Une histoire empathique de la Grande Rougeur

C’est une histoire plutôt folle que raconte le sociologue Jean-Philippe Warren dans Ils voulaient changer le monde. Il s’agit, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, de celle du « militantisme marxiste-léniniste au Québec ». Plusieurs, indique Warren, n’y voient qu’une « parenthèse stérile dans l’histoire de la gauche québécoise ». N’est-ce pas, questionne-t-il, aller un peu vite en affaire ?

Pour faire contrepoids à cette « méfiance » et à ce « dénigrement », le sociologue a décidé de se pencher « sur les intentions primordiales » des acteurs de ce mouvement pour tenter de « comprendre l’engagement subjectif des femmes et des hommes ayant voué une dizaine d’années de leur vie à l’avènement de la société sans classes ». Faut-il y lire un « parti pris pour la justice » qui a pris une mauvaise pente ou tout simplement « une erreur de jeunesse » à répudier ? « Ni procès ni célébration », cet essai, explique Warren, veut « rendre intelligible ce qui apparaît souvent aujourd’hui comme l’égarement passager et largement incompréhensible d’une bande de fanatiques ».

 

Vers le maoïsme

 

Les années 1960, au Québec, sont bouillonnantes. La Révolution tranquille incite à une remise en question souvent radicale. À gauche, les socialistes indépendantistes occupent le terrain. La prise de conscience du fait que notre société d’abondance fabrique de la misère stimule le militantisme. Ce dernier, toutefois, est souvent déçu. La révolte étudiante d’octobre 1968 s’épuise, la campagne contre le Bill 63 donne peu de résultats, les échecs du FLQ et du FRAP engendrent la frustration et le Parti québécois, sur lequel beaucoup comptaient, apparaît trop mou aux yeux des plus radicaux.

 

Dans certains comités d’action politique (CAP) montréalais, des animateurs sociaux concluent à l’échec du réformisme et se tournent, en 1971, vers la théorie maoïste, susceptible, selon eux, de mettre fin au blocage. Condamnant le terrorisme felquiste et la tentation contre-culturelle, ils constatent que le manque de formation théorique et la faible organisation des militants expliquent l’avortement des luttes et décrètent « la suprématie de la pensée maotsétoung ». La Chine et l’Albanie deviennent des modèles à suivre.

 

Sans nier le caractère parfois mystifiant de cette option idéologique, Warren insiste tout de même « sur la réalité de certaines situations objectives qui rendent possible l’interprétation de l’histoire de la société québécoise comme un long conflit de classes ». Il évoque la fréquente répression policière que subissent les syndiqués en grève, l’inflation galopante et le haut taux de chômage au début des années 1970, ainsi que le choc pétrolier de 1973, qui ouvre la voie au néolibéralisme. Il n’affirme pas que cette conjoncture ne pouvait mener qu’au maoïsme, mais qu’elle peut expliquer son apparition au Québec.

 

En 1972, le groupe En lutte ! est fondé et se lance dans « un travail de subversion des institutions en place grâce à une propagande “explosive” ». En 1975 naît la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, qui se prétend plus pure que son concurrent. « Face à En Lutte ! qui continue à insister sur l’incontournable travail de conscientisation et de sensibilisation des travailleurs, explique Warren, la Ligue parle d’une lutte immédiate, imminente, favorisant le noyautage des masses plus que leur éducation socialiste. »

 

Les deux groupes, toutefois, malgré leurs surréalistes querelles idéologiques, ont beaucoup en commun. Tous deux perçoivent le féminisme « comme bourgeois », « contre-révolutionnaire », et considèrent l’oppression des femmes comme « une contradiction secondaire par rapport à la contradiction principale qui oppose le travail et le capital ». Ils rejettent aussi l’option souverainiste parce qu’elle divise les forces ouvrières sur les plans national et international. En 1980, ils feront campagne pour l’annulation du vote au référendum. Ils participent parfois au jeu électoral, mais, fondamentalement, ils le rejettent puisque « seule une révolution prolétarienne violente peut venir à bout de l’appareil d’État bourgeois ». Les deux groupes font aussi dans l’agit-prop en répandant le message marxiste-léniniste dans le monde scolaire, les syndicats et les organismes communautaires. Ces univers, selon eux, doivent être mis au service de l’unité prolétarienne.

 

Warren illustre bien, aussi, la « morale communiste exigeante », le « rigorisme prolétarien » qu’adoptent les militants. Leur engagement pour la cause doit être à temps plein et briller par son dogmatisme et son sectarisme. Les marxistes-léninistes s’autocensurent, s’autocritiquent avec virulence, confessent leurs péchés bourgeois, se plient « à des techniques savantes de rééducation » et vivent leur aventure totalitaire (un mot que Warren hésite à employer) en étant de plus en plus coupés de ce monde, qu’ils souhaitent pourtant changer. Chaque organisation regroupe à peine un millier de membres, mais l’intensité de leur activisme leur donne une réelle influence.

 

Quel héritage ?

 

Au début des années 1980, la folle aventure s’épuise. Syndicats, associations populaires et monde scolaire commencent à se rebiffer contre l’intimidation marxiste-léniniste. Les désillusions individuelles se font jour. La montée des groupes identitaires (femmes, gais, jeunes, etc.) entre en contradiction avec l’unité prolétarienne. Les modèles chinois et albanais révulsent plus qu’ils n’inspirent. C’est, en gros, la débandade et l’heure de la dissolution.

 

Quel héritage, demande Warren, nous laissent ces « esprits courageux, sincères, assoiffés de dignité humaine », qui ont naïvement voulu « être communistes après les goulags » ? Doit-on conclure à l’égarement ? « Trop facile », réplique-t-il. La dérive rouge, selon le sociologue, s’explique autrement : « Sur fond de résurgence de vieux réflexes catholiques [...] et d’une quête de sens propre à toute société bouleversée dans ses structures et ses valeurs, les marxistes-léninistes, refusant les phénomènes structurels d’oppression et d’aliénation néolibérales, ont mené leur réflexion à un moment de confusion idéologique. »

 

À la manière de Françoise David, Warren refuse donc de conclure à un « véritable désastre » sans ajouter un « mais ». Il refuse de « jeter la pierre à ceux qui ont erré dans leur recherche d’un monde meilleur quand nous sommes si nombreux à nous croire purs de tolérer quotidiennement le pire ». Il suggère même que rejeter totalement l’expérience marxiste-léniniste reviendrait « à se couper d’une tradition d’engagement et d’une tradition de pensée ».

 

Mais en veut-on vraiment, de cette tradition qui a sali la gauche démocratique, a nui pendant plus de 10 ans à des militants réformistes tout aussi courageux et sincères, mais surtout lucides ? Cet héritage, au fond, ne se résume-t-il pas à une leçon sur ce qu’il importe de ne plus jamais faire ? Charles Gagnon, que Warren cite avec empathie, avait tort. La vraie gauche, pendant ces 10 années de délire, a été trahie. Ce n’est pas être un « fossoyeur d’idéal » que de le dire aux militants d’aujourd’hui et de demain.

Ils voulaient changer le monde. Le militantisme marxiste-léniniste au Québec

Jean-Philippe Warren, VLB, Montréal, 2007, 256 pages