Le sacre de Zapatero

Réélu hier de façon assez nette, José Luis Rodriguez Zapatero ne gardera pas, devant l'Histoire, ce titre péjoratif de «premier ministre accidentel» que la droite espagnole aurait voulu lui coller au visage en le renvoyant dans l'opposition. Accidentel, oui, il l'était un peu en 2004... mais à compter d'aujourd'hui et pour les quatre prochaines années, il ne l'est plus.

Survenus trois jours avant les précédentes élections générales, les sanglants attentats terroristes du 11 mars 2004, à Madrid, avaient poussé le Parti populaire (PP) de José Maria Aznar, alors au pouvoir, à commettre une gaffe historique, extraordinaire, qui restera comme un morceau d'anthologie pour manuels de science politique.

D'une manière éhontée, le PP avait essayé de récupérer politiquement l'horrible événement, en accusant faussement l'ETA basque, et en maintenant jusqu'à l'absurde ses accusations. Alors que tous les sondages donnaient jusque-là une droite aisément réélue, une lame de fond s'était formée, l'espace d'un week-end, les 12, 13 et 14 mars 2004. La révulsion populaire devant ces basses manoeuvres propulsait soudain, de façon inattendue, un jeune politicien professionnel — bon soldat socialiste depuis 1986, prêt à poursuivre sa cure d'opposition — à la tête du gouvernement de l'Espagne.

En quatre ans, le petit soldat Zapatero a pris du galon, et l'Espagne a confirmé hier le Parti socialiste (PSOE) avec une majorité comparable à celle, «accidentelle», de 2004. L'irruption, de nouveau en 2008, du terrorisme en fin de campagne, avec l'assassinat vendredi d'un ancien conseiller municipal socialiste basque — et cette fois, l'ETA est vraiment coupable —, n'a pas eu d'effet mesurable sur l'équilibre politique.

Longtemps accusés d'être «mous» sur le terrorisme — en particulier après les négociations et la trêve ratées de 2006 avec l'ETA —, les socialistes ont sorti le gros bâton en 2007 contre les milieux extrémistes basques, et poussé la police à un grand nombre d'arrestations... Ils ont ainsi tué dans l'oeuf toute efficacité rhétorique de la droite sur ce thème.

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Au suffrage universel, l'élection d'hier fait voir une légère montée des socialistes de Zapatero ET du Parti populaire de Mariano Rajoy, au détriment des partis nationalistes comme le Parti national basque (au pouvoir à Vitoria, et à ne pas confondre avec l'ETA!), la coalition catalane Convergence et Union, et surtout le parti indépendantiste catalan Esquerra republicana, qui s'effondre.

Même si ces formations recueillent traditionnellement moins de voix aux élections panespagnoles qu'aux consultations régionales, elles ont longtemps été parties prenantes de coalitions à Madrid. Leur chute d'hier laisse entrevoir des jours moins roses pour les partisans d'une «super autonomie» des régions espagnoles.

Au moins les Catalans ont-ils consolidé, eux, leur nouveau statut autonome, lors d'un référendum de ratification tenu en 2006. Mais du côté basque, on peut s'attendre à ce que l'idée d'un référendum sur la «souveraineté-association», projet entretenu par le président Juan José Ibarretxe — naguère un admirateur des indépendantistes québécois — trouve sur son chemin beaucoup d'embûches au cours des prochaines années.

À Madrid, l'humeur n'est plus du tout à la décentralisation, et cela n'est pas uniquement le fait de la vieille droite nostalgique restée influente au Parti populaire. Au PSOE également, les centralisateurs jacobins relèvent la tête, et ont déjà commencé à faire savoir au «général Zapatero» que, sur ce plan, il en a déjà concédé bien assez aux régions. Nuages à l'horizon...

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D'autant que l'Espagne, merveille économique des années 2000, avec le meilleur taux de croissance d'Europe occidentale (environ 4 %), et qui a dépassé l'Italie pour son niveau de vie (en attendant de la supplanter comme quatrième économie d'Europe), voit également sur ce front quelques nuages s'accumuler. L'extraordinaire boom de l'immobilier s'essouffle, et certains font maintenant le parallèle avec ce qui s'est passé aux États-Unis. Attention!

Ce boom économique s'est appuyé sur une réalité nouvelle qui a bouleversé l'Espagne en moins de dix ans: l'immigration. Une immigration de masse, venue d'Amérique latine, d'Europe de l'Est, mais aussi d'Afrique. Une immigration en partie illégale et non contrôlée, qui a poussé l'opposition de droite à tirer la sonnette d'alarme. On parle de cinq à six cent mille nouveaux arrivants par année depuis 2000! Des chiffres ahurissants qui font vraisemblablement de l'Espagne — en proportion de sa population — le premier pays d'immigration au monde en ce début de XXIe siècle.

L'Espagne en 2008 reste un pays dynamique dans une Europe vieillissante et inquiète. Un pays moderne, laïcisé, consumériste, certains diront même hédoniste, malgré une image trompeuse de conservatisme catholique. Un pays où l'affrontement entre la gauche et la droite sur les questions de société — avortement, divorce, mariage homosexuel, immigration — ne doit pas faire oublier le consensus libéral en économie. Un pays qui, notamment sous Zapatero, a cherché — sans forcément trouver — un équilibre entre ses nationalités. Un pays qui mérite toute notre attention.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio, et lire ses carnets sur www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com
1 commentaire
  • Yvon - Inscrit 10 mars 2008 08 h 34

    Espagne...

    Il n'y a que 16 sièges de différence entre le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) qui a gagné les élections législatives espagnoles avec 169 sièges et 153 pour la principale force d'opposition, le parti populaire (PP). Ce qui fait 16 sièges d'écart. Au Congrès les deux partis ne gagnent que cinq sièges chacun, ce qui renforce le bipartisme politique espagnol. Ils occupent à eux seuls 322 des 350 sièges de députés, soit près de 87% du total des votes. Ce qui ne fait pas pour autant gagner le PSOE, loin de là. Madrid, plus largement favorable au Parti Populaire, n'a pas aidé à une victoire réelle du PSOE. Les seuls partis à maintenir leurs présences quasiment intactes sont les nationalistes catalans modérés de Convergence et Union (CiU) et le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV), avec dix et six sièges respectivement, le même résultat qu'en 2004. Là ça ne bouge pas. Par contre nous avons une nouvelle formation, malgré l'attentat de l'ancien socialiste assassiné vendredi, Isaías Carrasco, celle qui fut fondée par l'ex-socialiste Basque Rosa Diez, Union Démocratie et Progrès (UPyD) qui dit ne pas être "ni de droite ni de gauche" et qui compte "défendre la constitution de 1978" contre les nationalismes régionaux et séparatismes. En Andalousie, vieille tradition s'il se peut, le PSOE maintient une majorité absolue. Mais le parti populaire a cependant réussi à gagner deux députés.

    Moralité, et là c'est une information politique qu'il faut prendre en compte pour mieux comprendre ce qui se passe en Espagne et dont M Brousseau fait l'impasse analytique/informationnelle, avec seulement 169 députés à la chambre des députés, le PSOE aura besoin à l'avenir d'accepter des alliances pour obtenir une majorité absolue au Congrès, 176 députés, et faire adopter ses mesures. Aussi, les petits partis reculent, tout comme les indépendantistes. C'est loin d'être un sacre comme le titre veut bien le faire entendre puisque rien n'est gagné sans une large majorité. L'Espagne reste frileuse, très frileuse même sans neige comme chez nous.

    D'un point de vue historique le lapsus est intéressant puisque le « sacre » a été pratiqué d'abord par les souverains wisigothiques dans l'Espagne du VIIe siècle, le premier est daté de 672 avec le roi Wamba à Tolède (Andalousie). Cependant, seul le royaume d'Aragon en conserva l'usage par la suite. Les autres royaumes préférèrent le simple couronnement, de façon à être moins soumis à l'emprise du clergé. C'est tout dire. À la différence de l'Espagne, en Angleterre, les souverains anglais sont couronnés, et non sacrés.