L'art de ne pas gouverner

La génération qui se souvient de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme est celle qui a vu défiler depuis quarante ans toutes les commissions, enquêtes et autres études qui ont abouti, sauf exception, sur les tablettes de notre histoire politique contemporaine. Fort de cette longue expérience de documents studieux, fruits de la réflexion d'anciens politiciens et d'universitaires sérieux, doit-on se surprendre que le travail scrupuleux du groupe dirigé par le père de l'assurance maladie, Claude Castonguay, subisse un jour prochain le même sort? On n'a qu'à observer les réactions devant les propositions contenues dans l'étude, au premier chef celle de l'actuel ministre responsable de la santé, Philippe Couillard.

L'attitude dubitative de ce dernier, à laquelle s'ajoutent les réactions du monde syndical, présage une possible mise au rancart du document à court ou, surtout, à moyen terme. En fait, on assiste à un irréductible affrontement entre ce qu'on s'acharne encore à désigner sous l'étiquette droite-gauche.

Dans le domaine névralgique de la santé, cette dichotomie condamne à une glaciation des positions. Comment y échapper puisqu'on est face à des dogmes et à un corps de doctrine qui n'ont rien à envier à ceux de l'Église d'antan.

Le mot le plus tabou, c'est-à-dire le plus péché, est «privé». Parler de système privé, d'assurance privée, de pratique mixte privée-publique, c'est être condamné à mener le combat des exploiteurs contre les exploités. Il est préférable, apparemment, de maintenir le système actuel de médecine à deux vitesses, système reposant sur les privilèges des contacts personnels avec des médecins, plutôt que de mettre en branle un possible réaménagement du système actuel dont on sait, même dans le monde de la hiérarchie syndicale, qu'il se détériore au même rythme que croît le vieillissement de la population.

Mais cette énième étude, faite par des gens compétents, dévoués et de bonne volonté, n'a sans doute pas plus d'avenir que d'autres qui l'ont précédée, au fédéral comme au provincial, et que celles qui suivront, d'abord celle du groupe de travail Bouchard-Taylor qui sera déposée dans quelques semaines. En fait, il faut s'interroger moins sur la pertinence de ces commissions et études que sur les motivations de ceux qui les commandent. Comment expliquer l'empressement des gouvernants à recourir à ces exercices autrement qu'en s'interrogeant sur la capacité à gouverner?

Dans le système actuel de l'utilisation quotidienne des sondages d'opinion, ceux qui nous dirigent ont la fâcheuse tendance à se prendre pour des voiliers, c'est-à-dire à suivre les vents et les courants. Or la volatilité de l'opinion publique repose sur les humeurs de celle-ci, sur ses irritabilités, sur ses peurs momentanées, sur ses caprices aussi. Gouverner par sondage est une contradiction dans les termes si on croit encore que les responsables politiques sont élus pour décider de la direction que la société doit prendre. Derrière ce désir obsessionnel d'aller dans le sens de l'opinion, dont on sait qu'elle est aussi à la merci des groupes de pression et des lobbies de tout genre, se cache un pusillanisme politique.

Il peut sembler vertueux pour certains que nos gouvernants se transforment en animateurs de foules ou, au mieux, en conciliateurs perpétuels, donnant à certains ce qu'ils leur retireront demain au profit d'autres, aux intérêts opposés. Il est obligatoire que des gouvernements minoritaires, incarnation d'une volonté populaire à n'en point douter, marchandent leurs pouvoirs au jour le jour avec l'opposition multiforme, mais les commissions d'enquête et autres comités d'étude sont des joujoux auxquels ont toujours recouru les gouvernements majoritaires. Car l'avantage majeur de renvoyer à des sages non élus, donc non redevables devant l'électorat, le soin de définir les orientations fondamentales, c'est reporter à un avenir imprévisible, pour ne pas dire inexistant, la résolution des problèmes étudiés. User du temps est un vieux truc en politique, mais la complexité de nos sociétés exige des dirigeants au moins aussi courageux et imaginatifs que ceux dont on a besoin en temps de guerre. Les défis du monde actuel ne peuvent être relevés par des gestionnaires sociaux, aussi sincères soient-ils. D'ailleurs, ce ne sont pas les habiletés, les compétences sectorielles, l'efficacité qui doivent caractériser ceux qui prétendent nous diriger. La peur de perdre le pouvoir, humainement compréhensible, devient politiquement désastreuse lorsqu'elle est vécue comme un absolu.

Nous vivons en politique un déficit dramatique de courage. Le courage de défendre ses idées, celui de reconnaître ses erreurs, le courage de trancher, c'est-à-dire de dire non. Le courage d'annoncer les mauvaises nouvelles aussi, au risque d'être tué comme le messager des époques lointaines. On devrait élire des gens qui nous promettent de ne pas renvoyer aux calandres grecques les problèmes dont ils hériteront. Encore faudrait-il remettre à l'honneur les visionnaires déclassés depuis des lunes par les gestionnaires. Il faudrait croire de nouveau à l'importance de l'inspiration et réaffirmer bien haut que gouverner est un art et non un «job» de circonstances.

denbombardier@vidéotron.ca

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