Le souhaitable et le possible

Personne n'a dû être très surpris d'apprendre que la commission présidée par Claude Castonguay, qui a été chargée de trouver de nouvelles sources de financement du système de santé, aura besoin d'un peu plus de temps pour produire son rapport.

C'est même le contraire qui aurait été étonnant. Si les trois commissaires avaient réussi à faire en six mois l'unanimité sur une question qui divise la société québécoise — et canadienne — depuis des décennies, il aurait fallu crier au génie ou se questionner sur leur représentativité.

De toute manière, la veille de Noël n'était sans doute pas le moment idéal pour publier un rapport de cette importance. Entre la dinde et la tourtière, qui a vraiment envie d'entendre parler de ticket modérateur?

Chemin faisant, les commissaires ont pu découvrir certains aspects de la question qui leur étaient moins familiers, mais chacun savait sans doute dès le départ où se situait la ligne qu'il refuserait de franchir.

De passage au Devoir quelques jours après la création de la commission, M. Castonguay semblait déjà avoir une idée très claire de la direction à prendre: recours accru à l'assurance privée, introduction d'un ticket modérateur, autorisation pour les médecins de pratiquer à la fois dans les secteurs public et privé, etc.

Pourtant, ceux qui craignent une privatisation tous azimuts s'inquiètent peut-être à tort. La dissidence d'un des trois membres signifierait l'enterrement immédiat du rapport, ce qu'aucun ne souhaite, surtout pas M. Castonguay, et il n'y aura unanimité que dans la mesure où, au-delà de certains changements, les grands principes sur lequel repose le système seront préservés.

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On peut faire bien des reproches à M. Castonguay, mais il est parfaitement capable de faire la distinction entre le souhaitable et le possible. Peu importe la pertinence des recommandations qui seront formulées, leur acceptabilité sociale est la première condition requise pour la survie du rapport. Les tablettes gouvernementales sont remplies de documents de grande qualité, qui avaient toutefois le défaut d'être politiquement inopportuns.

Au récent Sommet sur la santé organisé par le Collège des médecins, plusieurs ont été surpris de constater l'indéfectible adhésion des participants au système de santé hérité de la Révolution tranquille, malgré les indéniables lacunes qu'il comporte.

Le rapport final du Sommet a réaffirmé son attachement au principe du financement public du système de santé et a rejeté l'idée d'imposer des frais supplémentaires directs aux patients. D'ailleurs, si l'idée d'une contribution de l'usager peut sembler séduisante à certains, la Loi canadienne sur la santé demeure un obstacle que même Stephen Harper hésitera beaucoup à lever.

Les syndicats ne sont les seuls à s'opposer au «privé-privé». Les associations patronales ne montent pas aux barricades, mais elles verraient également d'un très mauvais oeil la prolifération d'assurances duplicatives, qui auraient rapidement pour effet de faire augmenter les coûts de main-d'oeuvre. À partir du moment où de telles assurances seraient offertes aux cadres, elles devraient rapidement être incluses dans les conventions collectives.

La création d'une caisse-santé, comme il en existe en Europe, ne semble pas davantage constituer une voie de solution. Il ne faut pas sous-estimer l'importance d'une telle transformation pour un système dont le financement repose essentiellement sur l'impôt.

Au bout du compte, c'est peut-être à l'intérieur du réseau lui-même que la commission Castonguay pourrait tenter de trouver une bonne partie de la solution, en proposant de nouvelles façons de faire et de budgéter.

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La dynamique au sein des politiques, plus particulièrement du PQ, est un facteur non négligeable. Quand la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget a annoncé la formation de la commission, la réaction du PQ a été très négative, comme tout ce que peut dire l'opposition un jour de budget.

Le choix du représentant péquiste n'a pas été facile. Si besoin était, Pauline Marois a vite constaté que la modernisation de la social-démocratie n'irait pas de soi au PQ. Elle avait d'abord pensé à Joseph Facal ou à Michel Clair, mais l'aile progressiste du caucus des députés a regimbé.

Le choix du directeur de l'Institut du Nouveau Monde, Michel Venne, visait à les rassurer, et il serait très étonnant qu'il accepte de signer un rapport dont les recommandations iraient à l'encontre des positions qu'il a défendues dans le passé.

Autant M. Venne a toujours été un partisan du «modèle québécois», autant l'auteur du pamphlet documentaire L'Illusion tranquille, Joanne Marcotte, qui est la représentante de l'ADQ à la commission Castonguay, en est une féroce détractrice.

Mme Marcotte n'a guère impressionné en fin de semaine dernière au congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, où elle avait été invitée à titre de panéliste. Elle en a fait sursauter plus d'un quand elle a affirmé qu'il n'existait pas d'économiste de gauche ou de droite.

Pourtant, même un profane peut voir une différence entre un marxiste comme le Français Charles Bettelheim, grand spécialiste de la planification des économies socialistes, et l'américain Milton Friedman, grand gourou du néo-libéralisme, qui a inspiré les politiques économiques du régime Pinochet.

Sans aller à ces extrêmes, il est évident qu'un économiste de l'Institut économique de Montréal et son collègue de la CSN risquent de diverger sérieusement sur le rôle que l'État devrait jouer dans le développement de l'économie québécoise.

Les mathématiques sont les mêmes pour tout le monde, a fait valoir Mme Marcotte. C'est possible, mais il ne faudrait pas confondre l'économie et la comptabilité. D'ailleurs, quoi qu'elle en pense, les chiffres ne disent pas tout.

Il est toutefois permis de croire que Mario Dumont saurait la convaincre de signer un rapport qui ne serait pas à son entière satisfaction. D'ailleurs, à la différence de Mme Marois, le chef de l'ADQ n'a pas à se soucier de ce que pensent ses députés. Peu importe le sujet ou qu'il change d'idée, ils pensent comme lui.

mdavid@ledevoir.com

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