La «démesure de la bonté»

En écoutant le Bye Bye 2007, un petit détail m'a frappé. Un fait insignifiant que personne n'aura sans doute remarqué dans ce foisonnement de gags et de sketchs souvent très drôles. Un clip sur le Darfour montrait trois Africains s'agitant devant une masure de terre. «On n'a pas peur du génocide», chantaient-ils en choeur sur l'air d'une chanson débile. Loin de moi l'idée de faire un procès à nos humoristes et d'exiger d'eux un diplôme en relations internationales avant d'écrire un gag. Convenons cependant que la plupart des spectateurs en auront conclu qu'un génocide sévit aujourd'hui au Darfour, une thèse pourtant contestée par les meilleurs spécialistes.

Mais pourquoi aller chercher des poux quand la cause est bonne? Peut-être parce que l'année 2007 a montré à quelles extrémités pouvait conduire une action humanitaire fondée sur des conclusions aussi simplistes. Le retour en France la semaine dernière des six militants de l'Arche de Zoé condamnés au Tchad a relancé ce débat.

On saura le 14 janvier prochain quelle peine purgeront dans leur pays Éric Breteau et ses cinq compagnons condamnés au Tchad à huit années de travaux forcés pour «tentative d'enlèvement d'enfants». Ce qu'on sait cependant, c'est que l'action de ces justiciers improvisés illustre les pires dérives de l'aide humanitaire.

Personne ne met évidemment en cause leurs bonnes intentions de départ. Il importe pourtant de comprendre comment elles ont pu mener à une sordide opération de rapt d'enfants qui, selon toutes les informations, n'étaient ni orphelins ni soudanais.

Alerté l'an dernier par la guerre civile qui sévissait au Darfour, l'ancien pompier volontaire du Val-d'Oise, Éric Breteau, se mit dans la tête d'y monter une opération semi-clandestine afin de sauver des enfants d'un génocide qui ne faisait pour lui aucun doute. Il importe de se souvenir que l'Arche de Zoé est née dans le véritable délire humanitaire qui a entouré le raz-de-marée asiatique de Noël 2004. On sait aujourd'hui que seule une partie des milliards amassés alors a véritablement servi à sauver des vies dans les pays frappés par le raz-de-marée. Une grande partie des dons a d'ailleurs dû être affectée à d'autres causes.

Pour relancer son organisation, Éric Breteau conçoit donc une opération de «sauvetage» d'un millier d'enfants. Ces enfants seront amenés en France via le Tchad sans autorisations ni visas. Une fois sur place, Breteau demandera pour eux le droit d'asile. Avant d'être arrêtés à Abéché par la police tchadienne, les membres de l'Arche de Zoé s'apprêtaient à faire monter dans un avion une centaine d'enfants en bonne santé qu'ils avaient soigneusement déguisés en blessés. Selon le gourou de l'organisation, le «droit d'ingérence» et la convention de Genève justifient un tel sauvetage au mépris des lois.

Ce Don Quichotte de l'humanitaire conçoit de plus le projet tout aussi fou de faire héberger ces enfants par des familles désireuses d'adopter. Le message diffusé dans des sites Internet spécialisés sera juste assez ambigu pour qu'un certain nombre de ces familles comprennent qu'on leur offrait un enfant en adoption.

Comme le sketch de Rock et Belles Oreilles, le site Internet de l'Arche de Zoé n'hésite pas à utiliser le mot génocide pour parler du Darfour. Cette semaine encore, on pouvait y lire qu'un enfant y meurt «toutes les cinq minutes». Pourtant, selon Rony Brauman, l'ancien président de Médecins sans frontières, il meurt aujourd'hui en tout et pour tout au Darfour moins de 200 personnes par mois. Une situation à ne pas confondre avec les 200 000 morts survenues entre 2003 et 2005 et qui n'empêche pas les deux millions de personnes déplacées de vivre dans une situation précaire. Loin d'être une cause abandonnée et ignorée, le Darfour mobilise en effet 13 000 travailleurs humanitaires dont l'action exemplaire donne des résultats. Il ne s'agit pas de dire que tout va bien au Darfour, loin de là, mais de remettre tout simplement les pendules à l'heure.

L'enlèvement organisé par Éric Breteau apparaît d'autant plus grave vu du Tchad et du Soudan que ces derniers interdisent formellement l'adoption internationale, comme tous les pays musulmans d'ailleurs. Mais qu'importent les cultures nationales quand il s'agit de faire le bien et de le faire vite. Breteau ne vient-il pas d'un coin du monde où le «droit à l'enfant» est de plus en plus banalisé, que ce soit par le recours à l'adoption internationale ou à la fécondation artificielle? C'est ainsi que quelques centaines de familles versèrent 1500 $ chacune à l'Arche de Zoé. Certaines sont d'ailleurs tellement convaincues de leur bon droit qu'elles songent toujours à poursuivre l'organisation pour ne pas avoir... livré la marchandise. Comme si les vrais travailleurs humanitaires ne savaient pas qu'un enfant, même pauvre et orphelin, est presque toujours mieux parmi les siens, même en temps de guerre.

Ce n'est pas la première fois que l'aide humanitaire succombe à une telle dérive. Qu'on se souvienne de cet autre projet fou, Mille enfants pour l'hiver, qui consistait à organiser le «sauvetage» de 1000 enfants en Bosnie. Chaque fois, la recette est la même. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle que Greenpeace suit depuis toujours pour faire pleurer le monde entier sur les bébés phoques: ignorance, enflure médiatique, sentimentalisme exacerbé et mépris des populations locales. Pour reprendre les mots de Rony Brauman, cette dérive consiste d'abord et avant tout à «réduire l'homme à ses souffrances et un peuple à une masse d'ayants droit».

D'ailleurs, un des meilleurs gags du Bye Bye 2007 ne dénonçait-il pas ce mépris? On y voyait une lectrice présenter les informations internationales. Pendant deux secondes à peine, l'écran montra une foule en délire. Et l'animatrice de conclure sur un ton rassurant: «Ouf! De retour chez nous...»

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