La bourse ou la vie

Aux États-Unis, le coût grandissant des médicaments et leur poids sur les budgets de santé soulèvent bien des inquiétudes.
Photo: Agence Reuters Aux États-Unis, le coût grandissant des médicaments et leur poids sur les budgets de santé soulèvent bien des inquiétudes.

Les médias ont appris à ne plus clamer qu'un médi-cament va enfin vaincre telle ou telle maladie. Il importe, en effet, d'épargner aux malades la déception d'une fausse ou trop lointaine guérison. En matière de santé, cependant, loin de s'en tenir aux «mauvaises nouvelles», les journalistes restent, comme les patients, à l'affût des bonnes. D'où l'attention plus grande portée à la recherche. Et aux obstacles qui freineraient l'accès aux remèdes tant attendus.

Justement, les compagnies pharmaceutiques, qui pilotent ou subventionnent la plupart des recherches sur de nouveaux médicaments, sont-elles plus désireuses de maximiser leurs profits que de répondre aux besoins? On leur a fait un crime du coût, souvent élevé, des remèdes brevetés, ou de leur refus d'en permettre l'accès, à bon compte, aux gens et aux pays, notamment en Afrique, qui n'ont pas de quoi payer le prix du marché. Et depuis elles n'ont jamais fait autant de publicité sur les bienfaits de leur mission.

Mais quelle est cette mission? Marc-André Gagnon est chargé de cours en sociologie et en économie à l'Université du Québec à Montréal. Il vient de signer avec Joel Lexchin, de l'Université York, une étude sur les dépenses de mise en marché de ces sociétés aux États-Unis. Cette étude parue dans le journal Public Library of Science Medicine affirme que le budget de marketing de ces compagnies était en 2004 presque deux fois plus important que leur investissement en recherche.

Ces auteurs y voient la preuve d'une industrie «axée sur la commercialisation» de ses produits, et non sur la découverte de médicaments. En somme, nombre de gens auraient encore à souffrir parce que l'on y consacre moins d'argent à trouver des remèdes que l'on en dépense à promouvoir les marques reconnues. Les remèdes aussi, pourrait-on prétendre, coûteraient moins cher si les frais d'une commercialisation excessive n'y étaient inclus. Est-ce le cas?

À lire leurs états financiers, notait en juin le New York Times, les firmes qui fabriquent les médicaments dépensent en général deux fois plus d'argent à les mettre en marché (auprès des médecins, des pharmaciens et du public) qu'à les mettre au point (dans les labos et les essais cliniques). L'analyse faite par les professeurs Gagnon et Lexchin semble donc juste, du moins aux États-Unis.

Par contre, d'après une étude de la fondation familiale Henry J. Kaiser, citée en août dans le Globe and Mail, pour chaque dollar de publicité dépensé en 2000 aux États-Unis auprès des consommateurs, les ventes de médicaments avaient rapporté 4,20 $ de plus. On ne saurait donc présumer qu'une réduction des dépenses de promotion n'influerait pas sur le volume des ventes; ni, par conséquent, les revenus et profits de ces entreprises, les investissements qu'elles attirent et les fonds réservés à la recherche.

Publicité sur les médicaments

Chez nos voisins du sud, cependant, ce n'est pas cet apparent déséquilibre entre le marketing et la recherche qui a ému les autorités de plusieurs États, mais le coût grandissant des médicaments, leur poids sur les budgets de santé et, récemment, les failles scientifiques ou éthiques dans l'élaboration ou le suivi de produits populaires — et fort rentables — mais aux effets secondaires parfois dramatiques.

Il ne s'agit pas ici de fraude dans les travaux de recherche. Ces cas ont secoué l'establishment scientifique, mais ne sont pas propres au monde de la santé. On ne saurait de toute façon s'en préserver en changeant simplement des politiques de marketing. Il s'agit plutôt des problèmes d'éthique inhérents à la promotion commerciale des médicaments. Ces problèmes, peu abordés au Canada, sont mieux documentés aux États-Unis.

La loi américaine permet aux pharmaceutiques de faire de la publicité dans les grands médias. Elles y recourent massivement, à la télévision et dans les magazines, auprès des consommateurs en général et donc des patients et de leur proches. «Parlez-en à votre médecin», dit cette publicité. Mais ce n'est là qu'une partie des dépenses de marketing, rarement critiquée par les médias qui en bénéficient. Des sommes importantes sont aussi versées aux médecins.

D'après une enquête menée en 2003 et 2004 et parue en avril 2007 dans le New England Journal of Medicine, quatre médecins américains sur cinq avaient reçu diverses «libéralités» de sociétés pharmaceutiques et de fabricants d'appareils médicaux. Repas, alcool, frais de rencontre, échantillons leur étaient distribués en dépit de directives «volontaires» de l'industrie déconseillant de tels cadeaux.

Que 7 % de ces médecins aient accepté des billets de matchs sportifs ou d'autres agréables activités ne scandalisera guère les observateurs du merveilleux monde des affaires. Plus significatif, cependant, 28 % de ces professionnels avaient touché des honoraires pour des «consultations» ou des «conférences». Parmi les 1662 médecins américains ayant répondu à l'enquête, on comptait des anesthésistes, des cardiologues, des médecins de famille, des chirurgiens, des internistes et des pédiatres.

Mais les autorités du Vermont ont trouvé des recoupements plus explosifs. De tous les professionnels de la santé touchant des honoraires de pharmaceutiques, ce sont les psychiatres qui avaient obtenu les paiements les plus substantiels. Dans cet État, ces psychiatres avaient en moyenne ainsi accepté 45 692 $ en 2006, soit plus du double qu'en 2005.

Mieux encore, plus ils avaient touché d'argent de ces fabricants, plus ils avaient prescrit d'antipsychotiques à des enfants, alors que ces produits puissants sont particulièrement «à risque» à cet âge et souvent déconseillés. Comme par hasard, l'achat de ces médicaments comptait parmi les dépenses les plus importantes du Medicaid.

L'an passé également, cette fois au Minnesota, le New York Times a découvert un «pattern» semblable, sauf que les psychiatres touchaient davantage d'argent, le plus modeste d'entre eux ayant déclaré 51 $ et le plus cher ou le plus consulté 689 000 $. Dans cet État, une compagnie pharmaceutique doit déclarer les honoraires qu'elle verse aux médecins consultants, et la loi lui interdit de leur accorder des cadeaux de plus de 100 $. Toutefois cette législation est largement restée, semble-t-il, lettre morte.

Au Canada

Pas mal moins de données ont été publiées au Canada. Et rares sont les médias qui ont mené des enquêtes à ce sujet. Au contraire, l'Association des quotidiens réclamait en 2003 le suppression de l'interdit fédéral sur la publicité des médicaments d'ordonnance. Et depuis, le groupe médiatique CanWest, prenant la relève, entendait faire invalider par les tribunaux cet obstacle présumé à la liberté d'expression.

Des millions sont en jeu. Le droit du public à une information indépendante et plus critique l'est aussi. Il ne s'agit pas de condamner les médicaments ou leur production par des entreprises commerciales. Nul ne sera indifférent, par exemple, à un médicament plus efficace contre le diabète — on vient d'en approuver un au Canada — ou encore à un vaccin contre la dépendance à la cocaïne, envisagé pour bientôt aux États-Unis. Mais rien ne saurait remplacer l'intégrité scientifique ou thérapeutique dans le recours aux médicaments.

Car la promotion commerciale laissée à elle-même mène au risque d'assujettir un vaste marché de «consommateurs» à des «produits» sans lesquels ils ne pourraient vivre. On ne saurait imaginer pire épidémie.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.