Essais québécois - Notre premier médecin avait-il un bel accent ?

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Le phonéticien Jean-Denis Gendron
Photo: source pul Le phonéticien Jean-Denis Gendron

Michel Sarrazin (1659-1734) fut le premier — et un des rares — médecin à exercer en Nouvelle-France. De style académique mais néanmoins accessible, Michel Sarrazin. Un médecin du roi en Nouvelle-France, la biographie que lui consacre le jeune historien Jean-Richard Gauthier, retrace son singulier parcours mais vise surtout, au-delà de l'anecdote, à «comprendre l'implantation sur les plans social, économique et scientifique d'un médecin européen appelé à pratiquer sa profession dans un nouveau contexte, a priori inhospitalier, celui de la Nouvelle-France».

Gauthier inscrit donc son travail dans les courants des «nouvelles approches biographiques», qui se servent des parcours individuels pour éclairer une époque, et de la médecine et de la santé. Ses sources sont constituées de lettres de religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec qui ont travaillé avec Sarrazin, de lettres du médecin lui-même et de lettres tirées de la correspondance officielle de la colonie dans lesquelles il est question de Sarrazin.

Quand il débarque ici pour la première fois, en 1686, Sarrazin est chirurgien. Ce statut, à l'époque, est moins prestigieux que celui de médecin. Il s'agit d'un métier manuel qui consiste, surtout pour le chirurgien-major des troupes militaires qu'est Sarrazin, à procéder à des saignées, à faire des pansements ou à réaliser des sutures ou des amputations. Plus théorique, la tâche du médecin consiste, elle, à diagnostiquer la maladie et à prescrire des médicaments. Cette médecine, indique Gauthier, dispose de peu de moyens, malgré ses grandes intentions. Elle s'inspire encore d'une doctrine héritée de l'Antiquité qui considère le corps humain comme «composé de quatre humeurs».

En 1694, Sarrazin retourne en France pour faire des études en médecine. La colonie, qui appréciait grandement son travail, réclame son retour. Il revient donc trois ans plus tard, fort de son nouveau statut. Il s'impose alors comme un personnage de premier plan. Il visite les malades, fait fonction d'apothicaire, supervise les chirurgiens et a le mandat de délivrer des certificats d'invalidité aux militaires.

La pratique de la médecine en Nouvelle-France étant moins encadrée que dans la métropole, Sarrazin — il est le seul de sa profession! — ratisse large. Il s'intéresse, par exemple, à la pharmacopée amérindienne, mais, surtout, il continue de pratiquer la chirurgie, pourtant considérée comme un «vil métier». Dans un des passages les plus intéressants de son ouvrage, Gauthier explique que, à cette époque, les chirurgiens, plus hardis que les médecins, font évoluer leur pratique dans un esprit scientifique moderne. Ils étudient l'anatomie, privilégient l'observation et deviennent donc cliniciens. Sarrazin, qui se nourrit d'ouvrages européens et ne souffre pas de la pression de ses pairs, ne manquera pas de s'inscrire dans cette évolution, pour le bénéfice des colons.

Le botaniste suédois Pehr Kalm, de passage dans la colonie en 1749, s'extasiera devant le travail du défunt médecin. «Sarrazin, affirmera-t-il, a été un des plus grands bienfaiteurs de la Nouvelle-France, et la Ville de Québec où il a vécu toute sa vie [et] où ses cendres reposent devrait donner son nom à l'une de ses rues.» Kalm voulait saluer, par là, non seulement le médecin, mais aussi le botaniste du Jardin du roi de France et le correspondant pour l'Académie des sciences, fonctions qui font écrire à Gauthier que Sarrazin a été «le premier véritable naturaliste en Nouvelle-France».

Pendant deux siècles, pourtant, le scientifique tombera dans l'oubli. Il faudra attendre 1927 pour qu'il retrouve sa place dans notre histoire, grâce à une biographie élogieuse signée par le médecin Arthur Vallée. Une institution de Québec qui porte son nom accueille aujourd'hui des malades en phase terminale. Le travail universitaire de Jean-Richard Gauthier évite les jugements de valeur mais fait néanmoins ressortir clairement le caractère exceptionnel de ce parcours.

L'énigme de notre accent

Le botaniste Pehr Kalm, à la suite de son séjour chez nous, n'a pas que commenté les réalisations du docteur Sarrazin. Il s'est aussi livré, comme Charlevoix avant et Bougainville après lui, à un éloge de notre langue, un français pur, écrivait-il. Au XIXe siècle, pourtant, le discours des visiteurs change radicalement. Notre accent, selon eux, est devenu déplorable. «Que s'était-il passé en si peu de temps — un demi-siècle (1760-1810) — pour que cet accent autrefois digne de toute louange devienne en quelque sorte objet de réprobation», demande le phonéticien Jean-Denis Gendron dans un éclairant essai intitulé D'où vient l'accent des Québécois? Et celui des Parisiens?.

Sa réponse est claire: au Québec, il ne s'est rien passé à cet égard; c'est à Paris que les attitudes et les perceptions ont changé, entraînant ainsi un jugement négatif sur l'accent québécois.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, un débat a cours dans la métropole qui oppose deux normes: le bel usage des salons et de la cour et le grand usage des discours publics et du Parlement. Le premier insiste, en matière de style de discours et de prononciation, sur le naturel et est défendu par Vaugelas. Il rejette l'affectation mais doit éviter de «faire peuple». Le second, plus emphatique, énergique et net, insiste sur la rigueur articulatoire. Le bel usage, par exemple, dit «sus la table», «note maison», «sarge» et «fret» quand le grand usage dit «sur la table», «notre maison», «serge» et «froid». C'est le premier, celui de la cour, qui s'impose comme valable et que parlent, à cette époque, les Canadiens (Québécois).

Au milieu du XVIIIe siècle, à la faveur de l'esprit révolutionnaire, la France connaît un changement social, notamment mené par «la grande classe intellectuelle» qui, formée au grand usage dans les collèges, impose de plus en plus le nouvel accent. La Révolution, au final, entérine cette évolution et discrédite le bel usage. «C'est une révolution phonétique qui accompagne la révolution politique», explique Gendron.

Au Québec, avant 1960, nous n'aurons ni l'une ni l'autre, et notre accent, pourtant inchangé, sera désormais considéré comme déplorable. D'où l'on constate que les jugements de valeur sur la langue tiennent plus à des considérations sociales qu'à des considérations linguistiques.

louisco@sympatico.ca

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Michel Sarrazin

Un médecin du roi en Nouvelle-France

Jean-Richard Gauthier

Septentrion

Sillery, 2007, 126 pages



D'où vient l'accent

des Québécois ? Et celui

des Parisiens ?

Jean-Denis Gendron

Presses de l'Université Laval

Québec, 2007, 290 pages

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1 commentaire
  • Zach Gebello - Inscrit 23 février 2008 11 h 54

    Entre le style et la dentelle.

    Il n'y a rien de plus stérile que d'entendre quelqu'un s'appliquer à parler comme il écrit. Cherchant la confirmation de son discours en donnant l'impression qu'il le récite de mémoire de source écrite.

    Pas surprennant que nos politiciens québécois ne disent plus rien qui ne soit pas déjà écrit.

    Parler, c'est chanter. C'est physique. Il faut savoir laisser de côté ses feuilles de partitions et donner du style.

    Comme faire l'amour.