Perspectives - Mauvais départ

Avec une économie tanguant déjà vers la récession, les États-Unis n'avaient surtout pas besoin d'amorcer cette nouvelle année avec un prix du pétrole à 100 $US le baril. Abritant des consommateurs déjà malmenés par une crise immobilière sans précédent, la première économie mondiale doit conjuguer avec l'érosion du pouvoir d'achat des ménages par l'effet du pétrole cher, amplifié par la glissade du billet vert. Tout cela alors que 2008 est une année d'élection présidentielle. Et dire qu'on situe l'origine de cette flambée à l'invasion américaine de l'Irak en 2003...

Ils sont de moins en moins d'économistes à croire que l'économie américaine, qui a la consommation pour principal moteur, pourra éviter la récession en 2008. S'étonnant jusque-là de voir la première économie mondiale afficher sa résistance face à la flambée continue du cours de l'or noir depuis 2003, ces analystes s'attendent désormais à ce que cette année d'élection présidentielle aux États-Unis s'engage sur fond de décroissance de l'activité économique. Un pétrole franchissant la barre symbolique des 100 $US le baril et une cherté amplifiée par la glissade de la devise américaine devraient avoir raison du réflexe de dépenser des ménages, déjà fragilisé par la crise immobilière.

L'or, également à ses sommets, n'est pas sans refléter cette crainte d'une récession aux États-Unis. Le cours du métal jaune se nourrit déjà des pressions inflationnistes qui émanent de la flambée des cours des ressources naturelles. Il est bonifié par l'étiquette de valeur refuge accolée à l'or, un rôle auparavant confié au billet vert mais perdu dans cette longue glissade de la devise américaine.

Certes, il s'en trouve pour dire que ce n'est pas la première fois que le prix du pétrole atteint un tel niveau stratosphérique. En 1979, en pleine révolution iranienne, le baril atteignait les 40 $US en valeur nominale, soit l'équivalent de 102 $US en dollars d'aujourd'hui. Et que le pétrole ne pèse plus aussi lourdement sur l'économie américaine. N'empêche, le consommateur est rattrapé, lui qui ne peut plus compter sur le double effet compensatoire des hausses des valeurs mobilières et immobilières pour combler sa soif de dépenser. Et il est triplement rattrapé, tant par l'explosion des prix à la pompe que par la hausse des frais de chauffage et la montée des coûts de transport refilés par les entreprises.

Hier, l'Institute for Supply Management (ISM) a indiqué que son indice manufacturier s'établissait à 47,1 en décembre, contre 50,8 le mois précédent. Un indice supérieur à 50 est synonyme de croissance et un indice inférieur, de récession. Il s'agit du premier recul depuis le mois de janvier 2007. Pour le chef des économistes de l'Alliance des industriels MAPI, Daniel Mekckstroth, voilà l'indice qu'une récession a débuté dans le secteur industriel, une récession qui devrait s'étendre à l'ensemble de l'économie au cours du premier semestre de 2008. Ce faisant, l'économie américaine connaîtrait sa onzième récession depuis la Deuxième Guerre mondiale. «La chute de l'immobilier, la baisse de la production automobile, les prix records du pétrole et la crise du crédit sont assez de chocs pour provoquer l'arrêt de n'importe quel cycle économique», a-t-il résumé.

Le cas échéant, ce serait un dur retour des choses en cette année électorale aux États-Unis, ont estimé les analystes, qui situent l'origine de cette flambée pétrolière à l'invasion américaine de l'Irak, en mars 2003.

Mais une fois cela dit, il devient vite évident que ce rapprochement est trop réducteur. Car il faut plutôt situer l'amorce de l'actuelle phase haussière en août 2000, avec un regain de tension au Proche-Orient et de nouveaux tiraillements entre l'Irak et le Koweït. Se sont ajoutés les attentats du 11 septembre 2001, puis une grève générale du secteur pétrolier au Venezuela, fin 2002. L'invasion américaine du début de 2003 a pris le relais en maintenant la mèche bien allumée.

Ce rappel historique ne saurait être complet sans revenir à cette exclusion de l'Inde et de la Chine des grands modèles économétriques. Ces deux pays, de grands énergivores, étaient, jusqu'en 2004, exclus des modèles de prévision et d'équilibre de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Leur inclusion dans l'équation d'offre et de demande est venue fausser le jeu des équilibres. D'autant que le modèle de l'AIE, plus classique, se base sur des équations plutôt linéaires alors que la théorie du «peak» pétrolier semble de plus en plus s'imposer.

Pour la suite, il serait présomptueux de prétendre qu'une récession américaine suffirait à alléger les pressions sur les cours pétroliers, qui ont doublé uniquement l'an dernier. Car l'épuisement accéléré de l'offre, après un plateau attendu autour de 2012, vient se conjuguer à une demande croissante. On pense uniquement à la Chine, qui devrait doubler ses besoins énergétiques d'ici 2010. Avec la spéculation, les tensions géopolitiques persistantes, l'OPEP plus que jamais friand de pétro-dollars et tous ces producteurs s'accommodant très bien de prix élevés, les États-Unis ne font tout simplement plus le poids.

À quand le baril à 200 $US?

À voir en vidéo