Des pays cassés en deux

Il est des sociétés où, sous certaines conditions, et pendant un certain temps, existera l'unanimité sur une question politique fondamentale.

Par exemple, les Kosovars — tous les Kosovars, sauf les membres de la petite minorité serbe — désirent l'indépendance par rapport à la Serbie... et ils l'auront en 2008. Et lorsque, dans les années 90, l'ancienne Yougoslavie ou l'ex-Union soviétique s'étaient démantelés, plusieurs nouveaux pays (mais pas tous) avaient accédé à l'indépendance avec des consensus mirobolants de 90 % et plus.

Inversement, il est des pays où la société paraît coupée en deux, d'une manière qui non seulement élimine tout rêve de consensus, mais qui ne permet même pas les compromis et les jeux d'équilibre à trois ou à quatre acteurs — ou encore la médiation pour trouver un moyen terme.

On connaît la division fondamentale au Québec sur la question de l'indépendance. Certains diront qu'elle n'est pas si inexpiable que cela, que l'affrontement n'est pas trop mal vécu dans le quotidien, et qu'il existe des possibilités de compromis ou de moyen terme. Mais sur la question nationale, il y a bien un face-à-face entre deux positions campées, qui transcende depuis des décennies toutes les conjonctures politiques.

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Ailleurs dans le monde, l'affrontement politique binaire et dramatique n'est pas si fréquent. La multiplicité des partis, des tendances politiques, des mouvements — et dans certains cas, des guérillas! — est telle que l'affrontement entre deux positions fondamentales de puissance égale, à l'échelle d'une nation, paraît peu probable.

Dans des pays aussi divers qu'Israël, le Pakistan, l'Italie ou le Danemark, la scène politique s'apparente davantage à un amas de confettis qu'à une bataille rangée entre deux armées. Et ce, même si, par exemple, l'Italie depuis Berlusconi a connu un début de polarisation et de regroupement sous deux grandes bannières, nommées «centre-gauche» et «centre-droit».

Même un pays de «bipartisme fort» comme les États-Unis (avec deux formations qui écrasent toutes les autres) n'a pas, la plupart du temps — avec des exceptions possibles comme l'actuelle période Bush — vécu cette bipolarité sur le mode dramatique. Le consensus de droite ou de centre-droit est si fort aux États-Unis qu'il traverse généralement la barrière partisane, d'autant que la discipline de parti n'existe pas pour un élu, qu'il soit local ou national.

Seule la prise de contrôle (plus ou moins durable) du Parti républicain par des factions extrêmes, depuis le milieu des années 90, a pu relancer sur un mode agressif l'affrontement entre les deux grandes formations.

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Tout ça pour parler de ces quelques pays qui — même dans un contexte démocratique — vivent la politique sur le mode de l'affrontement inexpiable entre deux positions tranchées, irréconciliables et de force voisine. La France démocratique a longtemps vécu sous le régime de la «guerre civile» entre deux familles politiques farouchement hostiles, même si aujourd'hui cet affrontement s'est passablement dissous, avec un président de droite qui grappille allègrement dans les rangs socialistes pour garnir ses ministères.

En Amérique latine, un continent massivement «passé à gauche» par la voie des urnes dans les années 2000, deux pays en particulier — le Venezuela d'Hugo Chavez et la Bolivie d'Evo Morales — vivent une polarisation dramatique. Dans ces deux pays, se font face deux camps de forces à peu près égales (en termes électoraux), qui récusent toute moralité et toute légitimité à leur adversaire.

En Bolivie comme au Venezuela, l'affrontement politique se double d'un affrontement social, économique et, dans le cas bolivien, d'un affrontement racial. En Bolivie, les riches blancs de la plaine et leurs alliés métis de la région de Santa Cruz n'éprouvent que mépris pour les Quechuas et Aymaras de l'Altiplano et de la montagne, qui ont porté au pouvoir leur compatriote Evo Morales en 2005.

Dans ce pays, les inégalités sont à trancher au couteau. Elles coïncident précisément avec la fracture ethnique et politique. C'est pourquoi il est difficile d'imaginer un moyen terme entre le radicalisme indigéniste et socialiste qu'incarne Morales, avec sa rhétorique «anti-impérialiste» dure, et la caste blanche riche, parfois corrompue et raciste, braquée dans une opposition systématique. Dans la plaine et dans la montagne, les armes circulent et la Bolivie sent la guerre civile. Saura-t-elle l'éviter?

Et pour finir, plus près de nous, mais toujours sur ce mode «binaire irréconciliable» : la Belgique. Non, on n'est pas en train de s'armer dans les chaumières de Bruges et de Namur comme à Santa Cruz ou El Alto. Mais il fait vilain, ces temps-ci, dans les banlieues néerlandophones de Bruxelles.

L'inexorable force centrifuge qui, à la vitesse des glaciers, pousse les Wallons et les Flamands dans deux directions opposées, semble bien difficile à arrêter, même si la Belgique a réussi, la semaine dernière, à former son premier gouvernement en six mois.

La politique est «l'art du compromis», disiez-vous? Mais c'est aussi «la guerre, par d'autres moyens»...

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio, et lire ses carnets sur www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com

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2 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 24 décembre 2007 07 h 50

    La politique internationale... une guerre sale!

    « La politique est «l'art du compromis», disiez-vous? Mais c'est aussi «la guerre, par d'autres moyens»...
    M. Brousseau a bien raison de dire que la politique c'est la guerre par d'autres moyens.

    Il est de moins en moins évident de prendre l'Amérique latine, morceau par morceau.
    Chávez l'unifie peu à peu.
    Banque du Sud, PetroCaribe, Mercosur, ALBA... sont tous des outils d'union et de solidarité sud-américaines.

    La division, non seulement au Venezuela ou en Bolivie, mais dans toute l'Amérique latine, est la même partout: Les riches contre les pauvres.
    De plus, voir la politique interne de chaque pays sans voir d'adversaire externe, est inconcevable. M. Brousseau est sûrement en total désaccord avec cette affirmation, il croit qu'aucune autre puissance n'a influencé et n'influence actuellement les diverses politiques internes des différents pays.

    Cependant, tous ne sont pas de son avis. Par exemple, Mme Danielle Mitterand, ancienne "première dame de la République Française", veuve de François, qui déclarait dans le journal Le Monde de vendredi dernier le 21 décembre 2007 :
    " Aucune démocratie n'est une île. Les démocraties se doivent mutuellement assistance.
    ... On peut tuer une démocratie aussi par la désinformation. Non, Evo Morales n'est pas un dictateur. Non, il n'est pas à la tête d'un syndicat de trafiquants de cocaïne. Ces images caricaturales sont véhiculées chez nous sans la moindre objectivité, ...
    Des groupes d'activistes néofascistes et des bandes paramilitaires subventionnées par la grande bourgeoisie et certains intérêts étrangers installent un climat de peur dans les communautés indigènes. Rappelons-nous ce que sont devenus la Colombie et le Guatemala, rappelons-nous surtout la démocratie chilienne, assassinée le 11 septembre 1973 après un processus identique de déstabilisation."

    Mme Mitterand résume, mieux que je ne saurais le faire, la situation de la Bolivie et par la bande la situation de toutes les vraies démocraties naissantes.
    À lire absolument dans Le Monde (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-992367,0.html )

    La Bolivie vit actuellement la même tempête de déstabilisation orchestrée par les riches du pays, soutenus par Washington. Pour comprendre l'influence subtile des États-Unis en Amérique latine, il faut lire le nouveau livre d'Eva Golinger, "Code Chávez" paru en novembre 2006 (http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/978291993710 ). Cette avocate vénézuélienne naturalisée états-unienne et travaillant à New York. (http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_articl , courte biographie et entrevue avec Mme Golinger)

    M. Brousseau met tous les conflits polarisés dans un même panier. Séparatisme québécois, séparatisme belge, Venezuela, Bolivie... comme si ces différentes polarisations avaient un dénominateur commun qui est l'absence de volonté du compromis. Pourtant, des différences énormes distinguent ces différentes mésententes.
    Chaque culture a des racines profondes, l'Histoire de chaque pays a des racines profondes et spécifiques. Comme le même cépage donne des caractéristiques bien différentes au vin tout dépendant du terroir dans laquelle la vigne pousse. Le soleil, même s'il est commun à toutes les vignes, n'arrive pas sur tous les clos de la même façon. De simplifier à l'extrême la politique tout comme le vin frise le ridicule.

    L'Amérique latine est un terreau politique fertile. Comme le dit Mme Mitterand, c'est l'endroit où la démocratie se réinvente. C'est l'endroit où des gens comme Evo Morales, Hugo Chavez, Daniel Ortega, Tabare Vasquez, Michèle Bachelet, Luis Iñacio Lula Da Silva, Cristina Fernandez, Álvaro Colom, Rafael Correa, tentent, certains au risque de leur vie, de mettre la politique et l'économie au service de l'Être Humain plutôt que de la laisser être au service des capitaux.

    Les barrios, favelas et tous ces bidonvilles qui parsèment l'ensemble de ces pays riches de l'Amérique latine n'ont pas de raison d'être.

    Présentement, la Bolivie vit des minutes cruciales.
    La Colombie aussi, même si les forces en présence sont distribuées autrement.

    La politique mondiale de 2008 continuera d'être en ébullition. Espérons que l'Être Humain sortira gagnant.


    Serge Charbonneau
    Québec

  • Roland Berger - Inscrit 24 décembre 2007 16 h 45

    Merci à Serge Charbonneau

    Oui, à nouveau merci à Serge Charbonneau qui vient éclairer les coins sombres du discours de François Brousseau quand ce dernier étale sa vision de l'Amérique latine.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario