Gagner son ciel

Jacques Olek, 63 ans, légende des montagnes et simple «conseiller» chez MEC: «Je suis heureux de pouvoir travailler dans cette ambiance et de partager mon expertise, mais ça m’a pris beaucoup d’humilité pour revenir par la petite porte.»
Photo: Jacques Nadeau Jacques Olek, 63 ans, légende des montagnes et simple «conseiller» chez MEC: «Je suis heureux de pouvoir travailler dans cette ambiance et de partager mon expertise, mais ça m’a pris beaucoup d’humilité pour revenir par la petite porte.»

En acceptant d'être la porte-parole d'un trek en Himalaya pour le Centre d'étude et de coopération internationale (CECI), je n'avais pas prévu renouveler ma garde-robe de fond en comble. Depuis janvier, j'ai dû dépenser la moitié du PIB du Népal chez Mountain Equipment Co-Op, Orvis, Kanuk, Azimut, Yéti et Atmosphère, sans compter le nombre incalculable d'heures à tout planifier.

La simple vue de mon duffle bag suscite chez moi beaucoup d'empathie bouddhiste pour les sherpas qui transporteront 140 litres d'insécurité pendant dix jours sur les sentiers escarpés de la chaîne himalayenne.

Des gouttes de chlore pour purifier l'eau à la lampe de poche «à crosse» sans piles, du matelas gonflable aux duvets, des pantalons imperméables anti-sexe aux sous-gants en Windstopper N2S hydrorésistants, du canif suisse au foulard anti-UV, des granules homéopathiques contre le mal des montagnes au déodorant biodégradable (!), du Cipro tout-terrain aux antifongiques en comprimés, des bas en poil de chèvre angora (Angélaine) réputés anti-odeurs et anti-ampoules au papier de toilette roulé serré, sans oublier l'huile essentielle de lavande parce que la douche sera terra incognita pendant dix jours, j'ai tout prévu. Même une attaque de rebelles maoïstes (j'ai des dollars américains en masse!).

J'emporte assez de matériel pour faire face au probable, à l'improbable et aux quatre saisons d'un printemps capricieux. Sans parler du beurre d'arachides Kraft pour inscrire mes dernières volontés sur une roche en cas de pépin. «O positif», ça s'écrit comment en népalais?

J'ai aussi fait provision de chasse-moustiques pour éloigner les tigres du Bengale et pratiqué le télescopage de bâtons de marche, très utile en cas d'attaques «amicales» de macaques. Peur? Moi? Pffffff. La moumoune de Montréal a déjà affronté le yéti gaspésien et le glacier patagonien. C'est comme les hommes: chaque fois, je me dis que c'est ma dernière ascension de l'Everest.

Le mec plus ultra

Par le plus grand des hasards de la vie, je compte quelques amis qui ont des milliers de mètres d'altitude dans les mollets, des souvenirs de haute montagne plein leurs cheveux gris. Ils se connaissent tous entre eux, d'ailleurs. Le milieu des tripeux de montagnes est tricoté serré, même si ces gens-là préfèrent le Gore-Tex au pashmina.

Y a mon grand pote Christian Bernier, dont je vous ai déjà touché un mot, qui a escaladé un 8000 mètres au Gasherbrum en 1990. Médecin de l'équipe, il a été malade comme un yak pendant un an en rentrant au pays. Tout ça pour une saucette dans une piscine de Katmandou la dernière journée du voyage. Il y a mon beau Guillaume Vallot qui a touché au sommet de l'Everest. Il y a aussi mon ami Jacques Olek, ancien propriétaire des magasins de plein air Blacks, devenu simple employé à 10 $ l'heure chez MEC depuis novembre dernier, parce que dans la vie, des fois, tu montes, et des fois, ben... tu redescends.

Polonais d'origine, 63 ans, Jacques compte dix ou douze expés — il ne sait plus! — dans la chaîne himalayenne. La dernière, en 2003, a duré trois mois: la face nord du K2. Pas pour les natures douillettes. Vous mentionnez le nom d'Olek dans le milieu et tout le monde baisse la tête et le ton en signe de respect et d'approbation.

Je fréquente Jacques de loin en loin depuis une quinzaine d'années. Cet illuminé m'a fait «subir» le camping d'hiver devant la porte de sa maison de campagne et j'ai même réussi à dormir. J'aime profondément l'humilité de cet homme, sa poésie, sa grande simplicité devant les montagnes russes de la vie. Il n'a jamais manqué d'air, sauf peut-être après son cancer du poumon, il y a 12 ans.

Il a fui la Pologne à pied il y a 40 ans avec des patates crues et des photos de famille dans son baluchon. Il sait comment survivre avec peu et se suffire de beaucoup, surtout lorsque le mot «liberté» se trouve au bout de la route.

Alors qu'il vendait de l'équipement high-tech rue Laurier et bouffait des momos tibétains comme d'autres des hot-dogs, je l'ai vu enfiler des sacs d'épicerie en plastique en guise de guêtres pour aller faire du ski de fond et réparer ses fixations de ski avec une branche de sapin en chemin. Ce n'est pas lui qui me poussera à la lordose de l'achat compulsif. Et ça tombe bien, MEC est là pour vendre, bien sûr, mais d'abord pour conseiller les «membres». Très surprenant de s'entendre dire d'aller plutôt voir «à La Cordée pour vos bottes». Dans ce temple du plein air écologiquement correct, on ne craint pas la concurrence.

«Prends un seul pantalon. On ne se salit pas dans la nature, on se salit en ville. Les gens se suréquipent en trek, ça les sécurise», conseille Jacques, qui m'enlève des mains une gourde en plastique avec tuyaux d'hydratation. «Les bouteilles, c'est suffisant et moins cher. Arrête-toi pour boire en chemin. Prends le temps de t'asseoir. Pourquoi boire en marchant? On court après quoi? On veut rattraper quoi? T'es en trek!»

Jacques aime bien raconter l'anecdote de cette cliente, chez Blacks, qui s'était équipée pour des milliers de dollars avant un trek: deux duffle bags remplis à craquer. «Elle s'est sentie libérée quand on lui a volé un de ses sacs et son sac à dos. Avant, c'était du charroyage. Le voyage commence lorsque tu te débarrasses de toutes tes bébelles. Profusion égale confusion.»

Simplicité involontaire

«La plus belle anecdote de simplicité que j'aie vue, c'est ce chamelier qui est tombé de sa bête en pleine rivière gelée dans une marche d'approche du K2. Il a enlevé tous ses vêtements et s'est enroulé dans une grosse fourrure dans laquelle il dormait. Il a improvisé une ceinture autour de sa taille et continué son chemin. Nous, on en aurait fait tout un cas!», se remémore Jacques d'un air amusé avant de me raconter qu'un de ses copains géorgiens a entrepris l'ascension du mont Elbrouz (5642 mètres) avec une bouteille d'eau et un sandwich dans sa poche. «C'est le plus minimaliste que j'ai vu. Même pas de sac à dos pour une ascension de 24 heures! On se rend compte qu'on passe beaucoup de temps à se sécuriser dans le quotidien.»

Selon ce Polonais plutôt intrépide, on prend goût à retrouver l'essentiel. «C'est l'occasion rêvée de se désencombrer. Et tu donnes ce qui ne te sert pas. Y a toujours quelqu'un qui va pouvoir l'utiliser. Quand on a trop de matériel, on peut ressentir une certaine gêne face aux gens du pays... »

Mon conseiller perso a surtout insisté pour que j'apporte des cubes de bouillon (pour l'âme) et des petits bonbons parce que l'air est sec dans les montagnes. «Sinon, garde quelques roupies pour t'acheter de l'eau bouillante quand tu voudras te laver un peu.»

Jacques est certainement la plus belle acquisition de MEC depuis l'invention des combines en laine mérinos. «Ah! le mérinos, dit-il, ça, c'est l'oméga-3 du plein air. Tout le monde en veut!»

Au fait, j'apporte mes oméga-3 ou j'arriverai à être heureuse sans ça?

cherejoblo@ledevoir.com

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«Les seules pensées zen que vous puissiez trouver en haut d'une montagne sont celles que vous avez apportées avec vous.» - Robert Pirsig, Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes

«L'ivresse venue, nous coucherons sur la montagne nue avec le ciel pour couverture et la terre pour oreiller.» - Li Po

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Loué: le film Himalaya d'Éric Valli pour montrer à mon B à quoi ressemblent les montagnes de la chaîne himalayenne. «Tu vas leur parler dans cette langue-là, maman?» Non, je vais écouter la musique des mots. Très reposant pour le cerveau, ne rien comprendre de ce qui se dit. Ça permet de regarder le paysage sans interférences radio. En passant, le film est looooooong comme un jour sans riz.

Reçu: La Tentation du monde ou le voyage à sac à dos sous toutes ses coutures de Patrick Doucet (collection «Espaces»). Son ex-blonde m'a écrit pour me dire de lire ce road book. Je n'ai pas eu le temps avant de partir, et il n'y avait plus de place dans mon duffle pour les passagers clandestins. Un Nicolas Bouvier québécois, si j'ai bien compris. M'a l'air savoureux, d'après le peu que j'en ai lu, et ça commence par l'Inde, comme il se doit.

Jasé: avec Maxime Jean, auteur du livre Everest, rêve ou destin (collection «Espaces»). Cet ancien banquier de 40 ans enseigne l'élaboration d'une expédition à de futurs guides de tourisme d'aventure au collège Mérici, à Québec. Son bouquin témoigne d'une obsession, photos à l'appui, et de ses multiples ascensions (dont le sommet de l'Everest en 2004). En quatrième de couverture, on retrouve un dessin d'alpinisme réalisé par Maxime à l'âge de cinq ans. D'où le titre Rêve ou destin...

Profité: du trek pour faire relâche la semaine prochaine. De retour dans cette page le 28 mars avec des photos de sherpas féministes (je n'invente rien, nos sherpas sont des femmes!) et de trekkeuses qui rêvent d'un homme, un vrai, pour se faire masser les mollets. Vous pouvez suivre le trek des femmes pour le développement et la paix sur le site www.ceci.ca.

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Joblog - Elles ont conquis le monde

«L'aventure laisse toujours un sentiment de désillusion, ne l'avez-vous pas éprouvé?... De la poussière et des cendres au creux de la main, de vieux ossements qui jamais plus ne danseront. Tout ça n'est rien, et on se détourne avec un soupir, en cherchant un autre horizon où fixer son regard.» - Lettre de Gertrude Bell à Charles Doughty, mars 1914

Elles y sont toutes: la baronne Karen Blixen dans sa ferme africaine, l'anthropologue Margaret Mead et ses tribus en Nouvelle-Guinée, l'écrivaine d'aventure Ella Maillart en Afghanistan ou en Chine (elle a voyagé avec Peter Flemmings pendant sept mois), Nelly Bly et son tour du monde en 72 jours, Alexandra David-Néel et l'Asie, Marie Kingsley et les cérémonies vaudous, pour ne nommer que celles-là.

Les Grandes Aventurières, 1850-1950 (Arthaud) est un ouvrage fascinant à bien des égards, écrit comme un roman. À l'époque où les femmes portaient corset et crinoline, celles-ci s'affichaient en compagnie d'hommes aux fesses nues, s'amourachaient d'explorateurs peu fréquentables et revendiquaient le port du pantalon. Ou non. «Quant à enfermer les extrémités inférieures de mon anatomie dans des pantalons, plutôt monter sur l'échafaud», écrit Kingsley (1862-1900), qui a par ailleurs visité le Congo, la Sierra Leone et le Gabon, remonté l'Ogooué en bateau à vapeur puis en pirogue, séjourné parmi les Fangs et entrepris l'ascension du mont Cameroun. Celle qui était partie en Afrique de l'Ouest «pour mourir» a trouvé l'endroit si amusant qu'il lui a ôté toute envie de se tuer. Cette Anglaise s'est aussi promenée dans les rues de Londres un singe sur l'épaule.

Cet ouvrage passionnant et abondamment illustré de photographies d'époque d'Alexandra Lapierre et de Christel Mouchard nous présente des femmes qui ne renoncent à rien et aiment comme elles voyagent: librement. Superbe inspiration.

www.chatelaine.com/joblo
 
2 commentaires
  • Élisabeth Papineau - Inscrite 15 mars 2008 00 h 19

    pensées pour le voyage

    Li Bai (aussi appelé Li Po, signifiant « prunier blanc »)
    Poète d'inspiration Taoiste, de la dynastie Tang, (701-762),
    génial ivrogne qui s'est noyé en admirant son image dans le Yangtsé.

    « Pensée dans une nuit tranquille »
    Devant mon lit, la lune jette une clarté très vive ;
    Je doute un moment si ce n'est point la gelée blanche qui brille sur le sol.
    Je lève la tête, je contemple la lune brillante ;
    Je baisse la tête et je pense à mon pays.

  • Louis Simard - Abonné 16 mars 2008 15 h 34

    Dernier article de Josée Blanchette

    Bonne lecture!