À quand un indice du bonheur?

Ce qu'il y a de bien avec Nicolas Sarkozy, c'est qu'il exprime avec une naïveté déconcertante ce que d'autres à sa place tenteraient de dissimuler sous des phrases complexes et alambiquées. Le symbole de sa campagne électorale restera toujours pour moi cette promenade à cheval en Camargue pendant laquelle il s'était déguisé en cow-boy d'opérette mimant les plus mauvais comédiens des pires westerns spaghettis.

Que ce soit dans l'obsession du jogging, le goût du tutoiement ou sa passion pour Johnny Hallyday (autre symbole d'américanophilie galopante), on sent presque toujours chez Nicolas Sarkozy le désir de passer pour un Américain ou quelque chose qui s'en approcherait. Laissons aux psychanalystes le soin d'explorer les rapports complexes d'un fils d'immigrant hongrois avec un père absent parti faire carrière aux États-Unis. Contentons-nous de préciser que chaque fois, le président y ajoute une petite teinte de kitsch 100 % français qui rend l'affaire encore plus ridicule. Un peu comme ces présentateurs des journaux télévisés parisiens qui se démontent la mâchoire ces jours-ci pour prononcer les mots «New Hampshire» avec l'accent d'Oxford. Celui de Bobigny ferait tellement mieux l'affaire!

***

La dernière manifestation de ce mimétisme frise le burlesque. On connaît la propension des Américains (et des Canadiens) à faire tout évaluer par des cabinets privés indépendants. Nicolas Sarkozy a donc conçu le projet fumeux de faire évaluer chacun de ses ministres par un cabinet privé. Les ministres recevront ainsi un carnet de notes comme s'ils étaient toujours à la petite école. Le cabinet Mars & Co. sera chargé de noter chacun des élèves-ministres en fonction de 30 indicateurs trimestriels. La ministre de la Culture sera évaluée selon le nombre d'entrées dans les musées et les parts de marché des films français à l'étranger. Celui de l'Éducation verra sa cote fluctuer en fonction du nombre de recalés au bac. Quant à celui de l'Immigration, il portera le bonnet d'âne si le nombre d'expulsions d'immigrants illégaux chute.

On est loin de l'époque où François Mitterrand estimait que l'art de la politique exigeait de «donner du temps au temps». Dorénavant, les notes tomberont à chaque trimestre comme les rapports financiers des entreprises cotées en Bourse. Dans un pays où le Parlement joue un rôle secondaire, on comprend qu'il faille trouver des moyens d'obliger les ministres à rendre des comptes. Mais fallait-il le faire de façon aussi caricaturale?

Ce carnet de notes des ministres passera à l'histoire comme un exemple de plus de la pénétration des «sciences» de la gestion dans toutes les sphères de l'activité humaine. Classements, tableaux et palmarès concernent dorénavant les activités les plus banales comme les plus complexes. On ne se contente plus de publier la liste du hit-parade. Ce délire de mise en ordre du monde touche dorénavant aussi bien les professionnels que les hôpitaux et les écoles. Même les journalistes interviewés à la radio donnent des notes aux hommes politiques. Les pays sont classés selon leur degré de corruption ou l'efficacité de leur système de santé. Il y a longtemps que la compilation des entrées a supplanté la critique cinématographique. On se souviendra de la fierté chauvine de l'ancien premier ministre Jean Chrétien qui avait déduit d'un tel classement que le Canada était sans nul doute le «meilleur pays du monde». L'OCDE a même tenu un colloque international en avril dernier à Rome sur la façon de mesurer le degré de bonheur des habitants de la planète. L'indice du bonheur est pour bientôt.

***

Contaminés par la passion maladive du classement, nos évaluateurs glissent donc inexorablement, presque sans s'en apercevoir, vers les seuls critères quantitatifs. Pour éviter les jugements dits subjectifs, ils évitent surtout de se poser la question de la qualité d'une action, d'une oeuvre ou d'une organisation. En cherchant à tout prix à élaborer des modèles numérisables, ils se dispensent d'exercer cette capacité pourtant si essentielle qui permet à un humain, à l'aide de son expérience, de son intelligence et de sa culture, de juger l'action de son semblable. On a fait beaucoup de bruit à propos de la disparition des notes dans les bulletins au Québec. Mais qui s'inquiète de la disparition de ces petites notes personnelles que les meilleurs de nos vieux professeurs mettaient en marge de nos copies, «Peut faire mieux», «Texte correct mais bâclé», «Travail sans style ni originalité»? Ces remarques personnelles, dures ou élogieuses, valaient toutes les notes du monde.

Voilà le genre de réflexions dont il faudrait émarger les copies des ministres au lieu de leur distribuer des bulletins trimestriels. Mais la gestion érigée en science universelle poursuit son irrémédiable progression. Son vocabulaire a déjà tout envahi. Je me souviens d'un manifeste de gauche sur l'école publié par la CSQ il n'y a pas si longtemps et dont le texte était entièrement imprégné du vocabulaire de la gestion: «performance», «réussite», «efficacité». Comme dans n'importe quel rapport financier.

***

Rappelons-nous la façon dont, l'été dernier, la ministre de l'Éducation et les médias ont pendu haut et court un professeur de français. Richard Berger avait osé suggérer que l'évaluation de l'épreuve uniforme de français du cégep ne s'en tienne pas qu'à des critères quantitatifs mais se penche sur des choses devenues presque hérétiques comme l'intelligence d'un texte, son originalité, son style. Mais comment faire entendre une telle voix dans un monde où chacun est au fond heureux d'éviter d'exercer son jugement en se dissimulant derrière des critères prétendument scientifiques?

Quant à l'évaluation des ministres, rien ne vaudra jamais une bonne élection...

***

crioux@ledevoir.com

À voir en vidéo