Le spectre ethnique

Au Kenya, derrière l'injustice matérielle, le favoritisme tribal; derrière les abus de pouvoir d'une certaine élite, les réseaux kikuyus du président et de sa clique. Au Rwanda, derrière la façade d'un régime qui gomme la réalité des Hutus et des Tutsis, une dictature ethnique qui ne dit pas son nom. Au Kosovo, derrière l'indépendance des Albanais, la résurgence du spectre ethnique des Balkans.

«Kenya: le spectre rwandais.» La une du quotidien Libération du 31 janvier posait la question: et si, dans notre souci politiquement correct de ne pas toujours ramener «l'Afrique éternelle» à ses «démons tribaux», on gommait une partie de la réalité?

Il faut lire la description que faisait, cette semaine dans le Washington Post, et sans précautions de langage, Wangari Maathai, universitaire kényane et Prix Nobel de la Paix 2004:

«L'État africain moderne est pour l'essentiel un assemblage lâche de homelands tribaux ou "micro-nationalités". Le Kenya a 42 de ces nationalités. La plus importante a plusieurs millions d'habitants. La plus petite, quelques milliers à peine. Le pouvoir politique est fonction de ces chiffres. Les affrontements tribaux au Kenya et ailleurs en Afrique révèlent le caractère superficiel des États-nations africains.»

L'appel à l'identité et à la mobilisation ethnique ou tribale peut être un instrument, une carte empoisonnée dans le jeu des élites. Une carte que des éléments de l'opposition kényane ont par exemple décidé de jouer devant la tricherie électorale du président Mwai Kibaki...

Mais ce niveau d'identité est aussi, comme la nation, une réalité objective, têtue, qu'il est dangereux de balayer sous le tapis. Et qui peut, dans les cas de déni les plus marqués, revenir un jour nous hanter sous sa forme la plus délétère. D'un extrême à l'autre...

Dans le texte précité, Wangari Maathai écrivait qu'il ne faut pas nier la réalité tribale des Kikuyus, des Kalenjins ou des Luos, mais plutôt chercher à l'intégrer à des niveaux d'organisation supérieurs, comme l'État-nation ou l'Union africaine.

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Dans le Rwanda du président Paul Kagamé, on a aboli la référence aux ethnies sur les cartes d'identité (ce qui est bien), mais on a poussé le bouchon beaucoup plus loin: on espionne et emprisonne désormais pour «idéologie génocidaire» quiconque ose affirmer — ou même penser — que des réalités comme «les Tutsis» et «les Hutus» puissent encore exister sur le territoire rwandais.

L'existence de Hutus et de Tutsis dans le Rwanda de 2008 est une évidence, mais une évidence qui, 14 ans après le génocide perpétré par les extrémistes hutus, est totalement gommée. Ce qui permet à une dictature tutsie qui ne dit pas son nom de se maintenir au pouvoir, au prix d'une impitoyable «omertà» imposée à toute la population.

Que ce régime à poigne puisse en même temps se prévaloir de bons taux de croissance, de solides amitiés anglo-occidentales, et même d'un début de dégel avec la France, cela ne fait que nous ramener au bon vieux dilemme de la démocratie, de la liberté et des massacres ethniques. Il y aurait, nous chuchote-t-on, des cas où il est préférable d'oublier la démocratie et la liberté pour éviter les massacres. Et puis au Kenya, n'est-ce pas une véritable élection libre (mais faussée au moment du décompte) qui a déclenché les violences tribales?

Au sujet du génocide rwandais, il est intéressant de relever que, la semaine dernière justement, la justice espagnole a lancé des procédures qui mettent en cause «l'autre camp» dans ce drame: le camp tutsi de Paul Kagamé. Un camp (l'Armée patriotique rwandaise, entraînée en Ouganda) qui a vraisemblablement commis sa bonne part d'atrocités lors des invasions de 1991 et de 1993, puis en 1994 et après, en tant que régime au pouvoir.

Selon le Catalan Jordi Palou-Loverdos, l'un des avocats à charge dans cette cause, «il ne s'agit pas de nier la réalité du génocide du printemps 1994; il s'agit plutôt de faire éclater toute la vérité, et les torts réels des deux côtés. On ne peut fonder la démocratie sur le silence imposé, ou sur une Histoire qui ne serait écrite que par un seul camp».

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La répression de la dimension ethnique a également eu des effets pervers dans les Balkans. Aussi indéfendables qu'elles aient été, les actions de la Serbie de Milosevic pour dominer ses voisins dans les années 90 étaient basées sur une perception — qui n'était pas absurde — selon laquelle Tito le Yougoslave avait sciemment étouffé, pendant les années 50, 60 et 70, cette identité serbe qu'il redoutait tant.

Sur un fond factuel objectif, Milosevic avait plaqué le complexe de persécution serbe, une dose de paranoïa ultranationaliste, ainsi qu'un rêve de conquête impérialiste.

Mais malgré tous les crimes de leurs dirigeants, les Serbes - comme les Hutus du Rwanda - n'en conservent pas moins le droit à l'expression de leur identité, et à leur point de vue sur l'Histoire.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio, et lire ses carnets sur www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com
1 commentaire
  • Serge Charbonneau - Inscrit 11 février 2008 07 h 53

    Éloge aux ethnies et déni du reste

    À lire M. Brousseau, la plupart, sinon tous les conflits, découlent de problèmes ethniques.

    Il m'apparaît bien simpliste de tout ramener à une seule réalité.
    Comme si ici, finalement, notre lutte indépendantiste était uniquement reliée au conflit des deux peuples fondateurs. Comme si le désire d'un pays appelé Québec ne prenait sa source que dans la haine de l'Anglais.

    Les deux peuples fondateurs existent, c'est un fait, une réalité.
    L'Afrique a de multiples ethnies qui ont une longue histoire de conflit et aussi de longues périodes de vie harmonieuse, comme des familles distinctes, mais qui se respectent.
    Comme les Truffaut peuvent vivre en harmonie avec les Brousseau et même les Charbonneau et tant d'autres qui ne sont pas de la même famille idéologique, mais qui se respectent.

    Cependant, imaginez qu'un malveillant diffuse, disons sur internet, que Truffaut a dit de Brousseau... ou que c'est Charbonneau qui a mis le feu à la maison de Brousseau et Brousseau devient convaincu que s'il est dans la rue, que si sa soeur est morte, que si sa famille crève de faim, c'est la faute à ce maudit Charbonneau...
    Il n'en faut pas plus pour déclencher une guerre ethnique, une guerre de famille, le nom Charbonneau pour tous les Brousseau devient la cause de toutes leurs souffrances et ça devient l'ennemi à abattre.

    À travers le monde, les ethnies existent, les religions existent, les couleurs existent, les différentes cultures existent, etc., nous avons tous tant de ces petites différences...
    Toutes ces spécificités sont comme autant d'huile, ou de poudre à canon. Il suffit d'une étincelle bien placée pour faire exploser la poudre et cette huile que sont les différences entre humains, s'enflamme et le feu devient hors contrôle.

    M. Brousseau met tous les malheurs sur la réalité des ethnies, ne voyant qu'elle.
    Comme si la réalité, de la misère, de l'exploitation, de la corruption, n'existait pas.
    Aux yeux de M. Brousseau, l'ethnie est la mer de tous les conflits.

    Il m'apparaît simpliste de ne pas chercher à qui profitent les conflits et il m'apparaît important de chercher d'où vient l'étincelle qui met le feu aux poudres.

    De ramener le conflit du Kenya à un conflit uniquement ethnique, en éludant la pauvreté, la misère, le profit du conflit, les intérêts étrangers... et bien des choses qui nous échappent complètement, me semble une grave erreur.

    À trop voir les ethnies, on en oublie la lutte politique qui se joue eu Kenya.
    On veut nous faire oublier que Kibaki, avec sa tendance à la dictature, avec son penchant pour la corruption, avec son goût du pouvoir, est soutenu par les puissances néo-libérales, Washington en tête (malgré tous leurs discours..., il ne faut pas s'attarder aux mots, mais aux gestes, comme au Pakistan, la dictature est soutenue par Washington, malgré les grands cris et les grosses grimaces qu'ils peuvent faire. Musharraf est soutenu au pouvoir quoiqu'il fasse!).
    Au Kenya, qui est donc Odinga?
    À part souligner quelle est sa tribu, on ne dit mot de son cheminement politique, de son idéologie, de sa culture, de sa formation, de son parcours, de sa longue lutte, de ses emprisonnements, de son père, ... de tant de choses qui sont aussi une réalité. De gros morceaux de réalité que l'on garde sous silence!

    Odinga pourrait bien être le Chávez de l'Afrique, c'est pour cela qu'il ne faut absolument pas qu'il parvienne au pouvoir.
    Les ethnies sont bien utiles pour détourner l'attention.
    Bien utiles pour simplifier la situation et pour que l'opinion publique glisse vers une analyse simpliste de la situation et ne voie pas les enjeux réels.
    Comme si les Kenyans étaient des malades qui, s'ils sont laissés à eux-mêmes, s'entretuent sans retenues.

    Bien utile les musulmans qui sont la source du danger planétaire.
    Bien utile Al Qaïda qui nous fait peur à intervalle régulier par de petits messages radio bien ciblé et d'une efficacité redoutable.
    Bien utile les Talibans, on en oublie la résistance qui veut libérer leur pays, on en oublie la corruption du gouvernement Karzaï, on en oublie les atrocités quotidiennes que l'occupation provoque.
    Bien utile de simplifier.

    Qui donc en sort gagnant?
    Certainement pas les morts, certainement pas les familles décimées, certainement pas ceux qui en souffrent le plus.

    La réalité n'est pas aussi simple que certains la voient.


    Serge Charbonneau
    Québec