La reine des bécosses

«Prenez deux Irlandais et laissez-les seuls dans une pièce: bagarre assurée. Maintenant, prenez un Écossais et laissez-le seul dans une pièce: bagarre assurée.» Je tiens cette vieille blague d'un de mes profs du collège Macdonald, la faculté d'agriculture de l'université McGill, fondée par un philanthrope, magnat du tabac. Curieux tout de même que je m'en souvienne après tout ce temps. Remarquez que rien ne ressemble davantage à un écrivain que quelqu'un qui se bat tout seul dans une pièce.

Il m'arrive de me penser victime d'une erreur de casting génétique: j'aurais aimé, je crois, être écossais. Qu'on puisse trouver dans mes veines un huitième ou un seizième de ce sang comparable à de l'antigel ne me surprendrait pas. Sinon, comment expliquer la manie qui, autrefois, me poussait à prendre l'autocar de Montréal à Sherbrooke, où je confiais mon sort à l'inoubliable compagnie de broche à foin qui assurait la liaison Sherbrooke-Mégantic et à Michel, le chauffeur de ces petites «madames», un vrai monsieur qui savait vous remplir un autocar de joueuses de bingo pour rentabiliser ses brinquebalantes opérations entre la frontière du Maine et la reine des Cantons.

Je descendais à Milan, anciennement Mile-End, un village niché dans le piémont appalachien et fondé par des Écossais, et pendant la demi-heure de marche qui me séparait de la minuscule fermette tapie au bord des grands bois où vivaient quelques couguars qui n'avaient qu'à tendre la patte pour attraper un chevreuil, j'avais tout le temps de penser à la raison qui, jadis, incitait la Compagnie de la Baie d'Hudson à privilégier l'embauche d'Écossais pour faire rouler ses postes de traite de la Terre de Rupert et du pays des Couteaux-Jaunes: aucune race d'hommes ne semblait mieux faite pour supporter les rigueurs du Nord, cette combinaison de l'isolement et de l'éloignement. À Milan, ils avaient cultivé l'amour de la solitude et du froid jusqu'à finir par oublier de se reproduire. Une forme d'enracinement comme une autre, sous les pissenlits du cimetière.

Je revois le pêcheur de homards de Dominic Cooper (Le Coeur de l'hiver) et sa solitaire soupe de pommes de terre devant l'âtre. Je lui ai maintenant trouvé une compagne. Elle s'appelle Arabella. Je lui connais au moins une semblable québécoise, et qui habite la vraie vie, pas la littérature. Moitié sorcière, moitié métisse, longs cheveux emmêlés, un feu ancien au fond des yeux. Son amour fait japper les chiens, hurler les inspecteurs de la SPA. Arabella possède quatre clebs qu'elle promène dans un landau et appelle ses enfants. Autant dire tout de suite que la nouvelle qui porte son nom m'a tout simplement jeté à terre (ce qui, quand on rencontre Arabella, fait figure de moindre mal).

Un coeur d'or, cette femme. Du genre à se contenter de thé noir et de porridge froid pendant que ses «enfants» se repaissent de foie et de côtelettes. Une telle générosité ne saurait exclure tout à fait les hommes. Arabella connaît un onguent qui... oui, qui quoi déjà? En tout cas, c'est dégueulasse, et ça fait tellement de bien. Et ce n'est rien encore, vous devriez rencontrer la mère d'Arabella. Qui fume la pipe et crache des choses horribles qui lui retombent dessus, et quand on lui dit: «Maman? Je crois bien que papa est mort», elle répond: «Fort possible.»

L'autre mère d'Arabella est l'écrivaine écossaise Agnes Owens. Au moment de faire ses débuts en littérature, elle travaillait comme secrétaire dans une usine d'horloges électriques, avait traversé deux mariages, envoyé trois enfants à l'école et en avait élevé deux autres. Et j'allais oublier: représentante syndicale. Elle va quand même trouver le temps de s'égarer dans un atelier d'écriture d'une petite ville ouvrière et d'écrire un conte de sept pages qui est un incontestable chef-d'oeuvre d'humour noir et grotesque à la Samuel Beckett. J'en suis ressorti dans un drôle d'état, partagé entre le dégoût, le rire jaune et une certitude: pour ce que j'en savais, je venais de lire la meilleure histoire de sorcière jamais écrite. Un exemple de son ironie morbide: «Cet homme était sans doute mort, mais même mort, c'était un problème.» Et la chute est un véritable cauchemar, à se pincer le nez...

Un bijou ciselé dans la boue, bref. Qu'une enseignante de Glasgow montra, il y a une trentaine d'années, à deux collègues écrivains: James Kelman et Alasdair Gray. Owens, non publiée encore, venait de se découvrir des pairs et même des camarades d'une race apparemment commune en Écosse, rare partout ailleurs: l'écrivain authentiquement prolétaire, celui qui n'a nul besoin de poser. Ni révolté d'opérette, ni réaliste socialiste. Comique et en colère. Alasdair, à qui un éditeur londonien réclamait un jour des textes, eut l'idée d'un recueil commun à l'enseigne de la langue de John Bull et de la vache enragée. C'est cette troïka en beau joual vert qui, dans sa traduction française, nous arrive aux Éditions Passage du Nord-Ouest.

Kelman, c'est le plus dur des trois, le moins drôle aussi. Un petit-cousin du Cassé de Jacques Renaud, à la langue pendue bas et court, une langue de rue, de chien, parlée comme elle sort, drue ou rare. Le lecteur habitué aux belles histoires, ou même simplement aux constructions efficaces, risque de s'en trouver légèrement déconcerté. Kelman n'a de toute évidence jamais lu un de ces traités de création littéraire qui vous serinent que tout est dans la chute. Non, parce que la chute, ça, Kelman, il connaît. La plupart du temps, elle s'est déjà produite au moment où commence son récit. Vraiment rien à cirer de la fin. Ce n'est pas un écrivain poli. Il quitte ses propres histoires comme il s'absente d'un boulot après l'autre, et on le retrouve le lendemain en train de cueillir des mégots au bord du trottoir. Tout de même, pour avoir une idée de ce à quoi pourrait ressembler l'ultime nouvelle prolétaire, il faut absolument lire Une tasse en plus.

La palette la plus variée appartient à Gray. Cet homme qui, comme dans sa réponse au londonien éditeur cité plus haut, s'avoue volontiers à court «d'idées de récits en prose», paraît de fait puiser son inspiration là où il la trouve, pour ne pas dire qu'il la grappille à gauche et à droite, avec des résultats inégaux. Si la manière dont il complète, plutôt laborieusement à mon avis, une nouvelle inachevée de Stevenson ne m'a pas trop convaincu, que dire par contre de l'échantillon de prose suivant, intitulé Humanité? «Et par une tiède journée du milieu de l'été, très haut dans les crêtes rocheuses tapissées de bruyère du Ben Venue, nous avons trouvé un petit creux empli d'une neige vierge et parfaitement lisse, et en criant "Oh la belle neige toute blanche!", avons sauté à pieds joints au beau milieu avec nos grandes grosses bottes.» Ou l'histoire du monde en cinq lignes...

Encore plus fascinant: le Rapport aux administrateurs de la bourse Bellahouston. Une bourse réellement obtenue, un voyage de misère, les crises d'asthme, l'argent disparu, la tuberculose, la mort en face, pas de rapport, mais bon Dieu, un écrivain: «En travaillant à ce roman, je jouissais du bonheur le plus profond qui soit, celui qui s'oublie lui-même jusqu'au moment où, en s'arrêtant, on se sent fatigué et on s'aperçoit qu'une heure vient de passer comme une minute, et on comprend alors qu'on a fait de son mieux et qu'un jour peut-être quelqu'un en sera heureux.»

Collaborateur du Devoir

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Histoires maigres

Alasdair Gray, James Kelman, Agnes Owens

Traduit de l'anglais (Écosse) par Catherine Richard

Passage du Nord-Ouest

Albi, 2007, 292 pages

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