C'est la vie!: Du charme à revendre

Ma belle Roxanne, J'aime penser que les fées se sont penchées sur ton berceau mais qu'elles ont laissé à tes marraines le soin de te révéler certains secrets au compte-gouttes. Bientôt 13 ans, l'âge où l'on se construit une nouvelle identité, où l'on chancelle entre enfance et arrogance sur des talons hauts empruntés à Barbie, où on promène un sac à main et un soutien-gorge aussi plat qu'un boîtier de CD. On t'a sûrement déjà dit qu'on n'a jamais une seconde chance de faire une première impression. C'est vrai, mais il faudrait ajouter qu'on a des milliers d'occasions d'exercer son charme et de gommer cette première impression.

Ton miroir te trouvera belle avec ce châle transparent accroché à tes jeans et tes hanches de sauterelle. Tu m'a promis d'attendre le 24 décembre pour le porter, par respect pour la magie de Noël. Tu connais déjà le plaisir de désirer en secret. Tu étrenneras l'adjectif «jolie», mais seras-tu charmante, ou sauras-tu le devenir?

D'abord, que je te définisse le mot «charme», car il a toutes sortes de significations. «Un» charme est un ensorcellement, dans le sens magique et très ancien du terme. On utilise beaucoup de charmes dans Harry Potter. «Le» charme est ce qui nous attire, nous plaît chez une personne en dépit de sa beauté, de la marque de ses jeans ou du quartier où elle habite. On dit qu'on succombe au charme de quelqu'un un peu malgré soi. Faire «du» charme, c'est essayer de plaire, de séduire, sans nécessairement y parvenir. C'est un truc qu'utilisent beaucoup de garçons sans substance qui ne te rappelleront pas le lendemain. Et quand on parle «des» charmes, on désigne la beauté d'une personne, mais l'usage est devenu littéraire ou précieux.

C'est un peu nébuleux, tout ça, mais c'est «le» charme qui m'intéresse aujourd'hui, celui qui nous échappe en partie et se greffe à notre personnalité. Comment te le servir, sinon en cocktail, mélange de prévenance, de style, d'humour, d'intelligence à la rigueur, une manière de sourire, d'ouverture aux autres, de posture, de naturel, de réparties ou d'écoute, de luminosité, une sorte de magnétisme dont on ne peut mesurer soi-même l'intensité. Tu peux te trouver belle, mais il appartient aux autres de te trouver charmante. Et en général, plus tu t'intéresseras à eux, plus ils seront charmés.

Le charme ne s'achète pas, il opère

Le charme a perdu beaucoup de plumes depuis l'époque où les féministes ont revendiqué la place des femmes dans le monde. Elles ont rejeté certains diktats (sors ton Larousse) de la féminité, refusé de s'épiler le poil aux pattes, brûlé leurs manuels de bienséance, contesté la soumission, une vie de sacrifices essentiellement consacrée aux autres, sans la margarine ni l'argent du beurre. Avec la libération des femmes, tout y est passé, le bébé et l'eau du bain. C'était il y a 40 ans, bien après 1890 et Un homme et son péché. Tu n'as pas compris pourquoi Donalda a renoncé à son amour pour Alexis, comme tu ne saisis pas à quel point il était crucial pour les filles d'être charmantes à cette époque, sauf si elles se destinaient à Dieu. La pression religieuse et sociale était si forte qu'une jeune fille ne pensait pas à elle mais d'abord à gagner son ciel, vivre son enfer, plaire à sa famille, son mari, ses enfants, sa communauté. Ça suffisait à la rendre charmante. Quoique pas toujours.

Hier, comme aujourd'hui, il existait des viragos, des repoussoirs, des pisse-vinaigre, des chipies, des épingles à linge, des bigotes bornées, des mégères apprivoisées, des grenouilles de bénitier, des pimbêches hypocrites, des envieuses, des lireuses, des full frus. Je viens de te décrire ce que le charme n'est pas.

Quant à ce qu'il est, tu peux le chercher chez Body Shop ou Pharmaprix, tu n'en trouveras pas. Le charme se puise à l'intérieur de toi, dans tes ressources, ton produit intérieur brut. C'est le charme de Véro à La Fureur qui la rend si populaire. Pour les mêmes raisons, c'est celui de Ginette Reno qui plaît à ta grand-mère. Moi, je les aime toutes les deux. Elles ont quelque chose dans le ventre, enceinte ou pas. Elles me charment par leur vérité, leur humanité, un autre gros mot pour dire que tu ne ressembles pas à une catin à piles fabriquée par Mattel, maquillée par Revlon et candidate sur les podiums de Miss Monde.

Mieux que la beauté

Je lisais dans le livre Better Than Beauty - A Guide To Charm, d'Helen Valentine et Alice Thompson (Chronicle Books), que le chic, cette succursale du charme, consiste à passer du temps devant son miroir sans que ça paraisse, puis à y ajouter une pointe d'esprit et un peu de verve, le contraire du désabusement. Le charme a des aspects visuels, bien sûr, une façon de faire tourner les têtes, de tendre la main et de sourire avec le coeur, mais il n'est surtout pas étudié. Le charme, c'est la part d'oubli dans le raffinement ou ce qu'on retient lorsqu'on a tout oublié, un peu comme la culture. Dans tous les cas, le charme est un aimant qui te suivra toute ta vie et qui te sauvera lorsque tes bas de nylon auront une maille ou qu'un huissier sonnera à ta porte.

Mon guide du charme ressemble à un manuel de bienséance moderne destiné aux filles de la me generation (la génération du je-me-moi). Je te l'offrirai lorsqu'il sera traduit en français. On y apprend à être agréable au téléphone, à moduler le ton de sa voix, à sourire large plutôt que crispé, à dire merci en le pensant vraiment, à émettre des opinions plutôt qu'à répandre des calomnies, à oublier ses petits problèmes pour ne pas ennuyer son interlocuteur, à raconter une histoire pour qu'elle reste intéressante sans s'embourber dans des détails futiles, à consommer des gin fizz dans les partys de bureau sans être obligée de se présenter à l'assurance-chômage le lendemain.

On y explique que le charme peut tout simplement être de la gentillesse appliquée et qu'il s'apprend exactement comme les mathématiques. Par-dessus tout, le charme n'est pas enfant de l'étiquette ou des conventions. Il naît de la chaleur.

Un conseil de marraine: couvre-toi bien, il fait froid dehors.

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Emballé: Le Dico des filles de Dominique Alice Rouyer (Fleurus) pour ma filleule. Ce dictionnaire rose de 200 mots et 500 illustrations s'adresse aux ados dès l'âge de 12 ans. On y traite de l'argent (en euros!), du sexe, de la gentillesse, de savoir-vivre, de devoir et de devoirs, de coquetterie. Rien sur le charme, mais tout sur ce qui l'entoure. Un bon placement pour aider l'ado à devenir adorable.

Acheté: des cartes de Noël de l'UNICEF. L'UNICEF travaille en particulier à donner aux jeunes filles un accès à l'éducation. Les filles constituent la majorité des 120 millions d'enfants qui ne fréquentent pas l'école. Celles qui vont à l'école se marient plus tard et font moins d'enfants, élèvent des enfants mieux nourris et en meilleure santé. Un programme essentiel et, en plus, les cartes sont charmantes! Vous pouvez vous procurer des cartes UNICEF chez Ikéa, Pier 1 Imports, La Baie et Jean Coutu.

Lu: Le Poids des apparences, de Jean-François Amadieu (Odile Jacob). Cet essai fait la démonstration évidente que les gens beaux sont avantagés partout, sur le plan tant personnel que professionnel. Ça, on le savait, mais s'il vous faut des chiffres, on vous en donnera. Évidemment, le poids de la beauté pèse davantage sur les épaules des femmes. Si on s'appelle J. Lo et qu'on est femme de chambre, on a plus de chances de recevoir une bague en diamant dans le scénario d'un film que si on s'appelle Josiane Balasko. Heureusement qu'il reste le charme.

Écouté: le disque de Misia, Paixoes Diagonais («Passions diagonales»), jusqu'à l'user. J'ai vu cette chanteuse de fado en spectacle cet automne et j'ai pleuré pendant une heure et demie même si je ne parle pas le portugais. Misia est une véritable interprète de ces complaintes universelles qui vous prennent aux tripes. Vous pouvez aller écouter des extraits de ses albums sur son site Internet: www.fr.misia-online.com.

Aimé: Une nuit avec Marilyn, d'Alina Reyes (Zulma). L'écrivaine érotise la rencontre entre Marilyn Monroe et John Fitzgerald Kennedy dans cette plaquette. C'est réussi. Deux professionnels du charme s'hypnotisent le temps d'une rencontre sensuelle.

Relu: avec ravissement Les Chroniques délinquantes de La Vie en rose d'Hélène Pedneault (Petite Collection Lanctôt) publiées il y a 15 ans. La féministe a vieilli, mais pas ses propos comiques et visionnaires: il faut la lire sur le virage technologique, le statut d'artiste, les militantes, l'amour, les régimes, sa voisine. La preuve qu'on peut être féministe et réussir à charmer... Des phrases comme «J'ai remarqué que les hommes ne sont jamais menstrués» ont donné envie à Clémence DesRochers de signer la préface.

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Chère Joblo Maux de coeur, de cul et de cocus

Chère Joblo,

Depuis que j'ai donné son congé à mon dernier amoureux, il y a de cela déjà deux ans, je n'ai pas batifolé avec le même homme trois fois d'affilée. J'ai certes moi-même coupé court à quelques envolées sentimentales, mais je me suis le plus souvent heurtée à la non-disponibilité des amants fréquentés.

Bien qu'ils fassent des folies pour arriver dans mon lit, ils ne restent pas entre mes draps le petit jour venu.

Ils retournent plutôt à leurs compagnes officielles. Tous font cependant l'éloge de mes qualités sensuelles, et certains vont même jusqu'à m'assurer, le plus sérieusement du monde, qu'il n'y a qu'avec moi qu'ils succombent aux charmes de l'infidélité.

Pourtant, aucun ne souhaite faire de moi sa légitime. Quoi faire pour, un petit jour, en garder un entre mes bras?

Éternelle maîtresse

Chère éternelle maîtresse,

C'est un concept totalement farfelu, je sais, mais compte tenu du fait qu'il y a 1,6 million d'adultes célibataires de 25 ans et plus au Québec, dont presque la moitié sont pourvus d'attributs réjouissants, je commencerais mes recherches de ce côté.

Ça élimine les trois quarts de la population déjà casée, baisée, bien aimée, mal aimée, au biberon, grabataire ou potentiellement fidèle, soit. Mais ça évite aussi de se prendre la tête, seule devant son café au lait tiède le lendemain matin, et de se demander pourquoi aucun ne reste tremper sa baguette au levain pour la vie. Si le Québec ne suffit pas, vous pouvez même étendre vos recherches et viser le marché international.

J'avancerais que ce besoin récurrent de toujours se mesurer à une autre (la légitime) est à examiner.

Voilà une maladie assez répandue et peu compatible avec l'idée que je me fais d'une relation sereine. Les psys prétendent que ça vient de l'enfance, une façon de ravir le père à la mère. Les psys disent bien des choses, à vous de voir.

Le noeud du problème est certainement quelque part par là, bien plus que dans votre capacité à faire rêver un homme au delà d'une nuit d'insomnie.

Joblo

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Chère Joblo,

Il y a deux sortes de sapins. Les sapins de Noël et les autres. Les premiers sont vraiment charmants avec leurs guirlandes lumineuses, leurs boules de verre et une étoile à leur tête.

C'est vrai qu'ils ont le pied instable et qu'ils se dessèchent vite, mais peu importe, on n'a qu'à en acheter un nouveau l'année suivante.

Puis, il y a les autres sapins. Ils sont là, tout bêtes, tout verts, stupidement droits et enracinés. On les remarque à peine.

De fait, dans cette partie du Québec, ils sont souvent isolés au-travers des feuillus. Mais pourquoi donc le destin du conifère est-il si triste quand il n'est pas clinquant?

Un sapin vert

Cher sapin vert,

L'époque est au clinquant, aux mirages et aux naufrages écologiques. Ce qu'on appelle charme n'est rien d'autre que sparages et pantomime. Votre lettre me charme par son dépouillement.

Elle est tellement nature qu'il lui faudrait une réponse rédigée par Richard Desjardins lui-même.

Vous poussez où, sous quelles aurores boréales? Je connais deux ou trois cocottes qui iraient bien vous enguirlander.

Joblo

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Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.