Sophie: C'est le bouquet!

Si je meurs dans un accident violent et que je vois, comme on le prétend, défiler le film de ma vie, une chose est sûre: l'écran de projection ressemblera à un immense océan de fleurs. Dans ma vie, il y a eu des fleurs des villes et des fleurs des champs, qui chacune racontait une histoire.

Dites-le avec des fleurs, qu'ils disaient. Ils ne croyaient pas si bien dire. Il y a eu le bouquet-bonne-chance, le premier jour d'un très grand projet, envoyé par des amis qui me voulaient du bien. Le bouquet-du-samedi-matin: deux ou trois oeillets ramassés au dépanneur en allant chercher Le Devoir, qu'un grand brun m'a offert pour rien, comme ça, «juste parce que je t'aime». Le bouquet-confiance: à l'orée d'une nouvelle carrière, une ancienne collègue qui me disait «vas-y, t'es capable». Le bouquet-de-rien: dans une maison louée en Toscane, les fleurs cueillies le matin par la propriétaire dans sa roseraie et déposées sur la table du petit-déjeuner. Le bouquet-triste: livré à une copine qui venait de faire une fausse couche. Mais il y a aussi eu le bouquet-trahison. Je revois cette amie émue aux larmes par des fleurs envoyées par son mari le jour de leur anniversaire de mariage. Elle apprendra trois ans plus tard que cette journée-là, très précisément, il était avec sa nouvelle maîtresse.


Les fleurs, c'est un condensé de beauté. Quelque chose de profondément émouvant. À genoux devant une pivoine pas encore éclose, comme les yeux fermés d'un enfant qui dort, on se dit que si jamais Dieu existe, il est sûrement fleuriste.


Je suis déjà tombée amoureuse d'un homme parce que, par hasard ou par calcul, les endroits où il m'emmenait — maison, restaurants ou hôtels — étaient systématiquement inondés de bouquets. Je me disais qu'un homme qui aimait les fleurs ne pouvait pas être une mauvaise personne. Erreur funeste. Même les roses ont des épines.


Je ne suis pas la seule à être fleurophile: j'ai connu une mère de famille monoparentale qui avait un budget si serré que tout y était comptabilisé au centime près. Elle savait jongler avec les chiffres mieux qu'un acrobate du Cirque du Soleil. La moindre dépense devait être justifiée. Mais elle s'était réservé un poste budgétaire, inscrit dans la colonne petits bonheurs: des fleurs coupées. Sa philosophie: «C'est pas parce que j'ai pas le sou que je dois avoir une vie moche.»


Une amie a eu un jour une formidable idée de cadeau. À sa mère qui habitait au loin elle a offert un abonnement inusité. Le premier de chaque mois, été comme hiver, le fleuriste sonnait à la porte de sa maman, à Winnipeg: «Ding-dong — des fleurs coupées de la part de votre fille.» Comme ça, 12 mois par année, sa mère voyait fleurir l'amour que lui portait sa fille.


Les fleurs, c'est la folie qu'on ne peut pas se payer mais qu'on se paie quand même parce qu'autant de beauté en si peu d'espace, ça fait craquer. Une amie, fille d'agriculteurs, venue à Montréal pour étudier à 18 ans, a découvert ce qu'était le luxe, le grand luxe, chez un copain d'université où des fleurs fraîches étaient placées dans chaque pièce, leur eau changée tous les jours par «le personnel».


Dis-moi quelles fleurs tu aimes et je te dirai qui tu es. La maison de Jane Birkin est, paraît-il, remplie de fleurs blanches. Ça lui rappelle les couronnes mortuaires, allez savoir pourquoi. Et comme elle ne fait jamais rien comme les autres, elle les laisse se flétrir dans leurs vases. Parce qu'elle aime l'odeur glauque qui s'en dégage, la viscosité de l'eau à la surface de laquelle flottent des pétales en décomposition.


Le plus beau moment, quand on reçoit un bouquet de fleurs, c'est l'ouverture de la carte. Le mystère enfin élucidé. Le pincement au coeur quand on découvre le nom de l'expéditeur. La beauté ou la banalité du message. Dans mon coffre aux trésors, j'ai conservé une carte un peu usée, vestige d'un bouquet envoyé au lendemain d'une remise de prix, qui dit tout simplement ce que veulent entendre tous les enfants qui sont devenus grands: «Ta maman qui t'aime et qui est fière de toi.»


Quand je mourrai, s'il vous plaît, envoyez-moi des fleurs!