Questions d'image - Noir et blanc sur fond rouge

On voudrait être encore enfant pour n'apprécier les événements et les émotions que suivant un seul registre — celui, simplet, d'une chose et de son contraire. Le noir et le blanc, le bien et le mal, les bons et les méchants, les savants et les sots, etc. Mais, hélas, la vie des adultes se déroule dans un cadre infiniment plus complexe, dans un monde étrange où l'on peine souvent à vraiment voir clair; où il n'est pas aisé de se forger une opinion. Comme sur la pratique de la chasse aux phoques, par exemple.

Quatre marins madelinots, chasseurs de phoques, sont morts noyés dans un stupide accident de remorquage au large du Cap-Breton. La stupidité, que l'on appelle trop souvent et à tort «fatalité», fait aussi partie du voyage. L'enquête, car enquête il y aura, révélera bien entendu à qui incombe la faute, puisque faute il y eut. On punira des hommes, des marins sans doute, tandis que d'autres marins y auront laissé leur vie. On établira de nouvelles règles de remorquage pour que «de tels événements ne se reproduisent plus».

Mais on n'oubliera pas non plus les sottes déclarations de ce savant capitaine Paul Watson, animaliste et défenseur des droits de la planète «phoquée», aux commandes de son vaisseau sans amarres (puisque tranchées, en représailles, par de solidaires pêcheurs français de Saint-Pierre-et-Miquelon où il tentait de faire escale). Grand mal lui prit d'affirmer que la vie des pêcheurs madelinots est moins importante à ses yeux que la tragédie des phoques abattus. Et il a même refusé de s'excuser. Bien sot, ce savant.

Mais alors, s'il est aussi sot, est-il aussi savant qu'il le prétend?

Sur les blanches banquises en dérive du golfe Saint-Laurent, la saison de la chasse vient de commencer. Chaque année, la polémique gronde. Dans le camp des environnementalistes, on ne sait plus quoi faire, sottement ou intelligemment, pour sensibiliser le monde à la «cruauté» de cette chasse. Stars et starlettes, depuis Brigitte Bardot, ont pris la cause en adoption. Non sans justesse, mais là encore jusqu'au ridicule. Hélas, ce dernier ne tue plus!

Impossible désormais d'échapper à ces images sanguinolentes de carcasses de phoques mutilés, bébés ou non — bien que la chasse aux blanchons soit désormais interdite —, des images insupportables reprises systématiquement par les médias chaque début de saison. Je ne prétends pas être un ardent défenseur de cette chasse qui, comme toute forme de chasse, me révulse quelque peu. Mais je peux comprendre cependant que l'économie des régions en général, et celle des régions côtières en particulier, est de plus en plus précaire.

Chaque emploi compte. Je m'efforce donc d'analyser les raisons et surtout les véritables conséquences de cette pratique sur la vie de ces pêcheurs-chasseurs en mal de ressources. Il y a fort à parier que, devant les interdictions de vente des produits du phoque dans des marchés importants, comme l'Europe et les États-Unis (mais pas l'Asie), et la pression incessante des environnementalistes sur les consommateurs, la survie de cette chasse est elle-même menacée. Nous verrons. Les lois du marché sont souvent elles-mêmes très prédatrices de jobs.

Il semble acquis que l'argument qui consiste à accuser les phoques de la baisse du nombre de goberges et de morues ne tient guère la route et que cette baisse est davantage le fait d'années de surpêche par des navires industriels qu'un phénomène de prédation bien naturelle. Et l'on ne voit pas non plus comment la disparition annuelle de 275 000 phoques sur les cinq à six millions recensés dans la grande région peut menacer l'espèce et changer l'équilibre des choses.

Ce qui est dommageable pour ces pêcheurs, c'est bel et bien la pratique d'un abattage archaïque — même si certaines études montrent que le gourdin est plus expéditif que le fusil —, car en opposition totale avec à l'image que l'on se fait d'ordinaire d'un pêcheur artisan. Voilà pour les uns.

Pour les autres, force est donc de constater que les extrémistes animalistes sont en train de perdre toute crédibilité en raison d'une intoxication d'images et de déclarations stupides, même si, au départ, leur lutte se justifiait fort bien. Ils devront eux aussi revoir leur stratégie, en intégrant le fait que, pour se nourrir, les humains abattent chaque année, et loin des caméras, des millions de poulets, de porcs, de veaux, d'agnelets tout blancs et de charmants petits lapins qui se retrouvent chaque jour dans leurs propres assiettes. Tous, loin de là, ne sont pas végétaliens.

Le jour viendra où ma petite-fille me demandera de lui lire une histoire avant de s'endormir. Je crois bien alors que j'éviterai lâchement tout sujet où il sera question de mignons petits phoques chassés sur les banquises blanches. J'ai trop peur qu'elle me pose des questions. Les enfants sont ainsi. Et si ce n'est pas trop compliqué pour elle, je sais que ce serait dur pour moi de lui avouer que, parfois, sur cette terre, il est bien ardu de tout comprendre. Bambi et Winnie feront parfaitement l'affaire.

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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5 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 14 avril 2008 09 h 04

    Toutes les nuances du gris.

    C'est toujours bon de parler du gris.
    Merci

  • Marjolaine Jolicoeur - Inscrite 14 avril 2008 14 h 14

    Images de la vérité

    Le courageux capitaine Watson est végétalien. Sur son bâteau tous les repas sont végétaliens et la très grande majorité des défenseurs des animaux militent aussi contre l'horreur de l'abattoir en ne mangeant pas de chair animale.

    «Etre végétarien de nos jours, c'est vivre en désaccord avec le cours des choses. La privation, la faim dans le monde, la cruauté, le gaspillage, les guerres. Il faut se prononcer contre tout cela. Le végétarisme est ma façon de me prononcer. Et c'en est une puissante» - Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature.

    Depuis des décennies, les «extrémistes végétaliens» affirment que la consommation de viande engendre un gaspillage phénoménale de céréales et d'eau potable. Avec pour conséquence famines, instabilité politique et déplacements des populations humaines. (Lire «Se nourrir sans faire souffrir», John Robbins, publié en l989).

    Malheureusement cette prédiction se réalise présentement autant en Haiti, en Inde qu'en Egypte; les émeutes de la faim vont peser lourd sur la conscience des carnivores.(A l'échelle mondiale, 90% des cultures de soya vont aux animaux - World Watch Institute (WWI);si toutes les céréales utilisées pour le bétail américain étaient consommées directement,elles pourraient nourrir 800 millions d'humains -David Pimentel, professeur d'écologie Cornell Institute; il faut 7 kilogrammes de céréales pour produire l kilogramme de boeuf - WWI.)

    Pour ce qui est de la chasse aux phoques, cette activité meurtrière alimente l'industrie de la fourrure. Et porter du cadavre animal, à notre époque, est la preuve d'un manque d'éthique flagrant envers la souffrance des animaux.

    Si tous les humains dignes de ce nom ressentaient le «syndrome de Bambi»,il y aurait bien plus de sensibilité, d'empathie et de compassion sur notre planète dévastée, autant envers les animaux que les humains.

  • Maurice Monette - Inscrit 14 avril 2008 16 h 02

    Stratégie d'images ou pas, le temps presse plus que vous pensez...!

    Je suis sidéré de voir, lire et d'entendre tant de SUPPOSÉS(ES) spécialistes du MONDE BIOLOGIQUE de la PLANÈTE qui n'ont AUCUNE NOTION de l'ÉQUILIBRE entre les prédateurs et les proies que SEULE l'HUMANITÉ NANTIE de RAISON peut RÉTABLIR, afin d'essayer de permettre à une INDUSTRIE des PÊCHES COMMERCIALES de redevenir une ACTIVITÉ permettant à des COMMUNAUTÉS HUMAINES de SURVIVRE...

    Alors, les images peuvent bien démontrer des scènes sanguignolentes mais, comme VOUS l'écrivez si bien, plein de "massacres" se font derrières les portes closes des abattoirs pour NOURRIR les OMNIVORES que sont les humaines et les humains et personnes ne crie au "SCANDALE". Alors, outre le fait secondaire que la peau de ces PHOCIDÉS est utilisée pour servir à la confection de divers attributs vestimentaires, preuve d'une rationnalité de la part des chasseurs, LÀ n'est plus l'ULTIME OBJECTIF de cette chasse. NON ! Il s'agit de rétablir un ÉQUILIBRE entre ces populations de carnivores prédateurs du "jeune fretin" qui normalement devrait pouvoir atteindre une TAILLE pouvant être considérée COMMERCIALE.

    Donc, être "SENTIMENTAUX(ALES)" au point où il est préféré de laisser la population dont cette ACTIVITÉ COMMERCIALE est le plus important "gagne-pain", végéter dans une inaction perverse, pour éviter que des gens majoritairement de RÉGIONS ÉTRANGÈRES ne soient "blessés(es)" de voir du sang sur la neige blanche, parce que les phoques, CE sont des animaux qui vivent en partie sur des BANQUISES alors, C'EST d'UN TOTAL ILLOGISME. Ces populations de "PHOCIDÉS" sont actuellement TROP NOMBREUSES et leur VORACITÉS sur le "fretin" de diverses espèces piscicoles est la pricipale CAUSE du NON-RENOUVELLEMENT des COHORTES de poissons ayant atteints une TAILLE COMMERCIALE. Donc, l'ANIMAL dotée de RAISON doit INTERVENIR pour RÉTABLIR l'ÉQUILIBRE dans l'ORDRE NATUREL des CHOSES... et ces ANIMAUX, ce sont les humains & les humaines. Après qu'un certain ÉQUILIBRE sera rétabli, il s'agira d'émettre des PERMIS de CHASSE et de PÊCHE COMMERCIALE, avec des QUOTAS à ne PAS dépasser.

    C'est pourtant simple à CONCEPTUALISER alors, est-ce que le niveau d'intelligence de ces "SENTIMENTAUX(ALES)" n'est pas assez ÉVOLUÉ pour comprendre la logique de la RAISON...?

    MAURICE MONETTE
    BIOLOGISTE/ÉCOLOGISTE #939

  • David Ruffieux - Inscrit 14 avril 2008 22 h 10

    Mon oncle Bob

    Je me rappelle mon oncle Bob. Bob, mon oncle était sympathique du temps où il était chauffeur-livreur. La journée était bien rythmée au nombre des colis qu'il fallait livrer ça et là, à travers la ville. J'étais enfant et j'allais souvent avec lui pendant ses tournées. On rigolait bien. Maintenant, depuis qu'il travaille comme responsable des ventes dans une grosse compagnie d'assurance, Bob, mon oncle est beaucoup moins sympathique, c'est le stress peut-être. Je me souviens d'une discussion avec lui sur les animaux, qui m'avait quelque peu déçue de Bob, alors pour moi l'oncle chauffeur-livreur le plus sympa au monde. C'est tristement à cette époque que je dû comprendre que mon oncle n'aimait pas les animaux, du moins pas comme moi je les aimais. « Ne t'inquiète pas pour les animaux, il y a des choses plus graves dans ce monde ! » scandait-il au volant de sa fourgonnette verte.

    Je me rappelais les phoques que Brigitte allait voir sur la banquise, ils étaient si beaux, si blancs et si adorables avec leurs gros yeux noirs. J'aurais tellement voulu être avec Brigitte et lui dire que moi du haut de mes 9 ans, comme elle, j'aimais les animaux. Mais à 9 ans, vos parents ne vous laissent jamais faire ce genre de choses. À la télévision, l'on montrait ces baleines qu'on harponnait avec des machines de guerre alors que le sang des ces bêtes recouvrait la mer. Je ne comprenais pas ce que j'avais vu, et cette nuit-là, je pleurai jusqu'à l'épuisement toutes les larmes de mes yeux, sous le regard de mon père anxieux d'avoir mis au monde un enfant si sensible. Les contes de Walt Disney que j'adorais tant n'étaient que des mensonges. Les hommes étaient des salauds. Ils tuaient des phoques et des baleines, les animaux les plus inoffensifs et les plus pacifiques de la Terre. Et en plus, ces hommes sont des lâches.

    Avec le temps, je comprends mieux l'opinion de mon oncle au sujet des animaux. Mon oncle fait partie de ces gens sympathiques qui néanmoins n'ont ni le courage d'aimer ni la force de défendre ceux qui souffrent. Il est de ces gens qui veulent être aimés et populaires et pour cela ils doivent donc accepter avec le sourire des faibles les pires des choses de ce monde. Il est de ces gens qui prendront les chemins les plus longs pour faire ce qui est juste, pour ne point s'exposer au jugement des autres qu'ils redoutent tant. Il est de ces gens qui ricanent quand d'autres bravent la bêtise collective. Mais ce qui caractérise si bien mon oncle Bob, c'est la jalousie de voir chez les autres des qualités surhumaines et magnifiques, qu'il sait ne pas être capable d'avoir lui-même et qu'il condamne impitoyablement et avec beaucoup de mesquinerie, chez les autres.

    Ma fille qui a 5 mois grandira avec le bonheur de voir les merveilleux films de Walt Disney, mais dès qu'elle aura passé l'âge de l'innocence, je lui montrerai les hommes tels qu'ils sont, avec le beau et le sublime, avec l'ignoble et l'épouvantable. Et je lui dirai, regarde ce que font les hommes, regarde bien. Je reste optimiste qu'elle aura le courage de choisir entre le blanc et le noir.

  • John Mokawi - Inscrit 24 avril 2008 14 h 55

    Pourquoi les phoques?

    Alors qu'une fraction significative des espèces terrestres sont menacées, ce sont les phoques qui sont pris sous l'aile "bienveillante" de ces "environnementalistes". Pourquoi ne défendent-ils pas les baleines, par exemple? Pourquoi ne se battent-ils pas contre le râclage du fond des océans?