Des lacs qui font rêver?

Photo: Agence Reuters

Même s'ils sont encore gelés, nos lacs commencent à faire rêver de pêche, de nautisme, de baignade ou de couchers de soleil se reflétant dans l'eau...

Mais tout ne sera pas aussi beau à l'été. Aucun doute que plusieurs revivront des épisodes d'algues bleues, et ceux qui magasinent un chalet feront bien d'y regarder à deux fois pour ce qui est de la valeur des protections réglementaires qu'offrent les municipalités et les MRC à leurs lacs avant d'aller y acheter des décennies de problèmes et de déceptions. Certaines ont déjà commencé à passer à l'action avec des normes étoffées, mais il faudra voir comment celles-ci seront appliquées. N'oublions pas qu'il y a plus de 20 ans que la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme exige des bandes riveraines par voie réglementaire, mais combien de MRC peuvent-elles démontrer qu'elles ont poursuivi cinq contrevenants par année sur les milliers qu'elles tolèrent?

Ce qu'oublient actuellement bien des élus et des gestionnaires municipaux, c'est qu'un lac ne se restaure pas parce qu'on vient d'adopter un règlement. Cela prend des années avant que les bombes à retardement du laxisme, bourrées de négligences et de complaisances explosives, ne se désamorcent.

Une équipe du Centre d'études nordiques de l'Université Laval, dirigée par Reinhard Pienitz, a étudié ce qu'il advient du lac Dauriat, situé au coeur de la municipalité de Schefferville, 20 ans après la cessation des activités industrielles et la quasi-fermeture de cette petite ville. Ce lac était victime de deux types de pollution: pollution urbaine avec toutes les eaux usées habituelles et pollution toxique en raison de l'activité minière.

Rien ne change

L'examen de la situation par les chercheurs les a conduits à un verdict impitoyable: deux décennies sans apports majeurs n'ont pas changé grand-chose à l'état de ce lac. Son retour à la normale prendra plusieurs autres décennies, si jamais il y parvient, indique le compte rendu de ces recherches publiées dans un récent numéro du Journal of Paleolimnology.

Il est difficile de mieux illustrer à quel point un écosystème lacustre a de la difficulté à se régénérer pour panser les plaies que l'insouciance d'une population, avec la complaisance d'autorités municipales et gouvernementales, a pu provoquer.

Pour obtenir une vision historique de l'état de ce lac, les chercheurs ont analysé ses sédiments à partir de prélèvements. Ils ont ainsi pu reconstituer son histoire de 1882 à 1999, soit plus d'un siècle. L'analyse des strates de dépôts permet clairement de voir le choc subit qu'impose au lac l'arrivée des humains dans les années 50, quand les promoteurs pouvaient encore lancer sans opposition de «grands projets» en échange du fer à 1 ¢ la tonne...

«Le taux de déposition de métaux comme le plomb, le mercure, le cadmium, le bismuth, le cobalt, le cuivre et le zinc a augmenté de cinq à huit fois après le début de l'activité minière», lit-on dans le résumé de leur étude. Quant au taux de matière organique, qui était de 7 % dans les années 40, il a grimpé à 32 % lorsque la population a atteint 4000 personnes. Pour les chercheurs, il s'agit d'une preuve indiscutable de l'eutrophisation rapide d'un lac, attribuable aux déversements d'eaux usées municipales dans un plan d'eau.

L'histoire de l'eutrophisation de ce lac affiche cependant un net répit vers 1975 lorsque la mise en place d'un système de traitement des eaux a sensiblement réduit les quantités déversées. L'effet a été immédiat et s'avère bien visible dans les carottes des sédiments analysés. Les chercheurs voient aussi une amélioration similaire se produire au moment de la fermeture de la mine, en 1982, suivie par un véritable exode de la population locale, laquelle se résume désormais à environ 200 personnes.

Mais ce que cette recherche démontre avant tout, c'est que la réduction radicale des apports de contaminants n'a pas vraiment réduit les concentrations de matière organique et de métaux lourds, dont l'héritage ne s'atténue que très lentement.

Selon les chercheurs, «les taux d'arsenic, de cadmium, de chrome, de cuivre, de plomb, de mercure et de zinc dépassent encore les valeurs jugées acceptables pour les espèces aquatiques, et ce, même si les eaux du lac se renouvellent complètement une dizaine de fois par année», compte tenu des apports considérables des cours d'eau voisins.

Selon le professeur Pienitz, «l'élimination de toutes les sources de contamination ne suffit tout simplement pas à assurer le rétablissement rapide d'un lac aussi contaminé que le lac Dauriat».

On se dit immédiatement que les lacs du sud du Québec ne sont évidemment pas dans une situation aussi critique, qu'ils n'ont pour la plupart jamais été aussi intensément contaminés par des métaux lourds. La chose est évidente.

Mais la conclusion principale de cette étude s'applique pourtant aux lacs du sud, soutient le professeur Pienitz: «Même si on cesse de polluer et qu'on plante des arbres sur les berges d'un lac, dit-il, il faut de nombreuses années avant que les conditions redeviennent ce qu'elles étaient. Le recours à des procédés technologiques comme le scellement des sédiments peut accélérer les choses. Mais ce n'est pas applicable à tous les plans d'eau. Croire qu'on peut retourner rapidement un lac à son état naturel est utopique et dénote une méconnaissance de l'écologie aquatique.»

Prévention et contrôles

Cet été, bien des municipalités et de nombreuses associations de villégiateurs vont recevoir la visite de vendeurs de solutions miracle, qu'il s'agisse d'éoliennes flottantes pour oxygéner les lacs ou de produits capables de neutraliser le phosphore et autres problèmes similaires. Toutes ces solutions ne valent pas le recours à un biologiste qui dressera d'abord un état de la situation, c'est-à-dire un bilan des apports sans lequel on ne peut ni moduler les interventions ni départager les responsabilités, ainsi qu'un plan de restauration qui comprendra des mesures immédiates, à moyen et à long terme. Mais aucun plan de ce genre ne peut non plus aboutir à de véritables résultats si on s'en tient aux approches volontaristes que nos gouvernements privilégient en matière de langue, de rejets de gaz à effet de serre, de déclaration des doubles salaires, de violence au hockey, etc. Or le je-m'en-foutisme de plusieurs non seulement compromet le résultat des efforts de ceux qui passent à l'action par souci du sens commun mais décourage souvent les plus motivés à poursuivre leurs efforts quand ils se rendent compte que prêcher par l'exemple ne suffit pas et qu'on leur refile un fardeau qui devrait être partagé par tout le monde.

Afin de pouvoir instaurer une politique de prévention des dommages avant qu'il ne soit trop tard, les conseils municipaux devraient généraliser la formule des comités de l'environnement dans un cadre non partisan, qui s'adjoindraient les ressources de citoyens bénévoles, qui ont la volonté et le temps de se renseigner et de fouiller ces questions et qui sont parfois des spécialistes susceptibles de fournir une aide précieuse. Après le choc médiatique que le dossier des algues bleues a provoqué au Québec depuis deux ans, on pourra enfin mesurer, cet été, ce que valent les élus en matière d'environnement depuis que Québec leur a confié des responsabilités explicites en ce domaine, il y a deux ans.

C'est donc cet été qu'on pourra enfin savoir si Québec jouait les Ponce Pilate en pelletant ses responsabilités environnementales à des politiciens incapables de les assumer ou s'il a misé sur une formule efficace en rapprochant ainsi les centres de décision du monde ordinaire, comme il le prétend.

- Lecture: La Pêche à la mouche au Québec, par Hélène-André Bizier et Jacques Cerf, avec la participation de Paul Leblanc, Fides, 224 pages. J'adore l'hiver et j'en prendrais habituellement un mois de plus. Mais depuis que j'ai parcouru ce livre, je rêve de poissons, de sentir à nouveau la nervosité de ma canne à mouche et d'admirer le vol de mes mouches artificielles qui fendent l'air en sifflant les belles de l'eau. Ce livre n'est pas un autre bouquin sur les techniques de pêche, ce qui est abondamment couvert. Il va à l'essentiel, soit le plaisir et la séduction des lieux de pêche et d'aventure, la découverte des gens susceptibles de devenir les complices de cette passion. Après avoir parcouru ce livre fort séduisant, notre téléphoniste a commencé à jongler avec l'idée d'acheter une canne à pêche!

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