Éthique et religions: Les évêques du Québec appuient la jeunesse dans son rejet de la «société de marché»

Victimes d'une société de «marché» et minoritaires dans une «société de rentiers» qui n'a plus de place pour eux, les jeunes du Québec pourraient malgré tout ouvrir la voie à un avenir «porteur d'espérance». Telle est l'une des réflexions que les évêques catholiques ont formulées, à l'occasion du 1er mai, en s'inspirant «des questions que les jeunes posent à notre société».

Préparé par le comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ), le message traditionnel de la fête du Travail soulevait cette année le problème de la précarité de l'emploi et son impact sur le «projet de vie» des jeunes, soulignant aussi leur distance d'avec les institutions et leur quête d'identité.


Plus que les événements du 11 septembre, les changements en cours dans le monde du travail et dans la famille «grugent leur confiance en l'avenir», estime le comité. Les mesures de sécurité prises par les gouvernements ne vont pas «colmater la brèche qui s'est ouverte dans notre façon de vivre et de comprendre notre société».


(Le comité des affaires sociales est présidé par l'évêque de Trois-Rivières, Martin Veillette. Trois autres évêques en font partie, Louis Dicaire, de Montréal, Gérard Drainville, d'Amos, et Jean-Guy Hamelin, évêque émérite de Rouyn-Noranda. En sont aussi membres Patrick Arsenault, agent de pastorale de Gaspé, René Guay, prêtre de Chicoutimi, Céline Martin, du Centre de pastorale en milieu ouvrier, et Gisèle Marquis, adjointe aux affaires sociales.)


Les jeunes, estime l'AEQ, semblent «plus sensibles à l'ébranlement» en cours et devraient davantage «être écoutés». Les évêques font écho notamment aux jeunes qui doutent qu'il soit possible de «s'intégrer dans le système actuel». Certaines entreprises, il est vrai, associent leurs employés à la recherche d'une plus grande flexibilité dans l'organisation du travail. Mais d'autres ne le font pas.


Au contraire, elles ne remettent pas en cause leur fonctionnement et font reposer «sur le seul dos des employés» le poids de la flexibilité. C'est ainsi que des syndicats, ayant du mal à contrer cette tendance, en sont venus à accepter des clauses de disparités de traitement («orphelins») qui imposent aux jeunes un salaire moindre.


Un double désavantage en résulte. Les emplois à temps partiel ou temporaires ne permettent pas aux jeunes de s'intégrer vraiment dans le monde du travail. Et leur faible revenu les appauvrit par rapport aux générations précédentes. «Cette situation est particulièrement pénible pour les jeunes femmes», écrit le comité.


Dans un tel contexte, les évêques ne s'étonnent pas que les jeunes, les femmes comme les hommes, «reportent à plus tard» leur projet de famille. L'AEQ ne semble pas impressionnée non plus par les programmes d'intégration au travail ou d'aide financière à la natalité. Elle réclame une action plus rapide pour changer le code du travail et élaborer une politique familiale «qui ne rendrait pas héroïque la fondation d'une famille».


Le milieu du travail n'est pas seul en cause. Les jeunes, étant beaucoup moins nombreux qu'autrefois, n'ont plus le poids nécessaire pour changer les institutions. En même temps, note le message, syndicats, Églises, partis politiques, associations professionnelles sont aux prises avec un sérieux problème de relève et de stagnation. Les évêques s'en prennent ici au manque de «démocratie économique», de «coopération sociale» et de «responsabilité citoyenne».


Le message des institutions en place, déplorent-ils, c'est qu'il faut désormais faire de la vie en société «une sorte de grand jeu de Monopoly» dont «bien peu sortiront gagnants.»


Tentant d'expliquer le «refus» des institutions à l'endroit de la jeunesse, le comité évoque le «refrain partout répandu qui prétend que tout se vend et s'achète» et qu'«il n'y aurait pas d'autre monde possible». (L'Église québécoise, dont les institutions sont aussi fort affaiblies, engage ses communautés à poursuite l'examen de leur propre situation.)


Les évêques trouvent que, chez les jeunes d'aujourd'hui, le «tout au marché» comme le «tout au travail» est remis en question. «Leur avenir ne peut se trouver là», disent-ils, «ils le sentent bien.» La jeunesse n'est plus seulement une étape dans le renouvellement des générations. «Elle se révèle de plus en plus comme une brisure de notre société du marché et de ses divinités.»


Par contre, dans leur recherche d'identité, les jeunes manifestent une «sensibilité internationale». Ils empruntent volontiers aux autres cultures. Le métissage fait partie de leur vie courante. Quête de sens et soif de spiritualité en amènent plusieurs à prendre la route, soit pour donner un coup de pouce à quelque lointain village, soit pour prendre leur vie en main «sans le compte en banque de la famille ou les évidences acceptées par leurs devanciers».


Nouveaux réseaux d'entraide, marche contre la pauvreté, réactions vives aux sommets de la mondialisation, les évêques voient à plusieurs signes les changements qui se préparent: «cette jeunesse ouvre sous nos yeux des chemins peu fréquentés, plante des balises et crée des liens inédits, porteurs d'espérance».


Le comité invite à «renouer le dialogue» avec les jeunes et à réfléchir à l'héritage social et spirituel que la société actuelle veut leur proposer. Parmi leurs recommandations, les évêques souhaitent une alliance des retraités avec les générations montantes pour établir une politique familiale. Ils suggèrent aussi un assouplissement des programmes d'accès au travail et de formation à l'emploi.


Le gouvernement, si généreux de ses subventions aux entreprises, devrait l'être tout autant envers les étudiants, dont l'endettement est souvent «insurmontable», note le comité.


Ce n'est pas la première fois que l'AEQ souligne les problèmes de discrimination ou de pauvreté qui frappent les jeunes. (Son discours sous-estime peut-être, diront certains, l'adhésion des jeunes au «système», tout comme leur rejet du modèle «familial».) Néanmoins le message du 1er mai 2002 innove en liant le sort de la jeunesse, l'avenir de la société et le rejet des «divinités» néo-libérales que le Québec a adoptées ces dernières décennies.


Cette orientation ne paraît pas contradictoire, loin de là, avec la philosophie d'authenticité et de rupture proposée par Jean-Paul II, notamment à l'occasion des Journées mondiales de la jeunesse. On peut douter toutefois que tous les évêques du Québec soient heureux que des millions de dollars soient engagés dans ces manifestations à grand déploiement.


La rencontre avec le pape à Toronto (du 18 au 21 juillet prochain) sera le plus important rassemblement de jeunes à jamais avoir eu lieu au Canada. Des diocèses, notent les évêques, en attendent un grand impact. Mais ils se demandent dans leur message quelles «suites sociales» y seront données et «quels investissements» seront faits par la suite pour les mouvements de jeunes, qui «cherchent à prendre leur place dans notre société».





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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.