Tous Américains?

Rappelez-vous la belle unanimité du 11 septembre. C'était l'époque où les «alliés» allaient d'un même élan chasser le moudjahidin dans les plaines afghanes. Les chefs d'État européens rivalisaient de zèle. Celui qui hésitait cinq minutes avant d'offrir ses porte-avions et ses frégates passait pour un dégonflé.

C'était à qui serait le premier appelé sur le terrain. Quitte à ce que ce soit pour servir de chair à canon sous les balles d'un chasseur américain. Tony Blair était le plus généreux, appelant pratiquement à la conscription générale. Jose Maria Aznar était le plus va-t-en-guerre, même s'il n'avait pas un soldat qui vaille. Jacques Chirac, toujours le plus futé, s'arrangea pour être le premier à visiter Ground Zero.

«Nous sommes tous Américains», titrait Le Monde.

Alors que George Bush sera à Paris demain, il y a pourtant longtemps que l'opinion européenne n'a pas été aussi antiaméricaine.

Depuis l'élection de George Bush, presque tout dans la politique américaine a le don d'irriter les Européens. Les sujets ne manquent pas. De la guerre en Afghanistan, que les États-Unis ont menée pratiquement seuls, au refus de signer le protocole de Kyoto en passant par les hausses de 30 % des tarifs douaniers sur l'acier européen et de 67 % de l'aide aux agriculteurs américains. Sans oublier le retrait des États-Unis du traité visant à créer la Cour pénale internationale. Ajoutez à cela l'incompréhension européenne de cette fixation que font les Américains sur Saddam Hussein, et vous comprendrez pourquoi certains analystes ont comparé la situation actuelle à celle du début des années 80, alors que Ronald Reagan voulait imposer la présence de missiles Cruise en sol européen.

Selon un sondage du Herald Tribune, 60 % des Français et des Allemands désapprouvent la politique étrangère américaine. La moitié des Allemands juge même que George Bush est un homme incapable, voire dangereux. L'ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, n'avait-il pas qualifié sa politique de «simpliste»? Même le très modéré Chris Patten, commissaire européen chargé des relations extérieures, s'inquiète d'une superpuissance qui tend à s'affranchir de toute règle.

Parmi tous les sujets de friction, le terrorisme arrive évidemment en tête de liste. En fait, les leaders européens ne comprennent toujours pas pourquoi toute leur politique internationale devrait soudainement être entièrement subordonnée à la lutte contre le terrorisme. Surtout que l'administration américaine semble dorénavant considérer l'OTAN comme quantité négligeable.

En déclarant hier devant le Bundestag que «les extrémistes peuvent frapper partout, et pas seulement aux États-Unis», George Bush savait-il qu'il disait une banalité? En effet, contrairement aux Américains, les Européens n'ont pas attendu le 11 septembre 2001 pour découvrir le terrorisme.

Bombes et détournements d'avions font partie de leur quotidien depuis une trentaine d'années. Les Français ont fait les frais du terrorisme islamiste dès les années 80. Parions que si, le 11 septembre, un avion avait détruit la tour Eiffel, jamais les Américains ne seraient partis en guerre contre une menace dont ils se sentiraient toujours à l'abri à l'intérieur de leurs frontières.

Habitués au terrorisme, les Européens hésitent à le considérer comme un tout homogène. Chris Patten, qui s'est longtemps occupé de l'Ulster, est le premier à le savoir. Peut-on encore rappeler, sans être accusé de traîtrise, qu'un grand résistant comme le Français Jean Moulin fut un terroriste? Que la plupart des anciens pays coloniaux ont dû, à un moment où un autre, commettre des actes terroristes pour accéder à l'indépendance? Et que même des États aussi respectables que l'Espagne et la France l'ont pratiqué par le passé?

Combattre toutes les formes de terrorisme, c'est combattre tout et rien à la fois. Le 11 septembre marque certes une escalade extraordinaire dans la capacité de petits groupes fanatiques à créer un climat de terreur. En visant des innocents, le terrorisme n'a jamais rien cherché d'autre. Cette capacité est dorénavant décuplée par les armes et par les médias modernes.

Cependant, au delà de cette définition, le terrorisme n'existe pas. Il n'y a que des terrorismes, aussi différents les uns des autres.

Aussi abject soit-il, le terrorisme palestinien, voué à la création d'un État indépendant, n'a rien à voir avec le geste nihiliste du 11 septembre, qui visait des innocents sans rien revendiquer.

Comment mettre dans ce même panier l'attentat de Karachi, qui visait des techniciens français qui, faut-il le rappeler, remettaient à flot un navire militaire vendu par la France à un État «voyou» dirigé depuis des années par une poignée de militaires?

Il ne s'agit pas de justifier une forme ou une autre de terrorisme. Il s'agit d'éviter les amalgames entre des réalités politiques qui n'ont rien en commun. Allons plus loin, quitte à se faire taxer d'hérésie: comment reprocher aux Tchétchènes de songer au terrorisme alors que leur pays a été réduit à l'état de ruines par la Russie?

À ce propos, le président américain passera trois jours à Moscou alors qu'il ne fera qu'un saut à Berlin, Paris et Rome. Chacun comprend l'importance du traité de réduction des armes nucléaires qu'il doit y ratifier. Les Européens n'ont pas plus intérêt que les Américains à ce que la technologie nucléaire russe soit vendue au plus offrant.

N'empêche que George Bush trouvera le temps, lundi, de se recueillir sur les tombes des soldats américains morts en libérant la France. Les Français y ont vu une allusion peu subtile aux inquiétudes formulées par le président sur les résultats de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle et sur les attentats commis contre des synagogues.

Le président américain aurait pourtant beaucoup d'autres soucis à se faire au sujet de ses alliés européens.