L'idiote du village mondial

Madame Isabelle Daunais collabore régulièrement à L'Inconvénient, une revue littéraire d'essai et de création. C'est une femme extrêmement brillante. Après avoir lu sous sa plume, dans le numéro 30, un article traitant du rôle que joue l'idylle (au sens large, philosophique du terme) dans le Alexandre Chênevert de Gabrielle Roy, je me suis amusé à repérer, dans ma bibliothèque, les romans qui opposent, d'une manière plus ou moins directe ou explicite, les thèmes de l'idylle et de l'histoire. L'Insoutenable Légèreté de l'être, évidemment. Sous le volcan de Malcolm Lowry. Pastorale américaine et J'ai épousé un communiste de Roth. Et dans le Gursky de Richler, comment oublier la calme férocité de cette scène dans laquelle on voit monsieur Bernard piétiner un jardin à Sainte-Agathe? Mais permettez que je vous présente la petite nouvelle: Paula Fox, l'auteure de Côte ouest.

Elle a vécu, dit-on, à Cuba, en Californie et au Québec, et habite maintenant New York. Née en 1923, ce qui fait d'elle l'exacte contemporaine de Norman Mailer, qui me hante décidément. Mais c'est que Mailer, comme Dieu, est maintenant partout, y compris dans la préface que signe Frederick Busch en introduction à Côte ouest, et y compris sous la plume de madame Fox elle-même! «Je crois vraiment qu'Hitler est le diable en personne», affirme un des personnages, tandis que la narratrice, elle, demande: «Qu'y avait-il de plus personnel que de croire au diable?» En 1972, lors de la parution du roman, Paula Fox ne pouvait se douter qu'elle venait, avec 35 ans d'avance, de résoudre magistralement la controverse hitléro-mailerienne des dernières semaines. Le diable et le bon Dieu ne semblent d'ailleurs pas trop l'intéresser. Le Bien et le Mal lui passent par-dessus la tête. L'éternel conflit entre idylle et histoire, en revanche, lui offre un terrain sémantique à sa mesure, juste «à l'est d'Éden», dans cette Californie qui, avec son désert et ses grands studios, est la patrie du rêve en même temps que la frontière de tout désir.

Mailer, oui, et Bellow, Nathaniel West, Fitzgerald, tous cités dans la préface de Busch. Tous des hommes qui ont chanté les splendeurs et les misères de Hollywood. Dans cette grande aventure qui prolonge la conquête de l'Ouest, la femme a existé comme enjeu, non comme sujet. Le mythe Marilyn passe par Joe DiMaggio, Jack Kennedy et Arthur Miller, bras, coeur et cerveau de cette nouvelle Dorothy. L'Augusta Hudson d'Angle d'équilibre, un des plus beaux personnages féminins nés de cette mouvance vers le Couchant, sort du cerveau d'un homme, Wallace Stegner, redécouvert sur le tard, comme Angela Fox, mais par l'école de Missoula, alors que Fox le serait à la fin des années 80 par la petite poignée d'adeptes du «gros roman social» dont faisait partie Jonathan Franzen.

Angle d'équilibre date de 1971. L'année suivante paraissait Côte ouest. Entre l'énergie folle des années 60 et les soutiens-gorges brûlés sur la place publique, une nouvelle sensibilité féminine s'approprie une mythologie de l'Ouest écartelée entre le «peace and love» et le vieil esprit de conquête, entre l'errance beat et l'establishment des images. Partagée entre indifférence et dégoût, Annie est une petite-cousine de Meursault et de Roquentin, quelqu'un qui comprend trop vite et trop bien ce qu'on attend d'elle et qui devrait se passer d'explications. Mais voilà, chacun arrive devant elle avec sa propre clef du monde et donne l'impression d'être incapable de la garder dans sa poche.

«Elle découvrit, ou plutôt reconnut enfin que ce que les hommes voulaient faire avec elle, ils voulaient le faire avec n'importe qui. Son corps, l'objet, n'avait pas de valeur particulière pour elle. Cependant, elle ressentait envers ce corps une sorte d'amour, [...] la même pitié que pour les animaux perdus qu'elle voyait parfois s'abriter furtivement tard le soir dans les entrées des magasins fermés.»

Il y a quand même des choses qui échappent à Annie: «Elle cherchait à comprendre le fonctionnement d'un couple. Mais elle avait beau regarder, la nature fondamentale de ce mode de vie lui échappait.» Si l'idylle se trouve quelque part dans ce livre, ce n'est en tout cas pas dans l'amour physique: «[...] pour moi, pleurniche un pauvre garçon, c'est comme si une chose terrible devait absolument être accomplie, [...] comme si on m'emmenait dans un pré et qu'on me tirait dessus.» C'est sans parler des deux violeurs qui prennent la peine de s'excuser à peu près en ces termes: «Désolé, mais ce qui doit être fait doit être fait.» Ça, et puis... «Chacun y va de sa petite leçon... comme si j'étais l'idiote du village mondial.»

Au bord du volcan

On est ici au bord du volcan, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, ce qui veut dire que les donneurs de leçons ne manquent surtout pas. Quand Tomas et Teresa, dans le roman de Kundera, s'exilent à la campagne, ils ne peuvent plus nourrir aucune illusion à l'endroit du rêve socialiste: le Printemps de Prague est bel et bien terminé. «Il n'y a pas de mission», constate alors Tomas après avoir troqué la blouse du chirurgien pour celle du paysan. Et c'est le plus bel éloge de l'idylle qu'on ait jamais fait. Mais dans Côte ouest, la chasse aux sorcières est encore loin, le maccarthysme n'a pas encore ruiné son lot de carrières hollywoodiennes et Lee Harvey Oswald n'est pas encore rentré d'Union soviétique pour tirer sur le président Kennedy. Les communistes américains peuvent encore croire que le monde est à la veille de leur tomber dans les mains. Et Annie en a épousé un. «N'avait-elle pas lu une seule fois le journal? N'avait-elle pas entendu parler de Dunkerque? Ne savait-elle pas que les Allemands étaient à Paris?» Son marxiste de mari lui reproche ensuite d'avoir passé l'été «comme dans un rêve, loin des événements décisifs qui se déroulaient alors». On ne saurait mieux épingler l'égoïsme foncier de la tentation idyllique.

Non pas qu'Annie y ait succombé pour de bon. Sinon, il n'y aurait pas cette tension, pas de conflit, pas d'histoire. Ni de roman. Ainsi: «Comment pouvait-il établir un tel parallèle entre leurs destinées individuelles et la disparition de trois cent mille personnes [à Stalingrad]? Comment pouvait-il se démener ainsi dans le noir après que cette horrible bombe avait été lâchée sur deux villes japonaises?» L'idylle, c'est justement quand deux êtres s'aiment sur les atomes éparpillés d'Hiroshima.

Peut-être à cause de ces entrées de magasins fermés, je n'ai cessé de voir apparaître Florentine Lacasse en filigrane des aventures de cette jeune prolétaire dégourdie. Une Florentine déniaisée, si on veut. C'est le même acharnement à chercher son petit butin, son petit bonheur en marge des vastes mouvements des armées et des commentaires des hommes, chacun réfugié derrière sa propre «ligne Imaginot». Dans Côte ouest, l'idylle a pour nom Yosémite, et tout y est: les daims, les ours, le feu de camp, le lac, les sourires, l'amour qui enfin ne demande aucun effort. Mais surtout: dans la vallée, ils vivaient sans mémoire. «Rien de plus fragile que l'idylle. La seule idée que le charme ne va pas, ne peut pas durer suffit parfois à rompre le charme. Et ailleurs, avec un autre homme, près d'un autre lac, Annie la cherchera de nouveau, mais cette fois, ils se buteront à des décors de cinéma abandonnés, un village de pionniers. "Elle se demanda si les couguars venaient arpenter la grand-rue.» À une femme capable d'avoir ce genre de pensées, tous les espoirs sont permis.

Collaborateur du Devoir

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Côte ouest

Paula Fox

Traduit de l'américain par Marie-Hélène Dumas

Éditions Joëlle Losfeld

Paris, 2007, 448 pages

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