Lire snob

Tiré de Les Croix de chemin au temps du bon Dieu, éditions du passage.
Photo: Tiré de Les Croix de chemin au temps du bon Dieu, éditions du passage.

Bien sûr, on tiendra salon autour du dernier Pennac et on fera la queue devant la table de Marie Laberge et de Josée di Stasio. Bien sûr. Et on passera sans trop les remarquer devant des ouvrages plus pointus, moins flagorneurs, moins Goncourt, plus snobs aussi. J'ai un faible pour ce genre — le livre snob —, auquel je réserve des égards d'amoureuse qui se prépare pour son premier rendez-vous.

Lire snob, c'est choisir l'élitisme, celui des mots ou du sujet, voire l'anonymat réconfortant d'un auteur, professeur hirsute bardé de diplômes exotiques, esprit fou ou de génie qui sacrifie sa vie aux mots alambiqués, à leurs synonymes et leurs délires.

- Les Croix de chemin au temps du bon Dieu, Photographies de Vanessa Oliver-Lloyd, éditions du passage

D'abord, les éditions du passage, en minuscules s'il vous plaît, car nous sommes bien peu de chose, aussi bien se le rappeler. Qu'un établissement funéraire (Alfred Dallaire) héberge et finance sa propre maison d'édition reste en soi inusité et d'un snobisme inespéré. Que cette maison, sise rue Laurier, se consacre au livre d'art, aux ouvrages moins populaires, à caractère anthropologique ou poétique, ça fait chaud au coeur. On trouve à cette adresse toutes sortes de livres à la personnalité bien trempée, et ce, dans la meilleure encre (de Chine).

L'art religieux, même chez les laïcs, est un héritage puissant que d'aucuns sont prêts à défendre bec et ongles. En ces temps de questionnements sur la place de l'autre et sur la pertinence de conserver les crucifix dans les écoles, ce livre est à la fois un ouvrage de référence et un legs à nos enfants. L'histoire de nos croix de chemin, témoins de l'art populaire et de la piété quotidienne, fait appel au caractère privé de la foi, celle qui échappe à l'Église. Le parcours est ponctué de photos magnifiques et souligné par des textes variés signés par Serge Bouchard, Raôul Duguay, Michel Garneau, Sylvain Rivière, Hélène Pedneault.

La photographe-paléoanthropologue (d'un chic!) Vanessa Oliver-Lloyd a su partager la passion qui l'anime pour ces vestiges de bois dont la durée de vie n'est que d'une vingtaine d'années. Certaines de ces croix sont entretenues depuis six générations. Davantage que la ferveur religieuse, cette obsession héréditaire dénote une facette de l'espérance qui transcende les époques et nous ramène aux menhirs de nos ancêtres gaulois.

- Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs et surtout de ceux qui ne le sont pas, Fabrice Gaignault, éditions Scali

Destiné aux happy few mais «tout sauf un abécédaire dévolu aux esthètes chichi-pompon», on y retrouve quelques écrivains-cultes et beaucoup d'auteurs scandaleusement méprisés ou oubliés.

Pour tout savoir du «haschisch littéraire» ou du gonzo journalism chers aux Hunter Thompson ou Norman Mailer («reportage particulièrement nerveux, empruntant autant à la réalité qu'à la fiction et en partie basé sur le télescopage d'images déclenchées par l'ingurgitation à doses inhumaines de Chivas Regal et de LSD»), de la post-poésie ou des «cols roulés» (ceux des intellos existentialistes, il va sans dire), voici l'ouvrage de l'heure, du siècle dernier et même du précédent.

On y donne la liste des dix best-sellers les plus haïs des «snobs litt», dont Belle du Seigneur, Le Petit Prince, L'Amant et Le Vieil Homme et la Mer. L'auteur y présente une partie des incompris engendrés par la littérature, carburant aux substances illicites, des Dorothy Parker un peu pompettes (qui laissa comme épitaphe «Excusez-moi pour la poussière») et des William Burroughs shootés (Junkie, Le Festin nu).

On y rencontre des poètes-voyageurs, des dandys au sang écossais, cubain et indien, écrivains libertins, légendes germanopratines (de Saint-Germain-des-Prés, ça veut dire, j'ai vérifié!) d'extraction cairote, «des hommes très charmants, sans grande confiance en eux-mêmes, dandys amers et très doux; vite amusés et désespérés», selon les dires de Paul Morand au sujet des membres du Club des longues moustaches. On les décrit aussi comme des héros parfumés à la violette et à l'iris, dont l'état de spleen permanent peut faire penser qu'ils ont tété, bébés, des biberons de laudanum. Leur mot d'ordre? «Vivre avilit.» Et lire délie, forcément.

- Dictionnaire de synonymes, mots de sens voisin et contraires, Henri Bertaud du Chazaud, éditions Quarto Gallimard

Le dictionnaire, celui qui se consulte en apposant son doigt humide sur du papier bible, fait partie d'un snobisme qui persiste à l'heure d'Internet et des dicos en ligne. Ici, tout n'est que luxe, calme et volupté. D'abafointer (tromper) à zwanze (plaisanterie), des mots rares comme de grands crus, plus banals aussi mais avec des synonymes qui les feront rebondir jusqu'à demain. 2000 pages de pur plaisir et 60 000 entrées qui tiennent également lieu de mignardises tant elles fondent sur la langue comme une pâte de fruits réussie. Long en bouche, pour tout dire.

Comme me l'a promis une amie qui me le recommandait: «On lira ça à voix haute, sous influence, et on rira.» Effectivement, je ne suis pas atteinte de dipsophobie (aversion pathologique pour toute boisson) et ne suis pas dipsomane (alcoolique) non plus. J'ai plutôt de l'appétit pour la singularité, me délecte de mots comme «cul-de-plomb» (paresseux) et de synonymes comme «afanaf», «naf-naf», «mita-mita», «moite-moite» ou «nouss-nouss» pour «fifty-fifty», ou encore «gomorrhiser» pour «sodomiser».

Je suis davantage réchampisseuse (peindre en détachant un ornement sur un fond) que ferrailleuse (querelleuse), mais il manque simplement à ce dico des exemples d'application pour être totalement complet.

On ne chipotera pas sur 35 années de labeur d'un lexicographe (à particule) des plus sérieux. Sérieux, ieuse. Adj. Appliqué, austère, bon, calme, digne, froid, grave, important, pondéré, posé, raisonnable, rangé, rassis...

- Journal d'une femme adultère, Curt Leviant, Anatolia

Déjà, lorsque l'attachée de presse m'a mentionné au passage que le roman comptait 700 pages (écrites serré comme un espresso), je me suis étouffée. «Mais qui a le temps de lire ça?» Pas moi, mais je ne suis ni tout à fait snob ni tout à fait rentière. Par contre, j'avais lu avec bonheur Éloge des femmes mûres du même auteur. Si je me fie au bandeau qui accompagne l'ouvrage («Un ovni érotique» - Violaine de Montclos, Le Point; «Une sonate érotique où les corps ont de l'esprit et les esprits du corps» - Michel Schneider, Le Magazine littéraire) et surtout à la photo des glandes de la femme adultère en question, y a matière à rêver.

Un glossaire des termes en yiddish ou en hébreu tient lieu de référence tout du long. Épouse une femme laide, dit le Talmud, et elle te sera fidèle. Le Talmud dit aussi que le fait de penser continuellement au péché est pire que l'acte lui-même. Ça promet. J'ai toujours cru qu'il valait mieux cultiver des remords que des regrets.

- Sève et Sang - chants et poèmes de révolte et d'espoir, Normand Baillargeon, éditions Mémoire d'encrier

Voilà une anthologie aux armoiries disparates dont le titre a été emprunté aux vers de Prévert. Baillargeon, militant libertaire et auteur de Petit cours d'autodéfense intellectuelle, a rassemblé ici une cinquantaine de poètes de traditions et d'horizons différents, de Charles Cros (Aux imbéciles) à Vian (Le Déserteur), de Jacques Roumain (Sales nègres) à Jean-Baptiste Clément (Le Temps des cerises). Quand vous en serez au temps des cerises / Vous aurez aussi des chagrins d'amour. La plus grande des révolutions reste inscrite au coeur de chacun. Et la poésie demeure à jamais une histoire élitiste entre les mots et l'amour.

- Maudite poutine!, Charles-Alexandre Théorêt, éditions Héliotrope

Un essai illustré sur un plat populaire de la malbouffe? Il a fait la une du Devoir, comme l'a souligné Guy A. Lepage à TLMEP dimanche dernier lors d'une mémorable dégustation de poutine «standard» par rapport à celle au foie gras du Pied de Cochon.

Snob ou démagogique? J'hésite encore. Chose certaine, Mario Dumont aurait pu préfacer l'ouvrage, les yeux fermés.

- L'Atelier des mots, Bruno Coppens et Pascal Lemaître, Casterman

On ne cesse de parler de leurs textos aux hiéroglyphes nébuleux, de leur orthographe déplorable, de leur langage bâclé, de leur élocution paresseuse, de la pauvreté de leur vocabulaire. Bien parler est encore associé au snobisme au Québec. Malheureusement, tout part d'un positionnement initial.

Un ouvrage qui plaira aux profs, éducateurs et parents mais qui s'adresse d'abord aux 7-14 ans. Ludisme et jeux de mots, on crée de petites annonces, des rimes, des allitérations, des animobiles, des adresses courriel, de quoi s'amuser surtout et transgresser toutes les règles. Futurs paroliers en vue. Ils n'auront plus la langue dans leur poche, garanti.

- Quand le chat n'est pas là, Soledad Bravi, L'École des loisirs

Un livre d'expressions illustrées. On explique aussi le sens en tout petits caractères. «Regarder les mouches voler», «avoir un chat dans la gorge», «prendre le taureau par les cornes», «se coucher avec les poules», «chercher des poux dans la tête de quelqu'un». De quoi imager son langage. Mon B de quatre ans adore. Il n'est pas encore snob, mais ça ne saurait tarder.

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«J'ai compris dans mes dix-sept ans que la culture c'était pas d'avoir lu le dernier roman mais d'avoir les mots pour dire sa vie dans une langue pas née d'hier surtout que cette vie soit dans son terroir à soi dans sa famille parmi ses voisins et qu'elle soit connectée au plus profond de soi.» - Michel Garneau, Les Croix de chemin au temps du bon Dieu

«Car si les snobs en tout genre sont opposés au changement, les snobs litt, eux, considèrent au contraire de leur devoir de s'avancer dans les eaux étroites de l'avant-garde.»

- Fabrice Gaignault, Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs

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cherejoblo@ledevoir.com

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L'amour au temps du choléra

Le livre de Gabriel García Márquez tient une telle place dans mon coeur, ma bibliothèque, mes souvenirs, ma légende personnelle, que je n'ai même pas douté du film de Mike Newell, qui ne trahit en rien le roman, soit dit en passant. Javier Bardem y joue le rôle de Florentino Ariza avec intensité et retenue.

Il attendra sa belle Fermina Daza durant plus d'un demi-siècle, non sans se divertir auprès de 622 femmes, dûment comptabilisées.

L'amour est de toute éternité mais la patience ne l'est plus. Qui aujourd'hui attendrait la femme de ses rêves cinquante et un ans, neuf mois et quatre jours? «Profite de ce que tu es jeune pour souffrir autant que tu peux, ça ne durera pas toute la vie», console son fils (dans un élan typiquement sud-américain) Transito Ariza.

La distance est à l'amour ce que le vent est au feu: elle éteint les petits et attise les grands, dit l'adage. Dans ce cas-ci, les braises ne se sont jamais apaisées et le mistral a joué gagnant.

Poussière sur les mots

Je les néglige de plus en plus. Je ne les consulte parfois que du regard. Je les ouvre comme des pièces de musée. J'ai même conservé mes Larousse du XXe siècle en six volumes, c'est dire! Depuis un moment, je vais fureter du côté des Wiktionnaire et autres dicos en ligne; mon correcteur automatique fait le reste.

Et puis y a Martin au Devoir, dont je ne vous parle jamais mais qui hante mes textes depuis plus d'une décennie et que je soudoie d'une bière de temps à autre. Du coup, je ne sais plus écrire le français. Et pour le russe, c'est pire.

Moi qui pouvais me targuer de ne pas faire trop de fautes d'orthographe, j'en ai compté trois — quatre, si on se fie à une règle controversée chez les grammairiens, c'est la beauté de la langue! — dans la dictée de la ministre Courchesne donnée à la télé dimanche dernier et que vous retrouverez sur le site de l'émission Tout le monde en parle.

Trois fautes, c'est plus que Fred Pellerin, le conteux de Saint-Élie! La ruralité m'étonnera toujours. Et le sens de la récupération de la ministre qui a retourné l'assistance comme une crêpe en échappant elle-même à la dictée m'a vraiment impressionnée. Une première de classe, celle-là.

Pour en revenir à nos oignons, si j'écris «pomiculteur» avec deux m, mon correcteur intégré me le soulignera en rouge, et d'un clic je remplacerai. Mais rien ne se sera inscrit dans mon cerveau parce que je n'aurai pas pris le temps de faire la recherche fastidieuse dans les dictionnaires et, chemin faisant, de m'enfarger dans des mots imagés comme «suivez-moi-jeune-homme».

Le français fout le camp? Oui, et la faute en incombe également à la technologie, la rapidité, la facilité.

Et si on se remettait à jouer au dictionnaire? Et si les mots croisés et le Scrabble devenaient une matière obligatoire dès le primaire? Et je suis sérieuse en cibouère.

www.chatelaine.com/joblo
1 commentaire
  • Anne-Christine Loranger-Guay - Inscrit 16 novembre 2007 06 h 16

    La bataille du livre

    Ce n'est pas qu'on lise plus, c'est qu'on publie davantage. J'étais à la Foire du livre de Francfort l'année dernière et croyez-moi ce n'est pas là la place d'un auteur ! Le livre est un business dont le Salon du Livre de Montréal ne représente que la petite vaguelette d'un immense océan. Et le business du dictionnaire, alors !

    J'aime les dictionnaires, n'empêche. Je les aime tous, les maigrichons comme les joufflus, mais mon préféré demeure le Dictionnaire Historique de l'Orthographe Francaise (pardon pour la cédille, j'écris sur un clavier allemand). Parce que chaque mot est une histoire, on y apprend non seulement de nouveau mots, mais aussi et surtout l'origine de formidables contradictions de la grammaire francaise: le foie et la foi et cette autre 'fois' si singulière avec son apparent pluriel. Pourquoi 'le puits' prend un 's' au singulier (conflit entre les origines romane et latine). On y trouve des extraits de conversations d'académiciens (Bossuet, Pellisson, Doujat), qu'on imagine se chahutant à qui mieux mieux autour d'un mot, la perruque de travers et le nez bien arrosée de vin rouge, tout en grattant quelques puces. On y découvre aussi les changements apportés à la langue (les termes diacritique, intervocalique ou archigraphème y sont courants). Du vocabulaire de spécialiste, sans doute, mais aussi un véritable Valrhona linguistique pour tous les snobs de la terre. Et cela aide à se souvenir de l'orthographe, en plus ! Ladite orthographe se transformant, une snob de qualité choisira de s'abonner au bulletin de l'Académie Francaise (ah! cette fichue cédille!) pour ainsi discuter ferme de la pertinence des dernières adaptations linguistiques.

    Clément Marot, ministre francais de l'Instruction en 1900, avait voulu abolir la règle du participe passé et s'est buté aux Dieux de l'Académie. Il lui a fallu céder, au risque de perdre son poste. Une bataille politique autour d'une règle de grammaire, quel délice ! De quoi alimenter la nostalgie de toute une tribu de snobs.

    Le dandy, disait Baudelaire, est un soleil couchant. Comme lui, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie.
    Si le snobisme procède nécessairement d'une appartenance à un groupe, le dandysme est solitaire, mais ce solitarisme s'accomode mal de la vulgarité de l´écran cathodique. L'ouvrage imprimé, le manuscrit, la précieuse page couverte d'une encre fine, sont les instruments de prédilection du dandy. Je ne connait rien de plus souverain pour alimenter mon spleen que de passer un triste après-midi de novembre avec une tasse de thé et mon dico. Du point de vue du livre, tant qu'il y aura du dandysme, il y aura de l'espoir !

    Dandys de tous les pays, unissez-vous !

    Je continue d'aimer le Petit Prince, quand même...