Questions d'image - La jungle en direct

Elle est bien jeune cette année et, pourtant, elle s'en colle déjà gros sur les épaules, si l'on en juge par tout ce que l'on s'est souhaité lors de l'échange des traditionnels voeux de l'an nouveau. La santé, la paix, la joie, la lumière, la réussite, l'amour, l'argent, etc. Vous connaissez la chanson puisqu'à chaque début d'année, c'est le même refrain. Et puis, ça marche ou ça ne marche pas. Les voeux, c'est un peu comme les promesses électorales, on peut toujours les formuler, des impondérables viendront en leur temps contrecarrer leur matérialisation, à notre grand dam certes, mais tout en nous dédouanant par la même occasion. Ouf!

Mais, dites-moi, en guise de voeux, n'avez-vous jamais souhaité... la liberté à quelqu'un de votre entourage? Quelle idée saugrenue dans notre monde libre, pensez-vous? Ici, c'est exact, on n'y songe pas vraiment. Un peu comme l'air que l'on respire ou l'eau que l'on boit. Même si l'on sait bien dans le fond que tout ça n'est pas de la plus grande pureté, on respire et on boit quand même.

Et pourtant, secrètement, en Colombie comme au Venezuela, vous pouvez imaginer combien de familles ont dû rêver ces jours-ci, plus encore que par les dix dernières années, à la liberté que pourraient recouvrer les leurs, fussent-ils célèbres ou anonymes, malheureux otages détenus par les FARC.

En ce début d'année, nous venons d'assister à la chose la plus monstrueusement cynique à laquelle il nous a été donné d'assister depuis fort longtemps. Une partie de poker menteur en direct de la jungle amazonienne entre trois antagonistes, joueurs sans grands scrupules pour les otages et leurs familles.

Facile à comprendre, tout est affaire de caméra. Une affaire d'images.

Une mascarade bien latine. Rien ne manque. Une intrigue à la «James Bond» dans un paysage plus que réaliste. Des acteurs principaux. Chávez, béret rouge et costume militaire (voyez les symboles) dans le rôle du gentil, ça le change un peu; Uribe, dans le rôle du méchant, ça, ça ne le change pas. Et puis bien cachées, mais bien présentes: les FARC dans leur rôle de toujours, bien lâche, bien anonyme.

Des acteurs de soutien aussi comme Néstor Kirchner, l'ancien président d'Argentine et le négociateur suisse de la Croix-Rouge dans les rôles respectifs et interchangeables de la farce et du dindon. Des témoins gênants: une trentaine d'observateurs venus assister à d'hypothétiques décollages d'hélicoptères et, enfin, grandiose: un va-tout imbécile et pas du tout provocateur, de passage par hasard dans la région: M. Oliver Stone en personne. Indispensable à tout bon échec international et prétendument absent: George W. Bush lui-même et sa panoplie de satellites. Invisibles aussi, les mouvements d'une armée colombienne qui, par zèle et coïncidence, est occupée au même moment, à surveiller et à combattre les narcotrafiquants!

Ajoutez à cela une déclaration sensationnelle, punch uribien et vicieux à souhait, sur une prétendue non-détention de l'enfant dont cette farce tragique porte le nom: Emmanuel.

N'eussent été la gravité du sujet et l'enjeu que représente la vie des otages, on aurait pu penser regarder une médiocre série B à la télé, une sorte de comédie burlesque, du Monty Python de bas étage, mais non, il s'agissait en vérité d'une tragi-comédie du plus mauvais goût qui soit. Bref, on aurait voulu rater la prestation que l'on ne s'y serait pas pris autrement.

On est en plein festival de la propagande. Du fait de la présence de toutes ces caméras, sur le terrain comme dans les capitales colombienne et vénézuélienne, chacun y va de sa diatribe, de son dogme et de son jugement. La réalité, vous la connaissez. Personne ne veut perdre la face, ni donner l'avantage du terrain à l'autre. Si Chávez réussit, Uribe et Bush perdent la face. Impossible devant toutes ces caméras. Si Chávez perd, lui, ses émissaires internationaux et la Croix-Rouge perdent toute crédibilité. Qui gagne alors? Les FARC, bien sûr. En protagonistes de l'ombre, elles jouent les victimes en invoquant trop de mouvements terrestres, trop de caméras, trop d'interventionnisme politique et imposent à la communauté internationale leur sempiternelle loi: celle, abjecte, d'un chantage insupportable.

Les grands perdants sont faciles à identifier, toujours les mêmes: les otages (1100 détenus, 46 exécutions en 2006 pour rançons impayées). Des otages dont on comprend aujourd'hui qu'ils sont à bout de force. Imaginez l'état psychologique de ces malheureux, si une Ingrid Betancourt qui faisait encore preuve d'une solidité mentale à toute épreuve, il y a trois ans, est elle-même réduite à l'image de cette femme émaciée et malade que tous les bulletins de nouvelles ont récemment diffusée. Cette image-là, nous ne le savons que trop, n'était pas truquée.

Comme moi, vous vous questionnez sur l'aboutissement de ces événements. Quand et comment vont-ils s'achever? Il faudra certainement négocier dans la clandestinité pour obtenir plus d'efficacité, mais négocier.

Je ne suis ni devin ni politicien. Je suis un humain qui constate impuissant que d'autres humains, pas si loin d'ici, sont une fois de plus privés de cette liberté dont on dit — dans la Marseillaise — qu'elle est chérie.

Prisonniers innocents de la pire jungle qui soit: la jungle humaine.

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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