Se pendre avec un élastique

Ce n'est pas une invention de ce siècle, hélas. L'honnêteté est une vertu qu'on prêche beaucoup mais qu'on n'a pas tellement pratiquée à travers le temps, tant chez les grands que chez les petits de ce monde. C'est ainsi, sans doute, que l'expression «c'est un honnête homme» a toujours été un immense compliment dans l'esprit de la personne qui l'affirme et encore plus dans l'esprit de celui qu'on désigne ainsi.

Souvent, honnêteté rime avec pauvreté. Les exemples seraient assez faciles à trouver. Mais ce n'est pas toujours le cas. On peut être honnête et riche, l'un n'empêchant pas l'autre. A-t-on plus de mérite à être honnête quand la gloire et le succès sont au rendez-vous, ou est-ce plus difficile quand on n'a rien et qu'on est un illustre inconnu?

La culture des petites enveloppes

Maurice Duplessis, en son temps, avait l'habitude de remettre de petites enveloppes aux journalistes qui couvraient ses discours et certains de ses déplacements. Il leur serrait la main en y glissant une petite enveloppe qui contenait un billet de 5 $, convaincu qu'il achetait ainsi l'appui des journalistes, qui se feraient ensuite un plaisir de transmettre le précieux message dans leur journal. Ça marchait, et il a fallu bien des années avant que quelqu'un ose le dénoncer.

De Maurice Duplessis au scandale des commandites des libéraux, il n'y a qu'une trentaine d'années. Bien sûr, ce ne sont plus les journalistes qu'on achète car, syndiqués et bien payés, ils sont beaucoup plus à l'abri des faveurs politiques qu'il y a 30 ans. On achète des publicitaires, des hommes d'affaires, des promoteurs, des collaborateurs et des votes avec des enveloppes qui ont grossi et qu'on se passe de main à main dans des restaurants ou des chambres d'hôtel.

Les personnes présentes au tribunal le jour où le juge Claude Leblond a condamné Vincent Lacroix à 12 ans de prison moins un jour ont applaudi et crié: «Bravo, M. le juge!» Leur écoeurement devant la malhonnêteté de Lacroix était palpable.

Devant le juge John Gomery, lors de l'enquête publique sur le scandale des commandites, le public a applaudi le seul témoin qui, même en s'incriminant lui-même, a permis, à travers ses réponses au juge, de faire la lumière sur le comportement de ceux qui ne se souvenaient de rien.

Les voyous en dentelle n'ont plus la cote. L'honnêteté élastique sera jugée de plus en plus sévèrement. On ne pourra plus mettre quelqu'un en prison parce qu'il a volé un pain et laisser filer le roi des enveloppes comme si l'élastique n'avait plus de fin.

L'élastique de Stephen Harper

Depuis qu'il est en politique, Stephen Harper s'est posé en gardien de la vertu. Il a condamné ses prédécesseurs libéraux pour leur manque de rigueur et pour la corruption des régimes Chrétien et Martin. Il a juré qu'il gouvernerait autrement s'il arrivait un jour au pouvoir et qu'on ne le verrait jamais s'adonner à autre chose que la transparence, qu'il jurait de privilégier une fois devenu premier ministre.

Il est maintenant au pouvoir. Depuis deux ans. Son pouvoir est limité car son gouvernement est minoritaire. Malgré cette situation qui devrait être de bon conseil pour un premier ministre en le forçant à gouverner avec prudence, le voilà les pieds dans les plats, position inconfortable s'il en est.

Stephen Harper n'est pas un homme ouvert. Il a imposé le silence autour de lui, il a tenté de rester le seul maître du discours conservateur parmi ses ministres et il a joué la carte du plus fort avec les journalistes. C'est un homme de secret, et il a tendance à vouloir garder tout le pouvoir pour lui. Il ne fait confiance à personne, sauf peut-être quelques conseillers triés sur le volet, que le public ne connaît pas vraiment et qui ne lui font surtout pas d'ombre.

Il vient de trébucher dans une histoire mise au jour par un journaliste de Radio-Canada. À moins qu'il ne marche sur son immense orgueil et donne des explications valables, ce sera peut-être le commencement de la fin pour lui. Il traînait déjà le boulet de l'Afghanistan, dont il refuse encore de reconnaître que c'était une mauvaise stratégie. Il est peu probable qu'il saura «laver plus blanc que blanc» un sens de l'honnêteté dont l'élastique risque de lui revenir en plein front.

Les hommes politiques avec élastique, s'abstenir. Pour toujours.

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