Oppression au Tibet - Doit-on boycotter les Jeux de Pékin ?

Lors d'une visite fort médiatisée de Mikhaïl Gorbatchev, alors leader de l'Union soviétique, les dirigeants de la Chine ont ouvert le feu sur leurs propres enfants, venus réclamer place Tiananmen plus de liberté dans leur pays. C'était en 1989. Les protestataires d'aujourd'hui qui croient — à la faveur des Jeux olympiques — les infléchir risquent fort, hélas, de frapper un mur. Que faire alors dans le cas du Tibet?

Les moines bouddhistes et surtout le Dalaï-Lama jouissent d'une grande estime partout dans le monde. Néanmoins, même après les incidents sanglants de Lhassa, les gouvernements, tout en invitant à la «retenue» et au «dialogue», se sont empressés d'écarter tout boycottage des Jeux de Pékin. Sauf mobilisation massive de l'opinion, aucun pays ne voudra renoncer à cette compétition sportive.

Pour le chef spirituel des Tibétains, sinon pour le Tibet, les derniers événements confirment une totale impasse politique. Les violences des dernières semaines ont ému la presse mondiale et le public. Mais les raisons, plus graves encore, qui y ont conduit sont peu connues à l'extérieur. Elles revêtent pourtant une importance et une signification qui débordent le Tibet. Est-ce ainsi, en effet, que la Chine de demain traitera ses minorités?

Depuis des siècles le Tibet vit en symbiose avec la Chine. La chronique veut qu'une fille de l'empereur Tai Tsung, donnée en mariage à l'héroïque roi du Tibet, Song-tsen Gam-po, y apporte le bouddhisme. Plus tard, Kübläi Khân, le conquérant mongol, émerveillé par la spiritualité du lama (maître), en fait son précepteur impérial. Ce maître remportera même un débat, raconte-t-on, sur des théologiens des religions nestorienne, musulmane et taoïste. Le bouddhisme devient religion de l'empire.

Au XVIIIe siècle, un autre empereur, Kang-hi, fait la conquête du Tibet et l'annexe à la Chine. Des missionnaires chrétiens, présents à Lhassa, seront expulsés. Au siècle suivant, Russes et Anglais se disputent l'influence des autorités tibétaines, peu avant que l'effritement du pouvoir chinois ne favorise, à l'instigation de l'Angleterre, l'affranchissement du haut plateau. En 1918, pendant la Première Guerre mondiale, le Tibet proclame son indépendance et repousse une attaque de son voisin.

La Chine nationaliste tentera, plus tard, de reprendre le contrôle du pays, mais ce sont les dirigeants communistes qui vont y imposer, au temps de la guerre froide, un «partage» du pouvoir. Assiégée par l'Occident, en guerre larvée avec l'Inde, la Chine communiste entreprend de cimenter sa frontière du côté de l'Himalaya. À l'occasion d'une révolte isolée que le Dalaï-Lama ne peut réprimer, Pékin installe un gouvernement à sa dévotion. Le chef religieux doit s'exiler, et nombre de Tibétains le suivent. La population lui restant fidèle, les autorités chinoises entreprennent alors une politique d'assimilation.

Oppression et répression

Les Tibétains, envahis par des migrants chinois, deviennent minoritaires dans leur propre capitale. L'argent destiné aux projets économiques afflue chez eux, mais ils sont, les jeunes surtout, laissés à l'écart de cette prospérité. En même temps, les moines sont soumis à un endoctrinement «patriotique» et à diverses mesures de répression religieuse. Pékin prétend apporter le progrès à une société arriérée, mais il serait plus approprié de parler, comme le Dalaï-lama, de «génocide culturel».

C'est cette oppression, non la subversion dont parle Pékin, qui explique à la fois les manifestations pacifiques des moines et les violences auxquelles de jeunes Tibétains se sont livrés sur des commerçants chinois. Les autorités ont eu raison, certes, de rétablir l'ordre public. Mais elles seules portent la responsabilité de l'intervention brutale de l'armée et surtout des conditions qui ont poussé moines et laïcs à la révolte.

L'opinion étrangère condamne la Chine. Mais force est de constater que des entreprises extérieures n'ont guère de scrupules à participer au «développement du Tibet». Maints touristes ont été surpris par les émeutes à Lhassa sans voir qu'ils devaient leur accès au «plafond du monde» à une politique délibérée de modernisation forcée d'une société traditionnelle. Même la très «québécoise» Bombardier aura contribué, avec la liaison ferroviaire Pékin-Lhassa, à la répression de la culture tibétaine.

Les Chinois n'ont pas, non plus, inventé le recours à la colonisation pour subjuguer une population récalcitrante. Les Britanniques ont créé de cette façon en Irlande du Nord une tragédie qui aura mis un siècle à trouver son dénouement. L'importation d'une main-d'oeuvre tamoule au Sri Lanka y aura également planté le germe d'une guerre civile qui dure encore. Sans parler de la Palestine, qu'une politique de dépossession des Arabes mène, depuis un demi-siècle, à la dévastation.

Dans le cas du Tibet, les migrants chinois n'ont pas choisi d'y supplanter les Tibétains. Un Tibet indépendant — que réclame une génération plus radicale — devrait faire face au défi de créer une société qui tienne compte des nouvelles réalités sociales et démographiques. Même un éventuel Tibet «autonome», statut que demande le Dalaï-Lama, aurait à concilier le bouddhisme tibétain avec l'économie moderne et ses influences souvent nocives.

Pour des sanctions

Par contre, Pékin n'a plus de raison d'ériger une autre «muraille». La guerre froide est terminée. L'Inde voisine s'emploie également à prendre place parmi les puissances industrielles. Le Tibet, à supposer qu'il en ait les moyens, ne réclame pas une complète indépendance. L'intérêt qu'on lui porte sur le plan international, et qui inquiète tellement les autorités chinoises, tient à la dictature imméritée et désuète qu'elles-mêmes y imposent encore.

Pour les Chinois, il est vrai, le Tibet — comme hier Hong Kong et encore aujourd'hui Taïwan — reste un symbole du colonialisme occidental qui a tenté de subjuguer la Chine. Encore maintenant, la propagande officielle décrit les Tibétains en exil comme une «clique» à la solde de l'étranger — les Américains, pour ne pas les nommer. Et il ne manque pas d'Américains, en effet, le président George W. Bush en tête, pour «sympathiser» avec le Dalaï-Lama.

En même temps, au sein du régime chinois, des politiciens qui doivent ascension et prestige au «succès» de leur politique au Tibet ne vont pas céder de bon gré. La Chine a d'autres problèmes sérieux, et les Jeux — comme en d'autres pays avant — servent aussi à les maquiller. Dans une Chine en quête de fierté et d'affirmation, la crise au Tibet représente donc une diversion que le pouvoir exploite sans états d'âme. La télévision chinoise, censurée par ailleurs, n'épargne pas aux Chinois les images des commerçants chinois agressés par des Tibétains. Avis aux minorités du pays.

Ces dirigeants savent que cette intransigeance n'aura guère de conséquences fâcheuses pour eux dans les pays, nombreux, qui ne rêvent que de marchés dans l'Empire du milieu. Même Washington, qui prétend faire la guerre ailleurs au nom des libertés démocratiques, a rayé Pékin de la liste des régimes qui les bafouent. Les pays démocratiques qui s'indignaient, voici peu, du sort brutal fait aux moines de Birmanie ne les ont-ils pas oubliés depuis?

Place aux XXIXe Jeux, clameront bientôt les médias. Que faire? Probablement pas boycotter les Jeux, mais peut-être sanctionner les commanditaires du spectacle. Ne les exploitent-ils pas aux mêmes fins démagogiques et mercantiles que le gouvernement chinois?

redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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