La revanche d'une fille de l'Est

Marie-Sissi Labrèche, chez elle, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve que certains appellent HoMa pour faire plus branché.
Photo: Pedro Ruiz Marie-Sissi Labrèche, chez elle, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve que certains appellent HoMa pour faire plus branché.

Marie-Sissi Labrèche est née les pieds dans la mouise et engluée dans une «famille de fous». Son enfance longtemps «coincée dans la gorge, comme un chips avalé de travers», elle a survécu en crachant le morceau, une opération délicate qui a exigé des années de psychanalyse et des Himalaya de pages gribouillées. Sa vie était déjà un roman: elle en a extrait le suc de trois livres coups-de-poing, des autofictions mettant en vedette son alter ego et son cortège de névroses. Borderline et La Brèche, ses deux premières oeuvres, remarquées par la critique et traduites en plusieurs langues, ont été réunies pour donner chair à un film très attendu produit par Roger Frappier et réalisé par Lyne Charlebois. Avec entre autres Isabelle Blais dans la peau d'Émilie-Kiki, l'alter ego de l'auteure, une jeune femme paumée qui cherche désespérément l'amour dans le sexe, et l'acteur français Jean-Hugues Anglade, dans le rôle du sexe.

Autofiction

JYG: Dans la section Livres québécois des librairies, tu es prise en sandwich entre Marie Laberge et Micheline Lachance. Les chanceuses! Deux tranches de pain Gadoua séparées par de la belle viande crue.

MSL: Des faiseuses de best-sellers. Je ne suis pas une auteure populaire. J'aborde parfois des sujets scabreux et j'y vais sec, mais c'est pas vulgaire. J'aime ça quand ça «rock» (normal pour une ex-chanteuse d'un groupe de rock progressif). Je ne dorlote pas le lectorat, je ne lui dis pas ce qu'il veut entendre. Marie Laberge, je ne l'ai pas lue, mais j'ai acheté sa trilogie pour ma mère et elle a vraiment aimé ça.

JYG: Ta mère est schizophrène, ta grand-mère l'était aussi. Elles sont les personnages principaux de deux de tes romans, et toi tu es toujours l'héroïne. Quand un auteur se sert de sa vie comme matière première, quand on parle sans censure (ou presque) de gens qui nous entourent comme tu l'as fait, tu leur demandes la permission? La Française Christine Angot, star de l'autofiction depuis la sortie de L'Inceste, en 1999, ne le fait pas. Dans Rendez-vous (2006), elle précise comme si de rien n'était, en passant, que son père ne pratique jamais l’amour oral sur sa nouvelle flamme: «Il n'aimait pas son odeur, ça sentait le poisson pourri, il ne pouvait pas le faire.» J'imagine la tronche de ladite flamme quand elle a lu ça...

MSL: J'ai beaucoup aimé Quitter la ville, comme les autres livres d'Angot. Quand j'écris sur des gens, oui, je leur demande la permission, je leur en parle bien avant que le roman ne soit prêt. Je le leur fais lire aussi. Cependant, concernant ma mère et ma grand-mère: je ne leur ai jamais demandé la permission.

JYG: C'était une question de survie?

MSL: Oui. Je devais me libérer de ce que j'avais vécu d'horrible. Ma psy, à ce moment-là, était derrière moi, et m'encourageait à briser la bulle toxique. J'exorcisais en écrivant des scènes heavy que j'avais vécues. J'avais mis des couches de protection dessus, et bang, ça sortait. La scène du suicide dans Borderline, par exemple, je l'ai vécue avec ma mère: elle s'était mise à crier: «Je vous aime tous», elle venait d'avaler toutes ses pilules et moi je regardais Les Tannants à la télé, c'était carrément débile dans la maison. J'ai longtemps pensé que c'était normal de vivre des choses comme ça. J'ai étudié à l'école secondaire Pierre-Dupuy, tous les parents de mes amis étaient alcooliques, schizophrènes et pauvres. La mère d'un voisin parlait aux cartes de crédit, elle disait qu'il y avait des hommes dedans.

JYG: La folie, ça se transmet de parents à enfants?

MSL: Disons qu'il y a plus de chance, comme le diabète. Mais moi je ne suis pas folle, je suis juste une anxieuse généralisée qui s'en fait avec tout.

JYG: Ta mère a lu tes livres?

MSL: Le seul qu'elle ait lu, c'est La Brèche, celui où je ne parle ni d'elle ni de sa mère.

JYG: Et qu'est-ce qu'elle a dit?

MSL: C'est drôle, elle a pris le livre, elle l'a ouvert au milieu, elle a vu que l'héroïne — moi — saignait, elle a paniqué alors elle a lu la fin tout de suite, elle ne voulait pas qu'il me soit arrivé quelque chose, même si je lui parle tous les jours. Elle est fière de moi, elle a tous les articles que j'écris (Marie-Sissi est aussi journaliste à la pige, pour Clin d'oeil et L'actualité), ceux qui sont écrits sur moi. Maintenant, elle arrive à comprendre que j'ai fait de moi un personnage.

Marie-Sissi et Nelly

JYG: Quand on parle d'autofiction québécoise, on te met souvent dans le même panier que Nelly Arcan.

MSL: Pourtant, nous n'avons pas la même quête. Elle a un désir de séduction dans tout ce qu'elle fait, moi c'est un désir d'amour. Mais comme on est deux produits de l'UQAM, on est deux blondes, on fait de l'autofiction, donc c'est facile.

JYG: Sauf qu'elle a plus de monde au balcon, et ils sont tous debout, au garde-à-vous.

MSL: Attention, je me tiens croche. (En effet, elle se redresse, soulève son foulard et coucou, voilà Lollobrigida).

JYG: Hum... Contrairement à Nelly, tu caches bien ton jeu. Avouons qu'elle prête le flanc aux mauvaises langues quand on la voit minauder en pull moulant sur les plateaux de télé devant des animateurs qui en bavent sur leurs petits cartons.

MSL: Les gens la calomnient, ça me fait de la peine. C'est comme si, avec son besoin de séduction, elle cristallisait quelque chose chez certaines personnes. Dans un souper récemment, une fille disait: moi, du Nelly Arcan, je pourrais en écrire n'importe quand. Je lui ai répondu: ah oui, eh ben fais-le donc.

JYG: Existe-t-il une certaine compétition entre vous deux?

MSL: Non. Je ne sais pas de son côté à elle. Moi, je la trouve bonne. Son premier roman, je l'avais reçu en manuscrit, je me suis dit: c'est une petite génie. Dans l'écriture, Nelly a réussi quelque chose de fort avec le premier, ce qu'elle n'a pas répété dans les deux livres suivants.

Son quartier

JYG: Tu as fait la une du journal L'Itinéraire avec le titre «L'Impératrice du Centre-Sud». Parle-moi de ton quartier.

MSL: Je suis née en haut du restaurant Le Porto, rue Ontario, et j'ai grandi rue Dorion, près d'Ontario. J'ai habité ensuite dans un HLM, les Habitations Jeanne-Mance, en face du cégep du Vieux. La pauvreté, j'ai connu ça en crisse. Une enfance pauvre, «roffe», sans culture.

JYG: Tu as lu ton premier roman à 17 ans, La Grosse Femme d'à côté est enceinte, de Tremblay.

MSL: Un coup de foudre. C'était écrit dans une langue que j'entendais tout le temps. Le parler radio-canadien, j'entendais jamais ça. Ma mère dit encore varte pour verte, des couvartes.

JYG: Vous viviez de l'aide sociale?

MSL: Ma mère était incapable de travailler, et mon père (un voleur de banque, selon la légende familiale), je ne l'ai connu — brièvement — que beaucoup plus tard. Chaque année, quand arrive le temps des paniers de Noël, ça me fait quelque chose, parce que nous, on les attendait. Je me souviens d'une nuit, à 13 ans, j'avais faim, on n'avait plus rien à manger et je pleurais pour un Big Mac. J'arrivais pas à dormir.

JYG: Qu'est-ce que le succès — et 10 ans de psychanalyse — changent?

MSL: Je me suis sortie de tout ça. Mais on n'oublie jamais. Tu traînes tout le temps l'Est avec toi. Je traîne aussi une espèce de culpabilité de réussite par rapport à ma mère. C'est très difficile pour quelqu'un d'aller à l'encontre de ce que ses parents lui ont sans cesse répété: quand t'es née pour un p'tit pain, quand t'es valet, t'es pas roi... Mais moi je voulais être le roi, je voulais un pain gigantesque. Je voulais une maison. Quand j'étais petite, j'écrivais mon nom de famille avec un accent circonflexe, comme un toit. Depuis que je me suis acheté un loft, je me suis calmée, j'ai atteint quelque chose.

JYG: Tu vis encore dans l'Est, même encore plus dans l'Est, près du stade. Tu fais souvent tes emplettes sur la chic Promenade Ontario?

MSL: Je vais surtout au Marché Maisonneuve.

JYG: Certains surnomment ce quartier HoMa (Hochelaga et Maisonneuve), pour faire branché et attirer ceux qui ne peuvent pas se payer le Plateau. Mais, outre quelques rares endroits, comme l'Atomic Café où on se rencontre aujourd'hui, d'un genre cool et funky et pas du tout m'as-tu-vu comme on en trouvait jadis sur le Plateau, la Promenade Ontario a-t-elle changé?

MSL: Pas vraiment. Quand j'allais à l'école primaire, on venait sur la Promenade, qui existait déjà, pour acheter des fournitures scolaires, moins chères ici qu'ailleurs. Je sens un clash, entre ceux qui paient 200 000 $ ou plus pour des condos dans des usines rénovées et ceux qui ont de la misère à payer leur loyer. D'ailleurs, je n'aime pas marcher seule le soir, comme je le faisais avant quand j'habitais Rosemont. HoMa, c'est bien beau, mais si le coût de la vie augmente comme c'est arrivé sur le Plateau, qu'est-ce qu'on va faire des pauvres?

JYG: On va les tasser encore plus à l'Est, jusqu'à ce qu'ils tombent et se noient dans le fleuve?

MSL: En tant qu'ex-pauvre, tout ça me dérange ben, ben gros.

Le film

JYG: Quand tu as vu le film, as-tu eu l'impression de voir ta vie?

MSL: Des bouts de ma vie. Quand je l'ai vu, tout de suite je me suis dit: ma mère, ma mère.

JYG: C'est Sylvie Drapeau qui incarne ta mère, que tu décris ainsi dans ton troisième roman, La Lune dans un HLM: «je n'ai jamais aimé voir ton ventre flétri, ta peau jaune qui s'étire jusqu'en Alaska, tes mamelons beige pâle qui s'échappent de tes immenses soutiens-gorge en dentelle jaunie»...

MSL: Oui. Et Angèle Coutu joue ma grand-mère.

JYG: La rumeur court que le film est très réussi.

MSL: Un gars qui a vu le film et qui travaille en cinéma m'a dit «c'est ce qui s'est fait de mieux depuis Léolo, c'est Léola!» (petit rire). Lyne et moi, on a travaillé fort à le scénariser ensemble. Je lui faisais confiance, ses grands yeux sont comme des caméras.

JYG: La même rumeur, citée plus haut, ajoute en rougissant que le film est assez osé. Ce qui n'étonnera pas quiconque a lu tes livres.

MSL: Non, c'est vraiment pas si pire.

JYG: Dans une entrevue, Anglade — sûrement l'acteur français le moins pudique, il se surnomme d'ailleurs le «Rocco Siffredi du cinéma intellectuel» — a dit que le tournage lui avait permis de connaître Isabelle Blais sous toutes ses coutures.

MSL: Sur 126 scènes, il y en a peut-être cinq ou six de sexe. Mais quand il y en a, c'est du vrai.

JYG: Du vrai?

MSL: Ils ne sont pas allés jusqu'à l'acte, mais ces scènes-là ne ressemblent pas à ce qu'on voit d'habitude. Lyne a fait un travail magistral. D'ailleurs, sur l'affiche du film, c'est Jean-Hugues qu'on voit couché au-dessus d'Isabelle, elle s'en va le s...

JYG: Le soudoyer pour qu'il lui présente des metteurs en scène français?

MSL: T'es comique. Le film commence comme ça, c'est la première scène, ils viennent de finir, on voit toute (rire coquin). C'est trop drôle. En fait, je suis très contente, le film est bon. J'en reviens pas, du Centre-Sud au Cinéplex (grand rire).

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«Je suis borderline. J'ai un problème de limites. Je ne fais pas de différence entre l'extérieur et l'intérieur. C'est à cause de ma peau qui est à l'envers. C'est à cause de mes nerfs qui sont à fleur de peau. Tout le monde peut voir à l'intérieur de moi, j'ai l'impression. Je suis transparente. D'ailleurs, tellement transparente qu'il faut que je crie pour qu'on me voie.»

- Marie-Sissi Labrèche, Borderline

«J'ai vingt-six ans et je baise avec mon prof de littérature. Fuck the system do it, do it, do it, do it, yeah! Ça a commencé hier, dans la chambre 714 du Holiday Inn rue Sherbrooke Ouest. Mon prof de littérature s'est couché sur moi et a inséré sa queue dans ma brèche puis il a bougé du bassin, des petits coups: pouc! pouc! pouc! sans condom. Oui, ça s'est passé comme ça, à peu près comme ça.» — Marie-Sissi Labrèche, La Brèche

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- Borderline, sortie le 8 février

Atomic Café

3606, Ontario Est

tél: 514 525-9601

jyg90@hotmail.com

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