Un gouvernement en sous-traitance

En mai dernier, le comité parlementaire sur les langues officielles déposait un volumineux rapport et 39 recommandations pour assurer la vitalité des communautés minoritaires de langues officielles. En juin, la Fédération des communautés francophones et acadienne organisait un sommet, fruit de plusieurs mois de consultations sur un nouveau plan d'action capable de succéder à celui adopté par les libéraux en 2003 et arrivant à échéance en mars 2008.

Présente à l'événement, la ministre responsable des langues officielles, Josée Verner, n'a pas attrapé la balle au bond. Elle a plutôt promis «une consultation d'envergure» pour l'automne. Consultation, il n'y a point eue. Ce sera finalement l'ancien premier ministre néo-brunswickois Bernard Lord qui y verra à toute vitesse d'ici la mi-janvier.

Ce recours à des consultants extérieurs pour effectuer un travail normalement dévolu à un ministre, à des fonctionnaires du Parlement, à des bureaucrates ou à des députés n'est pas une première pour ce gouvernement, ni ceux qui l'ont précédé, mais l'équipe Harper, elle, en fait une habitude. Bernard Lord est le quatrième conseiller du genre à apparaître dans le décor en moins de dix mois.

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Le cas le plus inhabituel est sûrement celui de David Johnston, président de l'université Waterloo, à qui on a demandé, il y a deux semaines, de définir le mandat d'une future commission d'enquête publique, celle sur l'affaire Mulroney-Schreiber. De mémoire récente, ça ne s'est jamais vu. Voilà bien une responsabilité normalement confiée au Conseil privé et au ministère de la Justice.

En octobre, juste avant la présentation du discours du Trône, c'était un groupe de travail présidé par l'ancien ministre libéral John Manley qui était appelé en renfort pour suggérer la voie à suivre dans le dossier afghan après février 2009. À M. Manley, on a adjoint deux anciens hauts fonctionnaires qui se sont illustrés sous le régime Mulroney, Derek Burney et Paul Tellier, l'ex-ministre conservateur Jake Epp et l'ancienne journaliste Pamel Wallin.

Dans ce cas, beaucoup ont vu un certain mérite à confier le travail à un groupe de sages plutôt qu'à un forum partisan comme un comité parlementaire. Mais la décision n'était pas désintéressée. Pour Stephen Harper, elle avait l'avantage de coincer les libéraux, de faire taire les critiques en attendant le rapport prévu pour la fin de janvier et, advenant des élections automnales, de désamorcer ce champ de mines électoral.

Il y a finalement le cas de Daniel Paillé, cet ancien ministre péquiste à qui on a confié en avril le soin de revoir les contrats de sondage attribués par le gouvernement fédéral entre 1990 et 2003. Ce travail aurait normalement été confié à la vérificatrice générale, mais cela avait l'inconvénient de prendre plus de temps et, surtout, de ne laisser aucun contrôle au gouvernement sur la présentation des conclusions.

Toutes ces manoeuvres viennent aussi avec une facture. Daniel Paillé avait droit à un dédommagement de 895 $ à 1095 $ par jour. M. Johnston aura droit à une prime quotidienne oscillant entre 1200 $ et

1400 $. M. Manley vogue dans les mêmes eaux alors que la prime de ses collègues sera de 850 $ à 1000 $ par jour. Quant à M. Lord, il aura droit, pour son mois d'ouvrage, à 24 950 $, dépenses comprises, question d'éviter un appel d'offres, comme l'exige l'attribution de tout contrat de 25 000 $ et plus.

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Ce recours fréquent à des experts de l'extérieur sert stratégiquement les conservateurs. Ils peuvent d'abord remettre à plus tard les décisions litigieuses. En y associant des conseillers respectés, ils se dotent de munitions pour contrer les attaques des autres partis. En plus, les quatre rapports en question sont attendus d'ici la fin de janvier, à temps pour la prochaine session parlementaire ou des élections hâtives. (Le rapport de M. Paillé est prêt depuis le début d'octobre, mais le gouvernement ne l'a toujours pas rendu public. Ce devrait être fait d'ici la fin de la session parlementaire, soit la semaine prochaine, a indiqué le secrétaire parlementaire du ministre des Travaux publics, James Moore, hier.)

Bref, si des élections ont lieu rapidement, les conservateurs pourront invoquer l'attente de ces rapports pour justifier l'absence de décisions dans des dossiers délicats. Si par contre la session s'étire, ils pourront s'en servir pour tester les eaux avant de faire leurs choix.

Si on refuse de se laisser éblouir par ce vernis stratégique, on voit aussi dans cette façon de faire une manifestation de la méfiance profonde de Stephen Harper à l'endroit de la bureaucratie et des fonctionnaires du Parlement, comme le commissaire aux langues officielles ou la vérificatrice générale, et son peu de respect pour les élus qui siègent aux comités parlementaires. Au lieu de donner à ces derniers les moyens de faire leur travail, il les ignore.

Il y a pire cependant. En donnant à contrat des boulots qui devraient relever de la machine, non seulement gouvernementale et parlementaire, mais aussi ministérielle, il affiche la confiance limitée qu'il a en ses ministres.

Si ces derniers avaient le calibre qu'il souhaite, il confierait à Maxime Bernier (Affaires étrangères) et à Peter MacKay (Défense), ainsi qu'à leurs fonctionnaires, la tâche d'élaborer et de défendre les diverses options pour la mission afghane. S'il croyait Josée Verner à la hauteur de la tâche, il n'aurait pas besoin de demander à Bernard Lord de faire la consultation à sa place pour ensuite tenir une conférence finale en sa compagnie.

Stephen Harper peut toujours faire à sa tête, peu importe ce que lui diront ses experts, puisque ces derniers n'ont de comptes à rendre à personne sauf à lui, le grand patron tout-puissant. Cette façon de gagner du temps détone cependant venant d'un premier ministre réputé pour sa capacité à trancher. S'il le fait, c'est qu'il y trouve son compte, c'est-à-dire des paravents politiques fort utiles pour tenter d'amadouer les électeurs.

mcornellier@ledevoir.com

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5 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 5 décembre 2007 08 h 12

    Rex Imperator

    Dans Le Devoir d'hier, Serge Truffaut tirait à boulets rouges sur Vladimir Poutine et ses méthodes autocratiques pour conserver le contrôle du pouvoir. Mutatis mutandis, c'est aussi une forme d'autocratisme que nous présente Stephen Harper et dont Manon Cornellier rend compte avec précision dans son article.

    Bien entendu, nous sommes au Canada et pas en Russie et nos traditions politiques ne sont pas inspirées par le même passé tsariste ou soviétique. Loin de là. Mais, avec des méthodes apparemment ouvertes, S. Harper en arrive à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs décisionnels et à manipuler les situations à sa guise. Il court-circuite ses ministres, il court-circuite les hauts fonctionnaires responsables comme le Commissaire aux langues officielles ou la Vérificatrice générale, et il se fait remettre directement des rapports par des « experts » de l'extérieur.

    Ce dédoublement des fonctions nous coûte cher, bien évidemment, mais surtout il permet à M. Harper de faire ce qu'il veut des rapports qui lui sont soumis, de les sortir au moment opportun ou de les tenir en réserve en fonction de sa stratégie électorale. C'est très fort, et il devient difficile de faire des critiques comme celles que l'on peut adresser à M. Poutine. Toutes les apparences démocratiques sont sauves et pourtant, les pouvoirs de décision sont concentrés dans ses seules mains, à l'abri des regards. Comme le souligne avec force Manon Cornellier : « Stephen Harper peut toujours faire à sa tête, peu importe ce que lui diront ses experts, puisque ces derniers n'ont de comptes à rendre à personne sauf à lui, le grand patron tout-puissant. » C'est une phrase clé qui met au grand jour les tactiques du Premier ministre.

    On pourrait reprendre avec une petite variante le titre de l'article publié hier par serge Truffaut et remplacer le Russe retors par « Le Canadien retors ».

  • Gilles Bousquet - Inscrit 5 décembre 2007 08 h 29

    Oui à la sous-traitance et non à la guerre

    Nos députés ne sont pas souvent des spécialistes, ils ont simplement besoin de d'avoir le tour de se faire élire. Alors, avoir recours à des experts est une bonne chose, ça coûte bien moins cher que la guerre en Afghanistan, c'est plus utile et ça fait moins de morts de tous les bords et d'ennemis internationaux.

  • Marcel Rioux - Inscrit 5 décembre 2007 09 h 34

    Pas étonnant !

    C'est dans la mode du temps de confier ses problèmes aux autres pour s'en décharger et éviter les critiques.
    Beaucoup de parents agissent de la sorte en demandant à l'école d'élever pour eux leurs enfants, mais qui l'accusent dès que surviennent des problèmes pour mieux s'en laver les mains.
    En terminant, voici un petit n qui rendra votre détone moins étonnant dans le dernier paragraphe de votre texte.
    Québec

  • Roland Berger - Inscrit 5 décembre 2007 10 h 18

    Chavez vu par Harper

    Il y a fort à parier que Harper voit Chavez comme un dangereux dictateur.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Richard Larouche - Inscrit 5 décembre 2007 21 h 15

    La grande mascarade

    Je suspecte M. Harper d'utiliser cette stratégie pour nous cacher des choses. Les sous-traitants qu'il engage n'ont pas de compte à rendre devant la chambre des communes, seulement devant le premier ministre qui peut faire ce qu'il veut des conclusions qui lui sont rapportées, et donc ne dévoiler que les éléments qui le font bien paraître.

    Quand je vois des gens le louanger de s'être entouré de politiciens connus qui n'étaient pas liés au parti cons(ervateur) auparavant comme Pierre-Marc Bouchard ou John Manley, je ne peut que me désoler devant leur absence de pensée critique.

    Votre collègue Marie-Andrée Chouinard a écrit un très bon article dans cette même édition du Devoir où elle abordait la question de la piètre qualité du français chez des personnalités publiques (adéquistes en particulier). J'ai l'impression que plusieurs de ses arguments seraient aussi valables pour traiter de la facilité des québécois de se faire berner. La soi-disant "reconnaissance" de la nation québécoise n'en est que la pointe de l'iceberg.

    Devant ce triste constat, j'espère que la population québécoise ne se fera pas berner lors de la prochaine campagne électorale par le compte rendu falsifié que le premier ministre fera de ses enquêtes afin de mousser sa candidature.

    Élémentaire, M. Watson!