Les propos de monsieur Science

Yves Gingras, professeur au département d'histoire de l'UQAM, est certainement l'historien des sciences le plus actif au Québec. On a même parfois l'impression qu'il est le seul, tant il est l'un des rares de sa profession à sortir de sa tour d'ivoire. À ce titre, depuis 1996, il présente une chronique à l'émission Les Années lumière, diffusée à la Première Chaîne de Radio-Canada. Parlons sciences, qui regroupe des «entretiens avec Yanick Villedieu sur les transformations de l'esprit scientifique», est, en quelque sorte, un recueil de ses interventions radiophoniques.

Ce que nous offre Gingras, dans ces pages, relève moins, pour reprendre les termes de Villedieu, «de la vulgarisation proprement dite» que d'un «regard sociologique sur les modes de fonctionnement de la science du XVIIe siècle à nos jours». Gingras, en effet, affirme laisser aux scientifiques eux-mêmes le soin de vulgariser «les contenus techniques de leurs disciplines» pour mieux se concentrer sur la tâche «de décrire et de décortiquer la pratique scientifique sous ses multiples aspects: historiques, conceptuels, sociologiques, économiques, politiques et même religieux».

Inspiré par le frère Marie-Victorin, son héros québécois, qui dénonçait, en 1917, le manque de culture scientifique de nos écrivains, Gingras déplore, avec raison, que le mot «culture», au Québec, ne s'accompagne pas souvent du qualificatif «scientifique». «Le but ici, écrit-il, n'est pas de dénigrer la culture littéraire ou artistique, mais bien de promouvoir le fait que, dans notre monde technoscientifique, il est primordial d'avoir une forte culture scientifique. Les débats de société portent désormais sur des objets comme les OGM, l'énergie nucléaire, la génétique et les nanotechnologies. Il est impossible de participer lucidement à ces débats sans un minimum de connaissance sur la nature exacte de ces phénomènes.» L'intérêt à l'égard de la science, en ce sens, ne relève pas du hobby, que l'on peut ou non choisir de pratiquer selon nos envies, mais du devoir civique. «Or, ajoute Gingras, il existe actuellement une inculture scientifique qui est socialement dangereuse et qui peut favoriser l'écoute des gourous qui, par exemple, mettent de l'avant des visions extravagantes sur les effets des nanotechnologies.» Et comme le système scolaire se contente trop souvent d'enseigner quelques contenus disciplinaires au mépris d'une culture scientifique réflexive, un ouvrage comme celui de Gingras fait d'autant plus oeuvre utile.

Dans une première partie qui se penche sur des questions de méthodes, l'historien montre, entre autres, que l'évolution des «critères de preuves» a transformé la pratique scientifique. Dans l'univers biomédical, par exemple, l'apparition des essais cliniques randomisés (réalisés sur deux groupes, composés au hasard, dont l'un reçoit le traitement et l'autre, le placebo, le tout en double aveugle) a permis une plus grande objectivité, mais au prix d'une «distanciation plus grande entre le malade et sa maladie». La science gagne donc en efficacité, mais y perd, pour ainsi dire, en humanité. Il y a là un enjeu pour l'avenir.

Dans un chapitre consacré aux instruments de la science, le regard sociologique de Gingras met en lumière les conséquences sociales de l'évolution technique. La lunette de Galilée, en 1609, permet de découvrir les satellites de Jupiter, mais, surtout, elle modifie le rapport à la nature, qui «devient ainsi indirect et dépend des propriétés d'un instrument qui sert de médiateur entre l'oeil et la nature». Les fabricants d'instruments, dès lors, deviennent un rouage essentiel de la recherche scientifique, et cette dernière, de plus en plus coûteuse, exclut les plus pauvres.

Quelques chapitres de cette première section n'arrivent toutefois pas à trouver le ton juste. Quand il traite, par exemple, des lois et modèles ou des atomes, Gingras cherche à vulgariser, mais n'y parvient pas vraiment. Il en donne à la fois trop (en complexité) et trop peu (en détail) pour permettre au profane de s'y retrouver. Les autres parties du livre évitent plus habilement cet écueil.

Controverses scientifiques

Parmi les plus intéressantes, on compte notamment celle qui aborde les controverses scientifiques. On y apprend, entre autres choses, que l'âge de la Terre a fait l'objet de virulents débats entre physiciens et géologues à la fin du XIXe siècle. Gingras en profite pour tirer la conclusion que, dans l'univers scientifique, «le conflit, le doute, et l'esprit critique sont sources du progrès alors que le dogmatisme entraîne la stagnation».

En abordant le cas des frères Bogdanov — deux jumeaux dont l'un est physicien et l'autre, mathématicien — qui extrapolent sur ce qui s'est passé avant le big bang, Gingras, qui croit à une fumisterie, pointe néanmoins un enjeu de la physique moderne en proie au relativisme. «Les physiciens théoriciens et mathématiciens, demande-t-il, sont-ils devenus incapables de séparer le bon grain de l'ivraie?»

Cette question concerne aussi les débats relatifs au rapport entre sciences et religions. Les scientifiques, affirme Gingras, statistiques à l'appui, sont rarement croyants. Ainsi, 72 % d'entre eux seraient athées et 20 %, agnostiques. Malgré tout, quelques-uns flirtent avec le mysticisme (Capra, Prigogine, Davies) et contribuent, ce faisant, à la confusion des genres. Dans un chapitre où il s'en prend à la dérive créationniste (et où il nous met en garde contre la décentralisation du système scolaire qui l'a servie aux États-Unis), Gingras se prononce contre la possibilité d'un dialogue entre les sciences et les religions, pour cause de natures incompatibles.

Je partage, pour l'essentiel, ce constat, tout comme je suis d'accord avec Gingras pour dire que la science a contribué à désenchanter la religion. Toutefois, je ne suis pas l'historien quand il laisse entendre que ce désenchantement, poussé au bout, mènerait probablement au déclin de la religion. Je pense, au contraire, que ce processus a débarrassé la religion de ses scories pour lui permettre de se recentrer sur son noyau essentiel, de nature métaphysique et existentielle, et donc à l'abri — je ne dis pas contre — du décapage scientifique. En toute cohérence, celui qui affirme qu'il n'y a pas de dialogue possible entre science et foi devrait aussi conclure que l'une ne peut réfuter l'autre sur son terrain propre.

Le grand mérite d'Yves Gingras, dans cet ouvrage, est de montrer, avec passion, que la science mène à tout et que nous n'avons pas les moyens de nous en passer. Aussi, parlons-en!

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louisco@sympatico.ca

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Parlons sciences

Entretiens avec Yanick Villedieu sur les transformations de l'esprit scientifique

Yves Gingras, Boréal, Montréal, 2008, 272 pages

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4 commentaires
  • Maurice Monette - Inscrit 26 avril 2008 08 h 56

    La SCIENCE fait l'étude du monde qui NOUS entoure, la RELIGION essaie d'y donner un sens pour le /la commun(e) des mortels(les) !

    Il y a une réalité dont on ne parle pas et c'est dommage. Cette réalité, c'est le fait bien concret que NOUS sommes tous et toutes à des niveaux différents d'ÉVOLUTION, selon qu'on aient TRANSCENDÉES différentes épreuves de maturation au cours de multiples vies antérieures...

    Mais, pour accepter cette VÉRITÉ, il faut comprendre que nous sommes des esprits ou âmes qui s'incarnent ici-bas pour idéalement acquérir de nouvelles expériences de passages incarnés(es), au sein d'une communauté humaine ou en ermite ou pour aider les gens qui nous entourent à évoluer dans un cadre de vie d'amour fraternel de ses proches et moins proches ou etc., etc., etc...

    Toutes sortes d'objectifs de ces passages incarnés(es) peuvent leurs être rattachés. Ce qui déjà permet de conceptualiser l'incompréhension des personnes qui ont une vision uniquement cartésienne de nos passages incarnés(es). Mais, le BUT ULTIME de ceux-ci est d'acquérir un meilleur LIBRE-ARBITRE. D'une incarnation à une autre, selon la maturité qui a pu être obtenue par les expériences de vie antérieures, nous transcendons des épreuves pour sublimer celles-ci afin de progresser sur l'échelle de la MATURATION et s'approcher du stade où on peut être qualifier de maître.

    Alors, les religions ne sont que des guides pour aider les gens à s'orienter selon leur niveau d'évolution atteint jusqu'à cette dernière tentative de progresser dans l'ÉCHELLE de la VIE. Donc, il ne devrait pas y avoir de conflit entre science et religion car, les deux s'adressent à deux aspects de la vie concrète que nous avons à franchir. Il n'y a conflit que lorsqu'on ne parvient pas à faire cette distinction pourtant nécessaire pour grandir en âge et en sagesse.

    Merci de votre ATTENTION & acquérir la SAGESSE est la VIE !

    Votre Ami,
    MAURICE MONETTE
    BIOLOGISTE #939

  • Jacques Godin - Abonné 26 avril 2008 21 h 43

    Science et croyance, Jacques Godin

    M. Monette semble mélanger la science et les croyances

    Jacques Godin

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 27 avril 2008 10 h 33

    Approches différentes, même réalité

    Je souscris à cette affirmation de M. Cornellier : «En toute cohérence, celui qui affirme qu'il n'y a pas de dialogue possible entre science et foi devrait aussi conclure que l'une ne peut réfuter l'autre sur son terrain propre.»

    Voilà une excellente déduction. Cela fait maintenant plus de trente ans qu'un tel sujet me passionne. Hubert Reeves fut pour moi un excellent modèle tant pour la science que pour la philosophie. Il répétait presque à l'identique cette affirmation de M. Cornellier : la science pour connaître et la religion pour vivre.

    Un autre grand scientifique qui adorait lui aussi les réflexions philosophiques, Erwin Shrödinger, était plutôt d'avis que la question religieuse de fond est aussi bien accessible à la rationalité scientifique qu'à l'adhésion de foi. Et quelle est cette question religieuse de fond ? C'est l'existence de l'esprit accompagnant et même précédant la matière. À ce niveau rationnel, la question est davantage philosophique que religieuse. Mais de sa réponse dépend aussi bien la cohérence scientifique que la solidité de l'adhésion de foi.

    Je comprends qu'une majorité de scientifiques soient agnostiques, l'agnosticisme étant très différent de l'athéisme. L'agnostique ne sait pas («a» privatif précédant le verbe «gnoscere», savoir) si Dieu existe. S'il est lucide, il sait par contre que personne ne peut prouver ni dans un sens ni dans l'autre. Mais, surtout depuis l'avènement de la physique quantique, il sait bien que l'esprit existe. Il peut même, dans l'optique idéaliste de Berkeley, en venir à penser que tout est esprit, jusqu'au coeur des atomes qui ne sont en fait qu'organisation de l'énergie cosmique et du vide.

    Là où je fais un pas de plus que M. Cornellier, c'est pour contester ceux qui nient tout dialogue possible entre science et religion. Et aussi pour m'éloigner quelque peu d'un Hubert Reeves pour qui il faut tenir séparées ces deux approches de la réalité. Oui les approches sont différentes, mais chacune apporte à l'autre des éléments importants de réflexion. L'apport de la science à la foi éclairée est indubitable, surtout depuis Darwin. Mais trop peu de gens voient à quel point une foi vivante et lucide peut donner sens à toutes ces découvertes scientifiques. Mieux savoir pour mieux vivre, mais aussi mieux vivre, d'abord intérieurement, pour mieux savoir. La réalité est une. C'est nous qui y mettons des divisions, ce qui est capital pour la démarche scientifique. Mais aussitôt enlevées nos lunettes hyper rationnelles et rigoureuses, nous ne perdons pas tout sens critique quand nous disons avoir foi que Dieu est à l'oeuvre dans l'univers, celui-là même que nous morcelons pour mieux l'étudier. Et l'ultime espérance de notre foi, c'est justement d'arriver à prendre conscience de l'unité ultime. Avant l'adhésion à quelque religion en particulier, nous pouvons déjà formuler dans notre coeur ce qui nous apparaît en même temps une adhésion de notre intelligence, à savoir que l'on peut sans hésiter appeler «Dieu» ce principe fournissant leur unité à toutes choses. Si l'arbre est mon frère dans l'évolution, comment ne pas voir que mon prochain immédiat, tout être humain, est non seulement mon frère, descendant comme moi des premières cellules de vie, mais aussi qu'il participe à la même unité d'être que l'on peut nommer Amour dans la foi chrétienne, Justice dans la foi citoyenne, Compassion dans la foi bouddhiste. Car il existe une foi bouddhiste, même si elle n'adhère pas à un Dieu personnel. L'homme de science peut certes récuser ces dernières affirmations. Mais c'est dans sa propre foi qu'il le fera. Et s'il invoque des arguments scientifiques pour nier l'existence de Dieu, c'est bien dommage pour lui, mais il est alors dans le champ.

    Non, science et foi ne sont pas contradictoires. La seconde utilise simplement un regard différent, un regard du coeur ou de l'intuition. Enfin une certaine vision de l'intérieur. Si une telle vision n'élargit pas nécessairement le champ extérieur de nos connaissances, elle a le doux avantage d'organiser le champ intérieur de nos amours profondes.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 27 avril 2008 23 h 57

    Qu'y a-t-il de sérieux à part l'amour du prochain?

    Plus on réfléchit et plus on regarde l'histoire ancienne et présente, plus on se rend compte qu'à part leur préoccupation de l'amour du prochain, toutes les religions telles que vécues et enseignées sont d'énormes fumisteries.

    Comme l'astrologie, la chiromancie, l'ésotérisme, et autres béquilles utilisées par ceux qui ont peine à assumer leur condition humaine en et par eux-mêmes.