Un mariage, trois funérailles ?

L'année 2008 s'annonce comme celle de tous les dangers pour les chefs de partis fédéraux. Dans l'éventualité (probable) d'un scrutin canadien cette année, un ou plusieurs d'entre eux pourraient se retrouver dans la tombe politique à la même date l'an prochain.

Cela commence par le premier ministre Stephen Harper lui-même, lequel ne survivrait évidemment pas à une défaite de son parti. Mais l'hypothèse du report au pouvoir d'un second gouvernement minoritaire conservateur n'a finalement rien pour lui sourire non plus.

Depuis son retour en politique il y a six ans, M. Harper a reconstruit la coalition conservatrice de bas en haut. Son emprise sur son parti est actuellement sans conteste. On l'a constaté lors du vote aux Communes sur la nation québécoise et, plus récemment encore, quand il a publiquement dissocié son gouvernement de Brian Mulroney. Les ex-réformistes ont obtempéré sans broncher au virage québécois de leur chef en 2006, et les ex-progressistes conservateurs ne sont pas montés aux barricades pour défendre leur icône en 2007.

Mais si Stephen Harper est un chef respecté, il n'est pas particulièrement aimé. En cela, il en va du Parti conservateur comme de la population canadienne. M. Harper ne suscite ni l'affection indulgente de l'électorat de l'extérieur du Québec sur lequel pouvait compter Jean Chrétien, ni la loyauté qu'inspirait Brian Mulroney à ses troupes lorsqu'il était au pouvoir.

C'est en faisant progresser sa formation d'un vote à l'autre que Stephen Harper a assis son autorité sur son parti. Au pouvoir comme dans l'opposition, il mène sa barque en solitaire. Un second gouvernement minoritaire conservateur ne déplairait vraisemblablement pas aux Canadiens qui s'accommodent plutôt bien de la situation, mais il affaiblirait le leadership du premier ministre.

Devant son incapacité à remporter une victoire décisive contre un chef libéral plus ou moins en selle comme Stéphane Dion, les conservateurs seraient pour la première fois en droit de se demander s'il est encore l'homme de la situation. Le résultat électoral de 2006 avait fait taire les détracteurs de M. Harper. Le même résultat la prochaine fois leur ferait retrouver la voix.

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Ce qui pour le chef conservateur constituerait une demi-défaite serait une grande victoire pour son adversaire libéral. Dans l'état pitoyable des libéraux au Québec et dans l'Ouest canadien, à la lumière de la division du vote progressiste entre quatre partis, en raison du peu d'engouement suscité par Stéphane Dion depuis son arrivée en poste, l'avènement d'un gouvernement minoritaire libéral constituerait un coup d'éclat.

C'est également le seul scénario qui soit complètement garant de la survie de M. Dion comme chef de parti. L'élection d'un gouvernement majoritaire conservateur mettrait un point aussi hâtif que final à son règne; celle d'un second gouvernement minoritaire conservateur le condamnerait vraisemblablement à une mort lente.

De tous les chefs fédéraux,

M. Dion est celui qui compte le plus d'aspirants successeurs évidents. Juste avant Noël, certains ont même évoqué une éventuelle candidature du premier ministre ontarien Dalton McGuinty à la direction du parti fédéral. D'autres encore rêvent du jour où Justin Trudeau chausserait les anciennes chaussures de son père. Ce sont deux hypothèses parmi beaucoup d'autres; leur abondance démontre surtout que, dans les cercles libéraux, on passe autant de temps à discuter de la succession du chef actuel que de ses espoirs électoraux.

Il y a un autre cas de figure qui verrait l'opposition officielle aux Communes dirigée par un chef différent après les élections. Le NPD entrevoit la prochaine campagne comme l'occasion de frapper un grand coup contre les libéraux. Dans leur meilleur scénario, les néo-démocrates se voient installés dans l'opposition officielle pour la première fois de leur histoire. Ils invoquent à l'appui de leur ambition leur force relative à l'ouest de l'Ontario, leur percée récente au Québec et la familiarité de leur chef avec la glace ontarienne.

Mais si le scénario des élections du libre-échange qui avaient vu le NPD et les libéraux favoriser une victoire conservatrice en divisant le vote d'opposition se répète et que les néo-démocrates se réveillent de nouveau loin derrière les libéraux au lendemain du vote, M. Layton — qui aura alors trois campagnes derrière lui — risque de payer les pots cassés.

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Enfin, tout le monde parlementaire est convaincu que Gilles Duceppe mène ses troupes en campagne pour la dernière fois. Le principal intéressé jure qu'il ne prépare pas sa sortie. On peut croire que si le Bloc tire décemment son épingle du jeu électoral, son chef ne lui fera pas faux bond à la première occasion. Mais ce sont des garanties qui tiennent nettement moins la route dans l'hypothèse d'une défaite cinglante. Et si le prochain gouvernement est de nouveau minoritaire, Gilles Duceppe devra donner du temps à son parti pour organiser sa succession s'il veut tirer sa révérence avant le scrutin suivant.

Il est dans la nature du Bloc de voir son avenir perpétuellement remis en question. À cet égard, le prochain scrutin ne fera pas exception, surtout si le vote résulte en l'avènement d'un gouvernement conservateur majoritaire. Mais, dans un tel scénario, le NPD et le PLC n'échapperont pas au même genre d'interrogations. La question de savoir comment des forces progressistes divisées peuvent faire face efficacement à une droite unifiée susciterait des débats drôlement plus déchirants qu'un simple changement de garde à la tête d'un ou plusieurs partis fédéraux.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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