Avec un peu de recul

Je prenais congé de vous à l'automne 2004 pour une aventure parisienne qui culminait en octobre dernier. Trois ans plus tard, retour au bercail avec la certitude d'une mission bien accomplie. Le but de la manoeuvre? Aller sur place tester une nouvelle méthode d'apprentissage du vin, méthode peaufinée depuis 1997 par Véronique Dhuit et dont j'allais être le formateur attitré sous le chapiteau de l'École des femmes du vin, à Paris.

L'arrivée sur place n'a pas été de tout repos. Nous sommes en France, ne l'oublions pas, et le Français n'a de leçons à recevoir de personne, surtout en matière de pinard! Ce sont pourtant les femmes, auxquelles ladite méthode était destinée, qui ont joué le jeu, et cela, au-delà de nos espérances. Encore fallait-il un espace propice à la diffusion des ateliers. C'est Pierre Cardin, amusé par notre projet, qui nous ouvrit alors gracieusement les portes de chez Maxim's au 3, rue Royale, dans le chic 8e arrondissement de la capitale.

Ce recul a été bénéfique sur plusieurs points. Il a d'abord favorisé un constat sur la France du vin, de son fonctionnement, de ses habitudes, mais surtout il a permis de cerner un peu plus cette façon dont le Français appréhende l'or rouge et blanc qui coule dans les veines de ses vignes nationales. Comme si c'était son propre sang, ici doté d'une espèce de mémoire acquise au fil des siècles, qui lui assurait à la naissance une bonne connaissance des vins de son propre pays.

Mais voilà, c'est loin d'être le cas, comme j'ai pu le vérifier à plusieurs occasions. Cette «mémoire» s'effiloche drôlement quand il s'agit de circonscrire la nature même d'un cépage, d'un terroir ou d'une région viticole. Il est vrai qu'un poulet de Bresse, une andouillette de Vire ou une simple patate de l'île de Ré parlent plus à ses oreilles (et à son bide!) qu'un trousseau jurassien ou qu'un aligoté de Bouzeron. Le vin? Juste bon à se rincer la dalle! J'exagère à peine.

Si l'incurie des gouvernements successifs en matière de communication sur le vin depuis la fameuse et triste loi Evin y est pour quelque chose, force est d'admettre qu'un langage simplifié se dégage aujourd'hui et trouve preneur auprès du consommateur, même si, encore une fois, il n'existe pas encore de pôle unique, fort et articulé, du côté des autorités compétentes pour vendre la France du vin sur les marchés tant extérieurs qu'intérieurs. Trop de chefs et pas assez d'indiens? Ça ressemble à ça. Un rapport présenté au Sénat en début d'année dernière sur l'oenotourisme devrait toutefois sensiblement améliorer les choses.

Pourquoi la Française?

C'est ce langage simplifié mais non simpliste, essentiellement basé sur le cépage et son tempérament de base, qui a motivé Véronique Dhuit à viser la cible féminine. Un repère efficace qui permet en quelque sorte de déterminer rapidement ses goûts pour ensuite les décrire avec des mots clés simples et compréhensibles par tous. Pourquoi madame et non monsieur? Parce que la femme est d'abord une consommatrice avisée, parfois redoutable (deux bouteilles sur trois sont achetées par des femmes en France, une sur deux au Québec), qu'elle recherche donc des codes pratiques déjà utiles sur le terrain, mais surtout parce qu'elle a cette capacité de pouvoir «vivre» le vin librement, avec ouverture, sans arrière-pensée, en laissant rapidement tomber les préjugés.

Bref, elle joue le jeu, le prolonge même entre copines, n'ayant pas peur d'inventer ses propres codes pour mieux traduire ce qu'elle goûte, ce qu'elle ressent. Et c'est là qu'intervient la nouvelle méthode d'apprentissage (méthode Dawine) dont les nombreux ateliers ont été autant de marchés-tests pour en évaluer la pertinence réelle et concrète.

Il fallait entendre toutes ces Françaises qui m'entouraient (on a vu pire comme situation!) faire allusion au chardonnay, au cabernet sauvignon ou au pinot noir comme faisant respectivement partie des familles de tempérament de type rond, musclé ou tout simplement élancé. Quelle belle galerie de personnages me proposaient-elles!

Le plus beau de l'affaire? La fondatrice de l'École des femmes du vin travaille actuellement sur un jeu qui devrait voir le jour en 2008 et qui permet, par la dégustation de cépages bien typés, de cerner ses propres goûts et surtout... d'en parler. Pour femmes, mais allez, soyons beau joueur, pour hommes aussi!

La vinterrogation de la semaine

Bonjour monsieur l'expert!

J'ai reçu en cadeau de mon fils à Noël une carafe à fond plat. Quels types de vins convient-il d'y verser?

Laurent Marquart, île des Soeurs

Bel objet qu'une carafe et bravo à fiston! Sans vouloir jouer les pataphysiciens de supermarché, disons que ce type de carafe dégourdira à merveille les vins jeunes — en blanc comme en rouge — en raison de l'oxygénation maximale conférée par la surface du fond plat. Il vous faudra à l'inverse une carafe plus «refermée» pour vos vins plus vieux (plus de 10 ans) afin de freiner l'oxygénation et de ne pas dissiper trop rapidement le bouquet. Mais il vous faudra patienter jusqu'à Noël 2008!

Posez vos questions sur www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir

- Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.

Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $

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Les vins de la semaine

La locomotive

I Vigneti di Poggio Foco 2003, Maremma Toscana (36 $ - 10538728)

Une première apparition et l'énergie d'une locomotive! Du cabernet sauvignon en majorité complété de merlot et d'alicante: tout ce qu'il y a d'italien, et pourtant. Certains ne monteront pas dans le train, mais avoueront que la performance fruitée encadrée d'un solide boisé ne dévie pas de ses rails. Entrecôte au poivre. 3

La primeur en blanc

Chardonnay 2006, Bonterra Vineyards, Mendocino County (19,85 $ - 342436)

Un chardonnay plein de fruit, simple d'expression, où rondeur, sapidité et vivacité font merveille sur la trame fine et judicieusement boisée. Un blanc de comptoir de cuisine, à siroter en cuisinant, avant de poursuivre avec le pâté au poulet ou la salade de crevettes. 1

La primeur en rouge

Ijalba Reserva 2003, Rioja (19 $ - 478743)

C'est à une lotte à la tomate et au chorizo que le fruité juteux, soyeux, linéaire et sans aspérités de ce bel Espagnol s'est frotté hier soir, histoire de répondre à la mer avec un accent plus terrestre où le boisé, le vanillé et le fumé terminaient une finale qui n'avait rien d'une queue de poisson. Un régal à bon prix. 1

Le vin plaisir

Pinot noir Salquenen 2005, Cuvée des Chevaliers de Malte (25,60 $ - 10790712)

J'ai découvert sur le tard ce pinot suisse de caractère, alors faites vite, il disparaît rapidement! Pas surprenant, car il a l'étoffe somptueuse, la trame fruitée moelleuse, vineuse et bien fournie, d'une exquise concentration. Je m'en pourlèche encore les babines! 1

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