Char à vendre

Bon alors qu'est-ce qu'on dit aux gens de Radio-Canada? On dit merci de la délivrance. On dit aussi merci M. Larose, vous êtes béni entre tous les hommes pour cette médiation qui nous ramène aux portes de la santé mentale. Parce que franchement, après tant de semaines de radio privée...

Au fil du temps qui s'écoulait criardement à la radio privée, j'ai d'ailleurs acquis la très nette conviction que l'activité principale de l'humanité, sa grande oeuvre civilisatrice, consiste à vendre des chars. Ou plutôt, consiste à pondre des rengaines (en hongrois, jingles) pour vendre des chars et qui ont la double caractéristique de se prélasser dans les abysses de la stupidité et de se greffer à votre pie-mère pour n'en plus jamais déguerpir, vous incitant à les siffloter malgré vous en public et à en être considérablement embarrassé, sans parler de la sénilité précoce que la chose induit.

Si jamais on met des artefacts de notre temps dans un conteneur à n'être ouvert que dans mille ans, il faut absolument, pour être certains que nos descendants ne regretteront pas le bon vieux temps, y déposer une annonce radio de concessionnaire automobile.

C'est formidable, tout de même, tout ce qu'on peut faire avec un peu d'imagination. Prenez, par exemple, un lieu a priori banal, j'ai nommé: Chomedey. Somnolent quartier sans histoire de Laval. Or avec un simple calembour haut de gamme, qu'obtient-on? Hé: mon chum Eddy. (On conclut illico que le chum Eddy vend des chars à Chomedey.)

Mieux encore: au delà de la mise en musique, le rappel nostalgique de classiques de la chanson. Autre annonce de vendeur de chars: do you do you Chomedey. C'est en entendant celle-là que j'ai commencé à nourrir des doutes: et si, à l'instar de la station balnéaire évoquée dans le texte original, il y avait à Chomedey une plage, des embarcations de plaisance, des filles en monokini et des bébelles dix fois trop chères? Si, à mon insu, la chaîne Séries + avait mis à l'affiche Chomedey, sous le soleil? Si Louis de Funès avait, sans le dire à personne, tourné Le Gendarme de Chomedey? Si je ratais quelque chose d'important et d'envoûtant en plein coeur de l'île Jésus?

Heureusement, un autre vendeur de chars, celui-là installé sur le Plâteau à quelques encablures de mon domicile résidentiel, m'a remis en selle. Dans l'annonce, le propriétaire du concessionnaire machintruc dit que c'est tellement à se péter la tête sur les murs à son garage que «si je n'étais pas président de machintruc, j'en serais client». Je le savais donc que tout est bien meilleur sur le Plâteau.

N'empêche, toutes ces inepties hurlées à huit heures du matin, fût-ce sur «le plus grand réseau d'information au Québec», voilà qui gruge le moral. Encore quelques jours de lock-out et je vous jure que j'aurais songé sérieusement à aller me sacrer en bas du Métropo.

Si je parlais de nette conviction, c'est que j'ai aussi une conviction sale, ainsi nommée parce que je suis le seul que je connaisse à la détenir et qu'elle macule ma réputation conquise à la dure d'analyste de la chose sociale cynique et froidement détaché.

Je suis persuadé que les libéraux fédéraux n'ont rien fait de répréhensible. Je suis aussi persuadé que lorsque Jean Chrétien dit que les partis d'opposition se livrent à «un acte de destruction de la démocratie» en accusant son gouvernement de corruption, il a parfaitement raison.

Je crois que Don Boudria a loué par hasard et en toute bonne foi le chalet d'un ami du parti qu'il n'a jamais rencontré et que si le chèque remis à l'Église catholique n'a été encaissé qu'après des révélations troublantes, c'est tout à fait compréhensible.

Je suis par ailleurs d'avis que M. Chrétien ne devrait pas se contenter de solliciter un quatrième mandat, mais 12, parce que ça ne fait pas assez longtemps qu'il est en politique et que c'est toujours un plaisir de le voir s'exprimer sur des sujets d'intérêt.

Je pense qu'Alfonso Gagliano a été promu lorsqu'on l'a nommé ambassadeur à København et qu'il voulait réellement servir le Canada à l'étranger.

Je suis convaincu que le code d'éthique annoncé par M. Chrétien est un vrai code d'éthique qui sera rigoureusement appliqué et donnera des résultats époustouflants.

J'ai d'ailleurs l'intime conviction que M. Chrétien est une sommité en matière d'éthique.

Je pense fort fort fort que le fait de mettre partout des affiches marquées Canada après le dernier référendum fut une chose utile et que l'argent des contribuables a été bien dépensé.

Je crois que le fait de ne pas dévoiler la liste des invités à 10 000 $ l'assiette lors du repas de demain soir chez le sénateur est correct parce que ce n'est pas de nos maudites bondance d'affaires.

Je suis persuadé que 10 000 $ n'est pas trop cher payé car cela inclut l'apéritif, la soupe et les petites débarbouillettes humides.

Je ne doute pas un instant que le sujet de conversation principal pendant le souper sera la décevante fin de séries du Canadien et la surprenante percée de Caroline.

Je crois qu'à l'arrivée des convives, la maîtresse de maison dira excusez le désordre j'ai passé la fin de semaine à rouler des petites saucisses dans la pâte Pillsbury et je n'ai pas eu le temps de passer la balayeuse.

Et oui, j'ai la conviction sale qu'il peut y avoir de la fumée sans feu. J'ai bien le droit.

En tant qu'Occident, il faut toujours se féliciter de faire oeuvre de civilisation, d'exporter les bienfaits du progrès et tout ça. Voyez plutôt les derniers développements: selon un rapport de l'Organisation mondiale de la santé publié cette semaine, l'obésité chez les enfants de pays sous-développés (d'Amérique latine, d'Asie et même d'Afrique) est en croissance vertigineuse et a pratiquement atteint le stade de l'épidémie. Dans certains pays, le taux en serait même plus élevé que dans les nations développées.

Dans les grands centres urbains, la mécanisation des transports et des résidences et l'écart grandissant entre les riches et les pauvres expliqueraient en bonne partie le problème.

J'ai hâte de les voir nous montrer des gamins joufflus dans une infopub larmoyante de Vision mondiale.