Arrêtés, Pierre Vallières et Charles Gagnon seront incarcérés dans la sinistre Manhattan House of Detention for Men, joliment surnommée «The Tombs». Miles Davis y est pour une histoire de dope, et Angela Davis, des Panthers. La population carcérale est quasi exclusivement noire. Clin d'oeil: la prison est située dans la rue White. Pour éviter de sombrer corps et biens dans cette fabrique de zombies, Vallières va retrouver le chemin de l'écriture. Il rédige son livre en l'espace de deux mois, avec l'aide d'une multitude de petits crayons à mine de plomb (les stylos sont interdits), debout, en se servant de la couchette inoccupée du haut en guise d'écritoire, et il le fait sortir de prison sous la forme de notes adressées à ses avocats. Écrits au milieu des hurlements de tous ces nègres américains rendus à moitié fous par la répression du système, du bruit de leurs barreaux secoués jour et nuit, les mémoires d'outre-Tombs de Pierre Vallières s'intituleront Nègres blancs d'Amérique et demeurent à ce jour le seul classique indiscutable de la littérature révolutionnaire québécoise. Leur auteur aurait eu 70 ans cette année.

Entre le moment où il tombe la bure franciscaine et celui où il devient le penseur confirmé d'un mouvement de libération nationale décidé à emprunter la voie rapide de la violence, s'inscrit une décennie de feu. À l'aube de la Révolution tranquille, le jeune Vallières se retrouve mêlé à tout ce qui grouille, grenouille et scribouille au pays du Québec. Il investit Cité libre, croyant pouvoir infléchir ce premier bastion trudeauiste, comme plus tard le PQ de Lévesque, dans le sens de ses propres idées. Gérard Pelletier le recrute à La Presse. Il y a, à un moment donné, Miron, qui couve cette boule d'énergie prête à exploser du grand panache d'orignal qui lui sert d'aile, Miron dont le portrait suivant, le plus vrai que j'ai lu, est de la plume d'un écrivain et pas seulement d'un cerveau du FLQ: «Miron, c'était une douleur amoureuse et sauvage qui se promenait dans les rues de Montréal les bras étendus pour étreindre et, en même temps, pour entraîner, pour réveiller, pour agiter.»

Quarante ans plus tard, Nègres blanc d'Amérique reste le meilleur document québécois sur le bouillonnement de ces années-là. Dans sa réédition de 1994 chez Typo, c'est un livre qui, tel un oignon, est enveloppé d'une impressionnante épaisseur de textes liminaires, posfaces et autres épilogues, dont deux préfaces de la main de l'auteur, datée de 1979 et de 1994, qui permettent de tenter au moins de saisir, rétrospectivement, la cohérence d'un parcours et d'une pensée dont l'évolution n'a jamais été très évidente. Les meilleurs passages, les pages les plus marquantes sont à mon avis les plus autobiographiques. Inoubliable, l'évocation de l'enfance à Ville-Jacques-Cartier, le bidonville canadien-français des années d'après-guerre, haut lieu de mafias en tous genres, où furent semées les graines du terrorisme. Quant aux analyses politiques, au traité de philosophie et au manifeste révolutionnaire, qui sont autant de couches venant redoubler le roman d'éducation de ce séditieux de nature, et où les Sartre, Husserl et toute une pléïade d'autres en prennent pour leur grade, ils continuent de susciter, presque 20 ans après la chute du Mur, un haussement de sourcils ébloui, une admiration objective pour la prouesse verbomotrice. Et une lassitude. Ce n'est pas que Vallières aime s'étendre, c'est plutôt que sa pensée semble obéir à un mouvement irrésistible, un entêtement dont le style fait parfois les frais. Vallières épuise. On croirait à certains moments avoir affaire à un philosophe de taverne après son sixième bock.

Le cliché des felquistes «Tous homosexuels et mésadaptés socio-affectifs» semble avoir été un chapeau inventé exprès pour lui. Après Octobre, il y aura le retour à la terre, l'épanouissement personnel, l'engagement communautaire, les droits gais, Sarajevo, les anges... Comment faire le tour de Vallières? En reconnaissant que le paradoxe de toute révolution en est en même temps l'écueil principal, à savoir que la seule manière de vraiment changer les choses ici-bas est encore de prendre le pouvoir. Or celui-ci sécrète sa propre logique qui tend à l'autoconservation. Chez les grands libérateurs de l'humanité, les Mugabe sont la règle, non l'exception. La mystique du pouvoir en vaut une autre, et elle explique pourquoi l'histoire, entre deux «citélibristes», aura écarté Vallières et retenu le Prince.

***

hamelinlo@sympatico.ca

***

Nègres blancs d'Amérique

Pierre Vallières, Typo, Montréal, 1994
5 commentaires
  • henri gabrysz - Inscrit 26 avril 2008 17 h 28

    absolument fascinant

    votre article est absolument fascinant...j'ai lu le bouquin mais j'ignorais sa genèse... j'aurais dû pourtant me douter que le fond, dans le fond de tout ça, je voulais dire que tout ça reposait dans un fond clérical catholique, ou disons clérico-catho

    faut l'avouer, la base de la gauche québécoise est catholique, ou si l'on veut, chrétienne... l'amour du pauvre...

  • Michel Chayer - Inscrit 26 avril 2008 17 h 55

    L'Amélanchier

    Pierre Vallières, Francis Simard, les frères Rose, ils avaient tous été élevés à Coteau-Rouge, i.e. Ville Jacques-Cartier ; Vallières, à un jet de pierre de la clinique du bon docteur Jacques Ferron.

    Les gens de Ville Jacques-Cartier se souviennent du Dr Ferron, non pas de l'auteur, mais plutôt de la générosité du médecin. Parmi les anciens de Coteau-Rouge, ceux de l'époque où l'argent primait sur les soins, encore aujourd'hui parlent-ils du Dr Ferron avec affection, et certains sont bien étonnés lorsqu'ils apprennent que Jacques Ferron était aussi un écrivain...

    Et, contrairement à ce qu'ânonnent les indépendantistes de droite - Patrice Bourgeois (journal Le Québécois) en tête-, l'idéologue du FLQ ce ne fut pas le funeste Raymond Villeneuve, mais plutôt ce même Pierre Vallière.

    Ville Jacques-Cartier :

    « (..) L'autobus se remplit peu à peu de voyageurs et s'engagea sur le pont. J'ouvris mes yeux bien grands pour contempler le fleuve, les bateaux, l'île Sainte-Hélène. Puis l'autobus atteignit l'autre rive. Mon père et moi n'étions jamais allés de ce côté du fleuve. Nous étions complètement dépaysés. L'autobus continua tout droit sur la rue Sainte-Hélène, puis vira à gauche sur le chemin Coteau-Rouge. Ce chemin était une vraie route de campagne. Étroit, zigzaguant, cahoteux il traversait d'immenses champs où apparaissaient, ici et là, quelques cabanes de bois ou de "tôle". Pendant une assez longue distance, nous n'aperçûmes que des champs déserts. Puis nous vîmes une ferme, avec une basse-cour et quelques vaches au bord du chemin. Enfin, l'autobus s'engagea dans une espèce de village et un gros nuage de poussière qui avait un goût de terre sèche, de pierre émiettée, de sécheresse, nous pénétra par le nez, les oreilles, les yeux et la bouche. Le conducteur, se retournant vers mon père, cria:"On arrive!" L'autobus vira à gauche et s'engagea sur la rue Briggs. Le nuage de poussière cachait les maisons et faisait disparaître la rue derrière nous à mesure que nous avancions.- Saint-Thomas!

    Nous nous levâmes. L'autobus s'arrêta, le conducteur nous souhaita bonne chance, comme un ami vous serre la main et vous encourage, alors qu'il trouve insensée l'aventure que vous vous apprêtez à vivre. Nous descendîmes de l'autobus, maladroitement; nous étions nerveux comme des voyageurs qui pénètrent dans un pays incertain.

    Était-ce possible que la liberté se trouvât dans ce petit village aux rues de terre, aux petites maisons délabrées et dispersées, se trouvât dans ce coin perdu, rempli de poussière et d'enfants sales? » -Pierre Vallières., - Nègres blancs d'Amérique -., Montréal : Parti Pris, 1968, 402 pages.

  • Michel Chayer - Inscrit 27 avril 2008 11 h 27

    Misère sordide

    Monsieur Henri Gabrysz,

    Plutôt que l'amour du pauvre, je crois que c'est d'avoir été témoin d'une misère sordide qui suscita l'empathie de Vallières pour les innombrables familles pauvres de Ville Jacques-Cartier.

    Ainsi :

    « Le syndicaliste Michel Chartrand n'en revient pas; il raconte à son épouse: «Simonne, j'ai vu des familles nombreuses habiter des taudis. Les égouts, le pavage des rues, les trottoirs sont inexistants, les services d'hygiène, d'incendie et d'électricité insuffisants».

    Tiré de : Jacques-Cartier, une ville de pionniers (1947-1969), par Michel Pratt.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 27 avril 2008 23 h 31

    Sur le bras des con...tribuables

    Jean-Daniel Lafond ne vit pas sur le bras de la reine d'Angleterre, mais sur le bras des con...tribuables canadiens, dont le quart sont Québécois.

  • Michel Chayer - Inscrit 28 avril 2008 11 h 18

    Le bois de Longueuil

    Toujours à propos du FLQ,

    Jacques Ferron a planté son récit l'Amélanchier dans le boisé qui courait alors jusque dans la cour de sa résidence de la rue Bellerive à Longueuil.

    Puisque la rue Armstrong (devenue maintenant la rue Bachand) pénètre dans ce même boisé, il est amusant de constater que le docteur Ferron, aurait pu, à cette époque à l'abri des regards, passer à travers ce boisé pour aller soigner Pierre Laporte, alors séquestré sur la rue Armstrong...