Des aires protégées dans les zecs

Un chasseur d’orignal au pied d’un mirador
Photo: Un chasseur d’orignal au pied d’un mirador

Le Québec traîne sérieusement la patte en matière de protection de son territoire, et ce n'est pas la seule politique en retard par rapport à ses échéanciers.

Par exemple, la politique de gestion des déchets rate ses échéances dans plusieurs domaines. De plus, on ne voit pas même poindre le début du commencement d'une politique de protection des milieux humides, le pilier de toute stratégie de développement viable. Et, plus globalement, la politique d'aires protégées, qui vise à protéger des témoins représentatifs de nos principaux écosystèmes, est en retard par rapport aux engagements gouvernementaux et même en ce qui a trait à l'extension que lui concédait la commission Coulombe pour qu'elle puisse être arrimée à une nouvelle politique de gestion forestière. Tout ça sans parler de la gestion écosystémique, qui doit réorienter l'ensemble de la gestion forestière et qui se résume pour l'instant à une miette, pour ne pas dire à un atome du territoire québécois, avec un seul projet-pilote dans une réserve faunique!

Jusqu'en février 2007, Québec soutenait qu'il protégeait 5,8 % du territoire de la province. Il a ramené d'un coup le pourcentage de ses territoires véritablement protégés à 3,9 % après s'être rendu à l'argument des écologistes qui lui reprochaient depuis des années d'autoriser des coupes forestières dans l'île d'Anticosti et de maintenir des activités de prospection minière sur les hauts plateaux du fleuve George, dans l'Ungava, contrairement aux normes de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en matière d'aires protégées. Plus récemment toutefois, au Sommet sur la forêt, Québec a à tout le moins accordé aux écologistes le sentiment d'une grande victoire en leur promettant d'atteindre le fameux taux de 8 % en forêt d'ici la fin de 2008.

Les zecs bougent

Ce sursaut de bonne volonté de la part du gouvernement a stimulé une réflexion intéressante dans les milieux de la faune et tout particulièrement dans les zecs, qui estiment que leur mission de conservation est parfaitement compatible avec la définition des aires protégées de catégorie VI de l'UICN.

Certes, ce ne sont pas toutes les zecs qui, sur leur territoire, pourraient prétendre détenir un maillon unique, particulièrement représentatif des grands écosystèmes du Québec, dont on doit assurer la pérennité.

Mais c'est un fait qu'on peut chasser et pêcher dans les aires protégées de catégorie VI, n'en déplaise à certains animalistes antichasse, puisqu'il s'agit d'une activité viable si elle est gérée sérieusement, reconnaît le pilier de la conservation à l'échelle internationale. Les aires protégées de catégorie VI de l'UICN requièrent d'ailleurs une gestion structurée des ressources vivantes de ces territoires précisément afin d'assurer le maintien de leurs cheptels. La protection à long terme de la diversité biologique de ces territoires doit en outre reposer sur des pratiques de gestion rationnelles, susceptibles de garantir la viabilité des cheptels exploités par la chasse et la pêche ainsi que de les protéger contre toute forme d'aliénation provoquée par les autres utilisations du sol. Enfin, cette catégorie d'aires protégées n'exclut pas que les activités de récolte de la faune puissent aussi contribuer au développement régional et national.

Or, estime à juste titre la Fédération québécoise des gestionnaires de zecs dans un document de réflexion particulièrement bien fait, le concept de zec se moule parfaitement aux objectifs recherchés par l'UICN parce que leur mandat, fondamentalement axé sur la viabilité des cheptels à des fins d'accès démocratique à la faune, est juridiquement encadré, contrôlé par le gouvernement et axé sur une gestion pérenne des cheptels sauvages.

Si on instituait dans une zec une aire protégée qui engloberait la totalité ou une partie de son territoire, on ajouterait une dimension nouvelle et souhaitée depuis plus de 20 ans par les élus bénévoles qui gèrent ces territoires. En effet, si la loi leur fait une obligation d'assurer une récolte viable de la faune, elle ne leur donne aucune responsabilité pour pouvoir protéger leurs habitats. Cette contradiction s'explique par le fait que Québec a bien voulu concéder aux chasseurs et aux pêcheurs un accès démocratique à la faune, mais à la condition qu'ils ne nuisent en rien aux vrais propriétaires de la forêt et des écosystèmes, les exploitants forestiers et les sociétés minières, sans parler des bétonneurs de rapides et de chutes, privés et publics. En somme, on demande aux chasseurs et aux pêcheurs d'entretenir les routes après le passage des forestiers, de payer pour la surveillance, la gestion et même la restauration des plans d'eau et des espèces fauniques pour empêcher leur surexploitation. Mais on leur demande de se priver pour accroître les populations en déclin plutôt que de leur donner le pouvoir de protéger les habitats essentiels grâce à un encadrement écosystémique de la gestion forestière.

Mais si Québec décidait d'instituer une aire protégée dans une zec, cela renforcerait la protection concrète qu'assurent aux espèces de ces territoires les milliers de bénévoles et d'employés de ces administrations territoriales gérées par des utilisateurs élus, une formule unique de gestion territoriale. Les gestionnaires de zec accepteraient volontiers de vivre avec les exigences additionnelles d'une aire protégée, explique le document, parce qu'elle leur donnerait pour la première fois un pouvoir en matière de protection du territoire. «Malgré la venue d'un ajout à la gestion, lit-on dans leur document de réflexion, les qualités de l'aire protégée viendraient amoindrir, voire abolir un bon nombre de difficultés de gestion actuelle, et ce, particulièrement en ce qui a trait à l'intensification d'un bon nombre d'activités industrielles.» Et on pourrait aussi ajouter que cela civiliserait bon nombre d'activités de villégiature et de tourisme, par exemple le passage de quads et de motoneiges dans des zones sensibles.

L'exemple de la zec des Marthes

Le cas de la zec des Marthes, située au nord du parc des Hautes-Gorges, de la réserve faunique des Laurentides et du parc des Grands Jardins illustre de façon éloquente comment ces deux formules pourraient cohabiter. Cette zec de 424 km2 englobe 219 lacs, dont 150 sont exploités pour la pêche sportive. Ce territoire très accidenté, dont les paysages majestueux s'apparentent à ceux des parcs voisins, abrite en hiver une partie du petit troupeau de caribous des bois qui fréquente aussi les réserves et les parcs environnants. Or la chasse à l'original dans cette zec ne peut qu'aider les caribous, pour lesquels les originaux sont des concurrents indirects: en effet, s'ils sont trop abondants, les meutes de loups de la ion augmentent en nombre et déciment à d'autres moments la petite harde de 50 caribous que tout le monde essaie de protéger. Il faut se rappeler que le caribou des bois a été réintroduit dans cette région et que l'espèce est désignée menacée au Québec depuis mars 2005.

À l'heure actuelle, Québec peut légalement accorder des droits de coupe dans la zec des Marthes, comme dans toutes les autres zecs. Certes, les gestionnaires peuvent faire valoir les besoins de leur faune avant que les plans de coupe ne soient établis, mais le dernier mot appartient aux forestiers. Si, par contre, une aire protégée était décrétée dans les zones fréquentées par les caribous des bois de cette zec, plus de 80 % de son territoire serait soustrait à l'exploitation forestière. Les zones de mise bas des femelles seraient ainsi protégées définitivement et les caribous ne déserteraient pas les territoires rasés par les forestiers. Par contre, la chasse à l'original et la pêche sportive dans ces territoires ne dérangent pas vraiment les caribous si le va-et-vient des petits véhicules récréatifs est justifié par des motifs de conservation.

Voilà une piste — et on ne parle pas uniquement de celle des caribous — qui doit être explorée en priorité par Québec et par chaque zec qui pense abriter des écosystèmes représentatifs. Et cela indique aussi qu'il est temps d'amorcer le débat sur le pouvoir des zecs de zoner, comme le font les municipalités, les portions de leur territoire essentielles à l'accomplissement du mandat de conservation qui est le leur en vertu de la loi. Ceci devrait aussi s'étendre aux pourvoiries et, à plus forte raison, aux réserves fauniques.

n Lecture: Réfugiés climatiques, du collectif Argos, préface de Hubert Reeves et de Jean Jouzel, Éditions Infolio, 348 pages. Si la menace de voir quelque 150 millions de réfugiés climatiques envahir des pays voisins d'ici 2050 semble théorique à plusieurs, ce livre abondamment illustré démontre la gravité et la réalité des changements climatiques dans plusieurs régions du globe et les déplacements de population qu'ils imposent déjà. De l'Alaska au Tchad en passant par La Nouvelle-Orléans, ce livre donne à l'humanité non seulement une leçon d'humilité devant la puissance des éléments déchaînés par notre boulimie énergétique mais aussi une leçon de solidarité, que nous avons beaucoup de difficulté à retenir en Occident.

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