Les algues bleues ne feront plus de vagues

Le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) vient de publier sa nouvelle «procédure adoptée pour la saison 2008» en ce qui a trait aux algues bleues dans nos plans d'eau.

On trouvera sur le site Internet du ministère et sur celui des services gouvernementaux le texte de deux projets de règlement, l'un sur l'interdiction des phosphates dans les détergents, l'autre sur les rejets des embarcations dans les lacs et rivières, en plus de la réglementation actuelle. Le site Internet donne par ailleurs des tonnes de renseignements généraux.

Toutefois, une information brillera par son absence en 2008, la plus importante de toutes, soit la liste des lacs où les cyanobactéries prolifèrent et où, par voie de conséquence, les toxines qu'elles génèrent peuvent poser à certains stades de véritables problèmes environnementaux, fatals pour la faune aquatique et potentiellement dangereux pour les humains, selon la gravité du problème.

Le MDDEP et le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ont en effet décidé de ne publier en 2008 que la liste des «plans d'eau faisant actuellement l'objet d'une interdiction d'usage» et non plus la liste des lacs où le problème des cyanobactéries se pointe.

Interrogé par Le Devoir, le grand patron de la Santé publique, le Dr Alain Poirier, a expliqué les raisons qui ont incité Québec à éliminer ainsi l'information disponible depuis des années aux riverains et aux usagers de nos plans d'eau.

En 2007, a-t-il dit, 194 lacs ont fait l'objet de «mises en garde» sur les sites Internet gouvernementaux, qui publiaient au jour le jour une liste révisée des lacs affectés. En tout, 455 cas de lacs potentiellement aux prises avec ce problème ont été signalés aux deux ministères, dont 259 ont été visités et échantillonnés. De ce nombre, seulement trois cas ont été jugés suffisamment sérieux pour qu'on interdise ces lacs aux activités humaines. Et dans ces trois cas, a précisé le Dr Poirier, l'eau de ces lacs était toujours potable.

Si les deux ministères ne révisent pas leur stratégie d'information, la liste publiée en 2008 se résumera à peu de chose près aux trois lacs de l'an dernier qui ont fait l'objet de restrictions au lieu des 194 où on avait décelé des proliférations anormales.

Pourquoi cette omerta sur le phénomène des algues bleues? Selon le Dr Poirier, «la perception du public à l'endroit des algues bleues, c'est que le problème était plus grave qu'il ne l'a été du point de vue de la santé publique». La publication de la liste des lacs où les cyanobactéries commencent à proliférer et l'émission de «mises en garde», a-t-il dit, constituent une «information confondante» qui a entraîné une «grande méprise» dans le public en ce qui a trait au danger que représentent en réalité les concentrations mesurées.

«On a fermé 60 lacs il y a deux ans mais seulement trois l'an dernier», a ajouté le responsable de la Santé publique, qui estime en somme qu'on s'est énervé pour rien, même s'il reconnaît que «la situation des lacs ne s'améliore pas».

Comme médecin, a-t-il dit, il doit d'un côté gérer des risques. De l'autre, toutefois, l'information qu'on publie incite des gens à moins profiter de l'eau, à faire moins d'exercice, ce qui n'est pas cohérent. On ne doit pas «donner une information parce qu'on la possède», a affirmé le Dr Poirier, car elle peut dans certains cas aller jusqu'à réduire de 30 % l'activité physique: «Dans des régions complètes, les gens ont arrêté de pratiquer des activités physiques sur les lacs. L'équilibre [dans les informations publiées] n'était pas placé au bon endroit. Reste à savoir si celui de cette année est au bon endroit. Peut-être qu'on est allé trop loin dans l'autre sens... »

Une politique d'opacité

Le Dr Poirier a expliqué que les services gouvernementaux ont jusqu'à maintenant placé les lacs sous surveillance quand les concentrations de cyanobactéries ou d'algues bleues dépassent 20 000 cellules par millilitre d'eau. À ce degré, les toxines sécrétées par les algues ne posent pas de problème sérieux pour l'environnement, la faune et la santé, mais un cours d'eau entre alors dans la phase où ces problèmes peuvent s'intensifier rapidement selon les apports de nitrates et de phosphore, selon la température, le renouvellement de l'eau par le courant, etc. Lorsqu'un lac atteignait ce seuil, ce qui a exigé plus de 8000 tests d'eau par le MDDEP, a précisé le médecin, il était inscrit sur la liste des 194 lacs touchés, tout comme les années précédentes. Mais tel ne sera plus le cas en vertu de la nouvelle «procédure».

Tout se passe comme si l'Environnement, comme il l'a si souvent fait, avait une fois de plus décidé d'éviter une crise politique comme celle de l'été dernier, qui a dû déboucher sur un faux sommet sur les algues bleues, en misant sur la plus vieille stratégie politique au monde: ce que les gens ne savent pas ne fait pas mal! Le choix stratégique de ne plus publier la liste des lacs à problèmes repose sur le postulat selon lequel le monde et les médias s'énervent pour rien, que le monde panique pour des vétilles et que les autorités, plus intelligentes et plus rationnelles, distilleront l'information quand elles jugeront à propos d'informer le bon peuple qui, en attendant, peut profiter béatement de son pain quotidien et des jeux nautiques. Les algues bleues ne doivent plus faire de vagues!

Il est étonnant que des responsables de l'Environnement et de la Santé publique abdiquent ainsi leur responsabilité d'éduquer le public au moyen d'une information factuelle et nuancée.

En ne publiant plus la liste des lacs où se trouvent des concentrations de 20 000 cellules d'algues bleues par millilitre d'eau, on prive désormais les citoyens d'un avertissement névralgique, d'un feu jaune essentiel pour amorcer à temps l'action dans leur milieu et éviter par tous les moyens démocratiques de se retrouver un jour avec l'avis de restriction qui placerait leur lac sur la liste officielle mais écourtée. La politique imposée par le MDDEP et la Santé publique se situe aux antipodes de l'application démocratique du principe de précaution, en environnement comme en santé publique, car elle privera les citoyens d'un moyen essentiel de se mobiliser et de se prendre en charge.

Certes, cette politique d'opacité, voire d'aveuglement collectif, fait l'affaire de ces municipalités qui, à cause de leur inaction chronique en matière de protection riveraine et d'occupation des rives, ont assisté l'été dernier à une baisse de la valeur des propriétés riveraines et même à l'exode de nombreux villégiateurs. Elle fera aussi l'affaire du monde agricole dans certaines régions où Québec n'ose pas gérer le volume de production des élevages en fonction de la capacité des cours d'eau récepteurs, ce que n'arrive pas à concrétiser son approche «une ferme à la fois», comme en font foi les analyses disponibles sur nos cours d'eau.

Des études fédérales démontrent non seulement que les apports d'oxydes d'azote par la voie des airs sous forme de pluies acides menacent la productivité agricole et forestière sur 75 % du territoire agricole mais que ces nutriments, qui s'ajoutent au phosphore, contribuent aussi à faire proliférer les algues de toute sorte, y compris les cyanobactéries, qui ne sont pas des algues à proprement parler. Si cette partie du problème échappe au contrôle des citoyens, elle joue contre eux et leurs plans d'eau. Dans ce contexte, il est encore plus impératif qu'ils puissent savoir à temps si leurs plans d'eau entrent dans la phase critique où tout doit être tenté pour atténuer les apports nocifs. Un vrai ministère de l'Environnement doit au moins être aussi utile que le canari des mines à une autre époque!

Québec doit impérativement publier la liste des lacs où on confirmera des concentrations supérieures à la norme de référence actuelle. Il devrait même préciser à tous les mois l'évolution de ces concentrations tout en définissant clairement les risques environnementaux et en matière de santé publique. Pourquoi ne pas remplacer cette politique de l'autruche par un appel bien géré à l'intelligence des gens, à leur sens des responsabilités, à leur capacité de se mobiliser sur la foi de données factuelles et de confronter à la réalité — par souci de prévention — les différents acteurs sociaux, municipalités, agriculteurs, industries, etc.?

- Lecture: Le Krach écologique, par Geneviève Ferone, Éditions Grasset, 287 pages. L'auteure prévoit que la crise écologique et la crise énergétique, attisées par une croissance démographique sans frein, vont se «télescoper» dans une crise économique sans précédent vers 2030. Elle se demande si les remèdes en vue ne seront pas plus nocifs que le mal à certains égards et si l'humanité pourra trouver la force de gérer démocratiquement cette crise qui, au bout du compte, pose la question de sa survie.

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