La maladie infantile de la politique

Personne, pas même l'ADQ, n'avait prévu que la popularité croissante de ce parti qui n'en est presque pas un atteindrait le sommet que décrivaient il y a quelques jours les résultats du sondage SOM-La Presse. Presque nez à nez avec le PLQ, loin devant le PQ, voilà ce qui pourrait pousser Mario Dumont à fredonner «Je m'voyais déjà ». Aberration temporaire ou vague de fond? Il est trop tôt pour le dire, mais cette poussée de fièvre en faveur d'un parti que personne ne connaît vraiment mérite qu'on réfléchisse sur le phénomène.

L'automne dernier, j'ai effectué un séjour à Jonquières quelques jours avant l'élection partielle qui s'y est déroulée. Le mécontentement à l'égard du PQ était manifeste, tout comme la montée des libéraux et une forte poussée du parti de Mario Dumont. Essentiellement, il semblait que les libéraux profitaient de la colère provoquée par les fusions municipales forcées. La nouvelle popularité de l'ADQ prenait sa source ailleurs. La plupart de ceux qui me parlaient de leur changement d'allégeance étaient des militants péquistes et pas n'importe lesquels. Des gens progressistes, impliqués dans leur communauté qui se sentaient floués par un gouvernement technocratique et centralisé qui semblait prendre les «régions » pour acquises électoralement. Ce mécontentement, on l'a vu lors des dernières partielles, a fait un autre petit adéquiste.


Si on examine les résultats du dernier sondage, on constate que la popularité des libéraux demeure inchangée. Ceux-ci ne profitent que très peu, sinon pas du tout, de la baisse de popularité du Parti québécois. Il est évident que les péquistes déçus déménagent en masse à l'ADQ.


Il faut se demander (si on présume que les péquistes sont vaguement sociaux-démocrates) comment on peut passer aussi facilement, je suis tenté de dire aussi légèrement, d'une conviction progressiste à une pensée résolument néo-libérale, rétrograde et ultra-conservatrice. Car soyons francs, le programme économique de Mario Dumont, sa conception de l'État et de la fiscalité s'inspirent plus des recettes tarées des Reagan, des Thatcher et de l'Alliance démocratique que de celles de Jacques Parizeau ou de Bernard Landry.


Il existe bien sûr dans ce fourvoiement une part d'ignorance et d'illusion. La plupart des Québécois ne connaissent rien du programme de l'ADQ, mais ils sont sensibles à l'apparente fraîcheur, à la spontanéité joyeuse de Mario Dumont qui tranchent avec l'image compassée et le style traditionnel de Bernard Landry et de Jean Charest. Autrement dit, une bonne partie des nouveaux appuis de l'ADQ proviendrait non pas d'une adhésion consciente à une pensée différente, mais d'un «kick » adolescent pour un nouveau style. Quant à l'ignorance, elle est manifeste lorsque l'on demande aux Québécois s'ils considèrent l'ADQ comme un parti souverainiste ou un parti fédéraliste. Le flou artistique savamment entretenu depuis des années par Mario Dumont donne ici sa pleine mesure. La moitié des Québécois croit fermement que Mario Dumont est souverainisteÉ l'autre, qu'il est fédéraliste.


C'est dans cette abracadabrante confusion que réside peut-être l'autre raison de la nouvelle popularité de l'ADQ et qui expliquerait qu'un péquiste peut passer sans état d'âme de la famille de Bernard Landry à celle de Mario Dumont. C'est l'objectif final, la fin absolue de l'adhésion péquiste qui transcende tous les courants idéologiques. Même s'il est progressiste, un militant péquiste ne peut se résoudre à voter pour Jean Charest. Car chez lui ne réside aucune ambiguïté. Il est résolument fédéraliste.


Par contre, même si on pile sur ses convictions sociales et économiques, on peut, pour exprimer son mécontentement et sa désaffection, voter pour l'ADQ qui dans dix ans fera peut-être le référendum qui effacera la courte défaite de 1995. Que d'ici là, l'ADQ démantèle la fonction publique, le réseau de garderies publiques ou instaure un taux d'imposition unique, n'a aucune importance. Ce n'est pas le contenu du Québec qui constitue l'objectif final, mais bien sa forme et tous les chemins qui nous y mènent, qu'ils soient de droite ou de gauche, méritent qu'on les emprunte.


On pourrait parler d'une sorte de «maladie infantile» de la politique québécoise: une polarisation permanente entre fédéralisme et indépendantisme qui, lorsque le temps des urnes vient, gomme tous les autres débats, les rend inutiles et vains. Cette perversité de notre vie politique paralyse aussi les efforts de la «nouvelle gauche ». Une bonne partie de sa clientèle naturelle et traditionnelle est composée d'anglophones progressistes qui durant des décennies ont été à la pointe du mouvement anti-nucléaire et de la lutte pour les droits de la personne. Une autre partie milite dans la mouvance associative et anti-mondialisation. Pour tous ces gens, l'adhésion inconditionnelle à l'indépendance de la gauche qui se veut unie constitue soit un repoussoir absolu, soit une préoccupation surannée et tellement secondaire qu'elle ne mérite pas qu'on y consacre des énergies. Pour eux les vrais combats sont ailleurs et surtout, plus urgents.


Nous souffrons donc d'une paralysie politique partielle qui permet les pires détournements d'intention, les embrassades les plus contradictoires ou un désengagement partisan qui, à long terme, est porteur de tous les dangers. En attendant, juste pour nous aider à voir plus clair dans toute cette confusion, Mario Dumont pourrait peut-être nous dire sans ambiguïté aucune s'il est indépendantiste ou fédéraliste.