Essais québécois - L'utopie relative de Camus

Sartre ou Camus? Dans Le Siècle de Sartre (Grasset, 2000), Bernard-Henri Lévy hésite. «Camus, bien sûr», répond-il d'abord. Pour la générosité et la noblesse, qui valent mieux que «cette violence, cette volonté de faire mal» avec lesquelles Sartre a accueilli l'auteur de L'Homme révolté. Camus, encore, ajoute-t-il, pour sa lucidité devant la barbarie totalitaire. Sur le plan strictement philosophique, toutefois, BHL finit par choisir Sartre. Puisque, selon lui, «il n'y a pas d'antitotalitarisme possible sans un antinaturalisme puisé aux sources juives et chrétiennes et préservant, entre l'homme et le monde, une étrangeté définitive», il opte pour «les illuminations noires» de Sartre plutôt que pour «les orgies cosmiques» du Camus de L'Été.

Fin du débat? Non, puisque, toujours selon BHL, il existerait un second Camus, sceptique celui-là, qui affirme «que même si, d'aventure, les hommes en finissaient avec l'aliénation sociale, il resterait l'autre aliénation, métaphysique, radicale, qui fait corps avec l'espèce», et ce second Camus, donc, reste «l'un des meilleurs antidotes au "mauvais" Sartre, au Sartre compagnon de route».

C'est, me semble-t-il, surtout ce second Camus que l'on retrouve dans Camus. Nouveaux regards sur sa vie et son oeuvre, un ouvrage collectif dirigé par les politologues Jean-François Payette et Lawrence Olivier, le Camus qui écrivait: «Nous n'avons pas besoin d'espoir, nous avons besoin de vérité.» À l'heure où la gauche, un peu partout en Occident, se cherche, ce retour sur la pensée de l'auteur de L'Homme révolté arrive à point.

«Homme de lucidité», selon la formule de Jean-François Payette, Camus «propose un humanisme athée» qui s'inspire néanmoins des «principes moraux hérités du judéo-christianisme». Une grande question l'anime: «Si les dieux n'existent pas, comment fonder un sens et une morale qui ne s'abîment pas à tout moment dans le suicide et le meurtre?» Pour lui, le seul sens possible émerge de la relation entre les humains. À l'appel de l'homme répond «le silence déraisonnable du monde», écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Raison pour laquelle la solidarité s'impose: il importe de ne pas ajouter l'injustice sociale à la misère métaphysique.

La lucidité camusienne, explique Jean-François Payette, s'applique d'abord à cet «aveuglement extérieur et collectif» que fut le communisme. Est-il à la hauteur de la solidarité exigée par la condition absurde de l'homme, ce mouvement qui «vise à libérer tous les hommes en les asservissant tous, provisoirement»? Sur le plan intérieur, le romantisme révolutionnaire, qui excite le désir et mène à justifier les moyens au nom de la fin, ne vaut pas mieux puisque l'éthique de la révolte solidaire concerne tous les humains, sans exception. Aussi, en sacrifier certains au nom d'un idéal absolu revient à trahir l'essence même de la révolte. Comme l'explique Roger Payette, père de Jean-François, «l'objectif poursuivi est déjà tout entier contenu dans le moyen utilisé par [l'action] pour y parvenir». À ceux qui affirmaient, au milieu du XXe siècle, qu'«on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs» pour justifier les funestes moyens communistes, Vladimir Boukovski «répliquait qu'il avait vu les oeufs cassés, mais n'avait jamais goûté l'omelette» (voir Courtois, dans Le Livre noir du communisme, Pocket, 1999). L'omelette néolibérale, quant à elle, existe peut-être, mais ceux et celles qui en ramassent les coquilles n'y goûtent pas souvent non plus.

Camus, explique Roger Payette, n'a pas développé de «véritable pensée politique» au sens systématique du terme, mais sa philosophie contient néanmoins de riches leçons pour aujourd'hui. Ce que nous dit l'absurde camusien, c'est que «s'il n'y a pas de sens supérieur à la vie, alors l'homme est totalement maître de sa destinée, totalement maître de se donner les orientations politiques de son choix». Or, dans cette mission qui consiste à «faire coexister le droit à la justice avec le droit à la liberté», la recherche d'un absolu est à proscrire puisqu'elle nie la condition humaine et ne peut que déboucher, si on insiste, sur un «absolu oppressant et meurtrier». L'homme a droit à la vie, à la liberté et à la justice. Son action doit veiller à protéger ces droits fondamentaux, mais il ne doit pas s'illusionner sur l'avènement d'une parousie politique qui le réconcilierait pleinement avec le monde.

L'option camusienne est «une pensée de la mesure et de la limite», écrit Jean-François Payette. Il s'agit, précise Roger Payette, d'un «socialisme réformateur» qui vise «l'harmonisation et la coexistence de la justice et de la liberté». Camus, de belle façon, parlera d'une «utopie relative» pour désigner ce «réformisme basé sur la critique marxiste de la société bourgeoise mais reconnaissant en même temps la distance qui sépare l'homme des abstractions absolues», explique Payette. Oui à l'utopie, donc, issue de la révolte devant la «non-signification du monde» et les misères qui s'y ajoutent du fait de l'action humaine, mais relative, pour respecter la condition absurde de l'homme dans le monde.

Roger Payette a raison de souligner que ce discours est affecté d'une certaine «faiblesse» en ce qu'il ne s'accompagne pas vraiment de propositions institutionnelles concrètes. Il faut surtout insister sur sa force morale et philosophique. Camus, déjà en 1950, a compris que seule une politique de gauche est à la hauteur de la révolte solidaire qui naît en l'homme devant le silence du monde, mais uniquement dans la mesure où elle ne cherche pas à remplir, à coups d'absolus immanents, la béance qui gît au coeur de l'homme et le rend libre. Le réformisme camusien, dont l'esprit reste pleinement actuel, est le plus bel humanisme qui soit parce qu'il dit non à l'injustice de droite et à l'inhumaine injustice d'une gauche devenue folle.

louisco@sympatico.ca

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Camus

Nouveaux regards sur sa vie et son oeuvre

Sous la direction de Jean-François Payette et Lawrence Olivier

Presses de l'Université du Québec

Québec, 2007, 152 pages
3 commentaires
  • Yvon - Inscrit 5 janvier 2008 08 h 16

    Solidarité des misérables de tous les pays...

    "la révolte solidaire" de Camus a fait qu'il n'aurait jamais pu devenir ni être un nationaliste. Camus venait d'un monde cosmopolite algérois, moi oranais, et on regrette fort que votre réflexion fasse l'impasse quant aux contingences existentielles qui firent la marque du penseur et de l'écrivain Camus. Il est vrai qu'il y a parfois des contradictions qu'on ne peut maîtriser.

  • Réginald Crête - Abonné 5 janvier 2008 16 h 38

    Questions en réaction à M.Montoya

    Réaction en questions :

    1° En quoi «être solidaire» ne peut pas commencer par/avec les «voisins» immédiats voire ceux de son groupe social, de sa langue, de sa culture, etc.?

    2° a) En quoi «cosmopolite» pourrait signifier être solidaire avec tout le monde mais pas/ou sauf avec sa «nation» ? Serait-ce ce qu'on met dans le mot nation qui fait problème ? ou le sens que semble lui prêter M. Montoya? ou - pourquoi pas - les deux ?
    b) M. Montoya pourrait-il me parler de l'absence absolue de «nationalisme» chez Camus ? Quand Camus écrit qu'entre la justice et sa mère, s'il avait à choisir, il choisirait sa mère... y aurait-il un lien possible à faire rapport au nationalisme?

    3° Qu'en est-il des «contingences existentielles» sur lesquelles les auteurs feraient l'impasse? M. Montoya pourrait-il nous en parler en quelques lignes?

    4° À quelles contradictions M.Montoya se réfère-t-il?? À celles de Camus? ou à celles des auteurs écrivant sur Camus??
    ou aux siennes?

  • Yvon - Inscrit 6 janvier 2008 12 h 06

    @Marika Jauron-Crête.

    «... le nationalisme s'est jugé par ses actes. Les nationalismes apparaissent toujours dans l'histoire comme des signes de décadence. Quand le vaste édifice de l'Empire Romain s'écroule, quand son unité spirituelle, dont tant de régions différentes tiraient leur raison de vivre, se disloque, alors seulement à l'heure de la décadence, apparaissent les nationalités. Depuis, l'Occident n'a plus retrouvé son unité» (La Pléiade tome 2, p. 1321 et 1322).

    Il avait dit aussi qu'il était de ceux qui considéraient le cadre national dépassé. Il avait présenté deux projets de fédéralisme. Il désirait une fédération entre la France et l'Algérie. Il aimait le « nationalisme du soleil », celui d'une culture méditerranéenne : « Il y a une mer méditerranée, un bassin qui relie une dizaine de pays. Les hommes qui hurlent dans les cafés chantants d'Espagne, ceux qui errent sur le ports port de Gênes, sur les quais de Marseille, la race curieuse et forte qui vit sur nos côtes, sont sortis de la même famille » (conférence février 1937). C'est du cosmopolitisme ça, non? Camus aimait la culture méditerranéenne et « ses frères humains » même s'il oubliait les algériens qui ne sont pas légions dans son oeuvre.

    Profondément humaniste, le soleil sans doute mais aussi ses origines modestes, il s'opposait à la mystique des nationalistes. Lui aussi d'origine espagnole, il avait eu de grosses difficultés avec la fin de la guerre civile progressiste espagnole par la victoire du nationalisme fasciste catholique rétrograde de Franco. Il a préféra sa mère, c'est certain. Il n'aimait pas trop le FLN (Front de Libération Nationale des algériens) parce que c'était une organisation nationaliste et populiste. On sait que malgré ses déconvenues avec le parti communiste français, qu'il est resté fidèle aux valeurs de l'internationalisme mais dans une perspective considérée par trop libertaire. Déjà à partir 1939 et ensuite1946, il va plaider pour un « nouvel ordre international » qui serait universel et d'abord économique. Il va même offrir cette idée que les richesses naturelles devraient être considérées comme bien commun de l'humanité et être contrôlées par une instance supranationale. Écologique avant l'heure ou avant les accords de Tokyo? Il va même soumettre l'idée d'une loi internationale s'imposant aux États-nations, grands et petits pour préserver les droits des minorités entre autres. Pour lui, l'abandon de la notion de «souveraineté» permettrait d'éviter les conflits et amènerait la paix. Il avait, avant beaucoup d'autres ex-Yougoslavie, pour ne pas citer d'autres faits historiques, perçu que l'éveil des nationalismes était porteur d'autoritarisme, de racismes ethniques. Il était en réalité très solidaire des «révoltés» du monde, de ceux qui n'ont rien et qui n'aspirent qu'à vivre en paix.

    1° En quoi «être solidaire» ne peut pas commencer par/avec les «voisins» immédiats voire ceux de son groupe social, de sa langue, de sa culture, etc.?

    Réponse : Il ya une communauté de destin avec ses « voisins » mais elle n'a pas nécessairement de liens avec le « son groupe social, de sa langue, de sa culture. » Dans une société comme celle du Québec, on ne peut faire l'impasse des autres cultures présentes (immigrantes, amérindiennes) tel que présenté par le projet de madame Marois et l'idée de nouvelle constitution. D'ailleurs Camus refusait la création de 2 classes de citoyens. Je ne suis pas d'accord si vous me parlez uniquement de «voisins» ayant « son » groupe social, «sa» langue, «sa» culture. Il y a au Québec, pour cette idée de « solidarité », un groupe social mais avec «ses» langues, «ses» cultures. C'est cet apport là qui fait du Québec un lieu politique, social et culturel fascinant. Nous nous devons d' « être solidaire » à ce fait pour le bien commun.


    2° a) En quoi «cosmopolite» pourrait signifier être solidaire avec tout le monde mais pas/ou sauf avec sa «nation» ? Serait-ce ce qu'on met dans le mot nation qui fait problème ? ou le sens que semble lui prêter M. Montoya? ou - pourquoi pas - les deux ?

    Réponse : cosmopolite est la métaphysique sociale de la solidarité. Elle n'a rien à voir avec nationalisme. Le nationalisme est un poison qui refuse l'altérité, le cosmopolitisme en est le remède. Je ne suis jamais dérangé par l'altérité.

    b) M. Montoya pourrait-il me parler de l'absence absolue de «nationalisme» chez Camus ? Quand Camus écrit qu'entre la justice et sa mère, s'il avait à choisir, il choisirait sa mère... y aurait-il un lien possible à faire rapport au nationalisme?

    Réponse; l'amour pour l'Algérie et surtout pour Tipasa est un amour du lieu mais pas pour celui d'une culture spécifique, de «souche» ou de «mal des racines», qui supposerait une langue et une culture bien précise. D'ailleurs Camus considérait que les algériens n'étaient pas les seuls habitants légitimes de l'Algérie dans un point de vue historique. C'est un «pied-noir» tout comme moi issu d'un milieu pauvre qui n'avait rien à voir avec ces colons de l'OAS qui prônaient le nationalisme et qui alimentèrent plus tard le Front National de Le Pen, un nationaliste français qui se battit et pour l'Indochine française et pour l'Algérie française sans considérations des peuples autochtones qui y vivaient avant la présence française. Ça vous rappelle quelque chose? Camus n'a pas eu à choisir entre sa mère et la justice. C'est en réponse à des étudiants algériens résidant à Stockholm: «Entre ma mère et la justice, je préférerai toujours ma mère.» Il « PRÉFÈRA » sa mère, ce n'était pas un choix.

    3° Qu'en est-il des «contingences existentielles» sur lesquelles les auteurs feraient l'impasse? M. Montoya pourrait-il nous en parler en quelques lignes?

    Réponses en quelques lignes : II adorait les femmes et le football. J'avais écrit en réaction au papier de votre ami Louis Cornellier que j'estime beaucoup et je me cite : «on regrette fort que votre réflexion fasse l'impasse quant aux contingences existentielles qui firent la marque du penseur et de l'écrivain Camus. » Je n'ai pas parlé des auteurs.

    4° À quelles contradictions M.Montoya se réfère-t-il?? À celles de Camus? ou à celles des auteurs écrivant sur Camus??ou aux siennes?

    Réponse : même aux miennes aussi. Surtout si on pense à l'Algérie. On n'échappe jamais aux contradictions, à ses contradicitons. Lisez mon texte « Pourquoi il faut lire Maria Zambrano, être de l'aurore » (http://www.combats.qc.ca/1999automne.pdf) paru dans la revue de Monsieur Cornellier en 1999, L'humaniste combattant. Puis, connaissant les aprioris nationalistes de Louis Cornellier, je trouve bizarre la dernière sortie de son article en conjonction avec la pensée de Camus, à moins que politiquement notre ami journaliste a tourné cette page : « Le réformisme camusien, dont l'esprit reste pleinement actuel, est le plus bel humanisme qui soit parce qu'il dit non à l'injustice de droite et à l'inhumaine injustice d'une gauche devenue folle. » On est loin du nationalisme.

    Malgré que je possède les textes de Camus, je ne suis pas fin de connaisseur de ce grand auteur que j'apprécie au plus haut point. Cependant, je vous conseille en passant les éditions La Pléiade pour la grande qualité éditoriale. Merci.