C'est la vie: Histoires à dormir debout

Nous sommes deux poètes de l'obscurité. Nous avons le sommeil anarchique, un grain de sable dans l'engrenage qui rend nos nuits semblables à vos jours. Cette petite touche surnaturelle qui échappe à la logique et à la torpeur des cellules cérébrales nous amuse tout en nous laissant perplexes. Sommes-nous les porte-voix de quelque dieu las, de la folle du logis ou de fantômes farceurs? Témoins de nos «épisodes» mutuels de somnambulisme, nous gardons une oreille aux aguets au cas où l'autre nous ferait des confidences ou des révélations sur l'oreiller. L'homme qui partage mes nuits (aussi appelé le jeunot) et moi souffrons de somnambulisme comme d'autres d'insomnie ou d'apnée du sommeil. En fait, nous en rions davantage que nous en souffrons.

«Les mythologies à dieux distraits ou somnambules existent mais résistent mal, sans doute, à la transmission orale. D'une génération de conteurs à l'autre, les dieux retrouvent leurs idées arrêtées, leur détermination intacte. Et leur regard qui ne cille jamais.»


- Une petite cure de flou, Philippe Garnier








Mon dernier épisode important date du 11 septembre dernier: je me suis réveillée littéralement grimpée dans les rideaux d'un hôtel de la banlieue de New York. Tous les somnambules vous diront qu'ils cherchent la toilette si vous les croisez la nuit, mais c'est pour mieux masquer leur désarroi. Angoisse, stress et manque de sommeil peuvent aggraver la fréquence des épisodes, lesquels s'estompent avec l'âge.


À 27 ans, mon jeunot est encore très actif à ce chapitre et a de belles années devant lui. Nous gardons un cahier de confessions à portée de la main pour retranscrire nos crises de somniloquie (le fait de parler dans son sommeil), qui s'accompagnent souvent de comportements moteurs endormis ou de terreurs nocturnes. En date de la nuit du 15 avril dernier... Lui: «Électronique, ou ça te fait rien?» Moi: «Quoi?» Lui: «Électronique, ou ça te fait rien?» Moi: «Ça me fait rien!» Lui: «OK!» En date du 18 avril... Lui (sur le ton de «je reviens sur le sujet»): «Euh! Pour l'électronique, c'est parce qu'ils vont nous mettre plein de fils dans le dos, tu comprends?» Moi: «Oui, et puis?» Lui: «Ben, après ça, ils vont pouvoir nous zapper et nous tuer.» Riez tant que vous voudrez, mais le somnambule est peut-être un génie fou, un visionnaire en avance sur son époque.


Le plus drôle, c'est de faire parler l'autre et de se glisser dans sa réalité paranormale. Car nous pouvons tenir une conversation cohérente en néerlandais ancien, les yeux grand ouverts, assis sur le lit, un verre de jus à la main, et être incapables de nous rappeler de quoi que ce soit le lendemain, y compris du voyage aller-retour jusqu'au frigo. Le jeunot a déjà sorti tous les meubles de sa chambre en pleine nuit, ne conservant que son tourne-disque dans lequel il plongeait une cuillère à crème glacée imaginaire en criant «Crème glacée! Ice cream!» à qui voulait l'entendre.





Bobos du dodo


Les spécialistes de la parasomnie et des troubles du sommeil étudient les somnambules humains en laboratoire, à défaut de pouvoir utiliser des souris. Antonio Zadra, somnambule et professeur au département de psychologie de l'Université de Montréal, associé au Centre de l'étude du sommeil de l'hôpital du Sacré-Coeur, estime que de 1 à 4 % de la population adulte est atteinte de cette pathophysiologie. «Tout ce qui fragmente le sommeil, du décalage horaire à l'arrivée d'un bébé dans la maison, peut intensifier les épisodes, dit-il. Les somnambules vivent dans une zone grise. Ils ne dorment pas mais ne sont pas éveillés. La transition entre sommeil et état de veille ne se fait pas correctement.» Pour Diane Boivin, médecin-chercheur à l'hôpital Douglas et conférencière sur le sujet, le somnambulisme est le contraire de l'hypnose, où le sujet est à moitié endormi: «Il est plus fréquent de rencontrer ce genre de comportement durant l'enfance et l'adolescence. C'est un phénomène transmis génétiquement et associé à la maturation du cerveau. Chez l'adulte, ça peut devenir un problème si le sujet développe un comportement agressif ou subit des traumatismes physiques, tombe du lit ou d'une fenêtre.» Le cas national le plus violent date de 1992, à Ottawa: Kenneth James Parks, 23 ans, a parcouru 23 kilomètres au volant de son automobile pour aller tuer sa belle-mère, avec laquelle il entretenait une excellente relation, blessant aussi sévèrement son beau-père à coups de couteau de cuisine. Parks s'est réveillé trop tard et s'est rendu à la police tout de suite après. Il a été acquitté par la Cour suprême d'une accusation de meurtre et de tentative de meurtre pour cause d'automatisme sans aliénation mentale.


Il pensait, il faisait juste penser; n'empêche qu'il nous a laissé... un oeuf!


«Homicide involontaire par excellence, dont l'inconscience est la première condition», écrit Philippe Garnier dans Une petite cure de flou au sujet de la distraction. Le somnambule a le sommeil distrait, voilà tout. Mon jeunot a déjà versé un verre d'eau sur l'une de ses blondes en dormant. Elle n'attendait que ça pour partir en courant. Moi, je le trouve suffisamment distrayant pour surmonter ma peur de la noyade ou du meurtre non prémédité. Tiens, l'autre nuit, il se prenait pour une poule et cherchait son oeuf, assis dans le lit en promenant ses mains partout sur les draps. Lui (sur un ton urgent): «Bouge pas! Il y a un oeuf dans le lit! Attention! C'est pas des miettes! Pis quand tu te retournes, fais attention, regarde s'il y a pas des petites bêtes.» J'ai eu beau regarder, il n'y avait rien.


Un peu plus tard... Lui: «C'est pas correct, tu me demandes mon avis pour aller magasiner, pis quand je te le donne, tu me traites de con.» Moi: «Je t'ai traité de con?» Lui: «Non, mais tu l'as pensé!» Oh boy!


Dialogue de sourds tant que vous voudrez, mais tandis que nous soliloquons, nous validons votre sommeil, un peu comme le spectateur endormi au cinéma valide l'attention soutenue des autres spectateurs. «Comme si l'endormi assumait à lui seul la masse d'inattention dont les spectateurs sont capables et les en libérait», écrit encore le philosophe de la distraction et du flou.


Dormez sur vos deux oreilles, mes agneaux, barrez bien vos portes, nous crierons «au loup!».





Aimé: l'essai Une petite cure de flou du philosophe Philippe Garnier (PUF). Ces courts textes traitent de nos décrochages mentaux, de nos distractions. À l'heure du zapping et de la rapidité des communications, le cerveau semble réagir par l'absence. «Que manifestent ces brèves pannes du sens? Une pesanteur et une aliénation? Ou une insaisissable liberté?» L'ouvrage tente de faire un lien entre le net et le flou.


Lu: le roman Quelqu'un d'autre de Tonino Benacquista (Gallimard). J'avais oublié de vous en parler, signe que je dors peut-être trop. Deux inconnus qui se rencontrent sur un court de tennis abordent leur crise de la quarantaine en décidant d'être un autre pendant la deuxième moitié de leur existence. L'un décide de devenir alcoolique, l'autre choisit de passer à la chirurgie plastique et de devenir détective privé. Ces deux somnambules se retrouveront dans trois ans. On retrouve l'écriture punchée de l'auteur de Saga. Du bonbon.


Loué: le film Vanilla Sky, avec Tom Cruise, Cameron Diaz et Penelope Cruz. Le scénario, qui exploite la notion de rêve et de réalité, est excellent. Les comédiens le sont pas mal moins, mais on évite le navet. Pensez céleri-rave!


Tripé: sur les deux documentaires de l'ONF présentés à Ex-Centris jusqu'au 28 mai: Alain, artiste démolisseur, de Manon Barbeau, et Les Chercheurs d'or, de Bruno Baillargeon. Les deux docus traitent de récupération, d'imagination, de trésors gratuits et d'enfance. J'ai particulièrement aimé l'univers d'Alain Dubreuil, ce Québécois vagabond, somnambule à sa façon, visionnaire et créateur, qui transforme de vieux entrepôts en espaces de rêve ou en jardins suspendus. On devrait présenter ces documentaires dans les écoles pour faire rêver les enfants, qui sont des scrappeurs naturels. Ne ratez pas ça.


Noté: que la vente annuelle de plantes rares, nouvelles ou oubliées du Rendez-vous horticole du Jardin botanique a lieu aujourd'hui et se poursuivra toute la fin de semaine. Demain, on vendra, dans un encan silencieux, les plus beaux spécimens végétaux du Jardin botanique. Nains de jardin et autres somnambules s'abstenir.


Médité: sur l'ouvrage Mille chemins vers l'éveil de David Baird (Albin Michel). Cette collection de petits bouquins nous offre des aphorismes et des réflexions, des questions, des citations et des proverbes pour nous réveiller et nous émerveiller. «Il faut défendre non seulement les droits des milliers de personnes qui sont pour une idée mais aussi ceux du solitaire qui est contre.»