Le grand art de Lise Tremblay

Ça se passe à Chicoutimi, à la fin des années 1960. Ça se passe en un été. L'été des 11 ans de la narratrice. Où rien ne marche comme prévu. Où tout fout le camp.
Ça pourrait ressembler à un premier roman. Un roman d'apprentissage, bêtement autobiographique. Où l'auteure, née à Chicoutimi en 1957, raconte son passage de l'enfance à l'adolescence.

C'est du grand art, pourtant. Le grand art de la simplicité, à la façon de Lise Tremblay. Qui signe ici son cinquième livre, après avoir remporté trois prix prestigieux pour son remarquable recueil de nouvelles La Héronnière. Qui a aussi obtenu un Prix du gouverneur général en 1999 pour son lancinant roman La Danse juive.

Tout de suite un ton. Tout de suite une bulle, un cocon. Pour ne pas dire un poste d'observation. On ouvre La Soeur de Judith et on est là, avec la narratrice, l'été de ses 11 ans, à Chicoutimi.

Ça commence ainsi: «Le camelot a jeté le journal du dimanche à moitié mouillé sur le tapis de l'entrée. Dès que je l'ai entendu fermer la porte, je me suis levée en courant. Je voulais être la première à voir la photo de Claire.»

Claire, c'est la plus belle fille de la ville. Elle vient d'être recrutée par un groupe de musique yé-yé comme danseuse à gogo. Si tout se passe bien à Montréal, où elle s'apprête à partir, Claire accompagnera Bruce et Les Sultans en tournée dans toute la province. Yé!

La narratrice salive déjà. Claire va voir le beau Bruce en personne, et même danser pour lui! Claire s'en va à Montréal! «C'était la première fois que je connaissais quelqu'un qui allait à Montréal et peut-être y vivre pour toujours.»

Claire, c'est l'héroïne, le modèle ultime de la narratrice. C'est la grande soeur qu'elle n'a pas, mais qu'a son amie Judith, heureusement. Toutes les deux passent des heures à la regarder se maquiller. Et se trémousser dans son jumpsuit doré.

Vivre par procuration, c'est le sport préféré de la narratrice. Une boulotte, qui s'empiffre en cachette. Une aînée de famille, qui doit s'occuper des plus jeunes, faire le ménage. Et se montrer en tout temps raisonnable. Avec sa mère, surtout, insiste le père, la plupart du temps absent, celui-là, parti travailler au chantier.

Pour tourner le dos

Il y a les livres, aussi, qui permettent à l'adolescente de tourner le dos à sa propre vie. À sa mère, pour commencer. Qui est toujours sur son dos, qui la critique tout le temps, médit sur tout le monde. Et explose à tout bout de champ.

Quand la jeune fille en a assez des crises de sa mère, elle s'enferme dans sa chambre, avec un livre. Les livres, ça la fait rêver. «J'ai pris un Brigitte et comme toujours, quand je commence à lire, j'oublie et je cesse de pleurer.»

Ce qui la fait rêver, encore: les gars. Pas les adolescents du coin, qui boivent de la bière, ne font rien de leur peau. Non. Les gars plus vieux. Comme Marius. Qui travaille comme barbier. Et qui est beau comme un dieu dans son habit de baseball.

Marius, c'est son fantasme absolu. Le mâle qu'elle suit partout, qu'elle épie. Et à qui elle écrit des lettres d'amour enflammées. Des lettres anonymes, bien sûr.

Dans les faits, il ne se passe rien dans la vie de la narratrice. Rien de réel, de concret. Mis à part le fait qu'elle se prépare à faire le grand saut à l'école secondaire, dans une classe spéciale, pour élèves doués. Encore une idée de sa mère, qui ne veut surtout pas qu'elle devienne comme Claire, une écervelée sans instruction.

Voilà. C'est ça, l'histoire de La Soeur de Judith.

À peu de choses près. Si on exclut les autres, autour: les voisins batteurs de femmes, les voisines alcooliques, les religieuses qui perdent leur emprise à l'école tandis que la religion décline dans la société en général et que des valeurs nouvelles s'installent.

Il y aura bien quelques drames. Et une tragédie. Beaucoup de désillusions, surtout, pour la narratrice de 11 ans. À qui il ne sera rien arrivé personnellement. Mais qui aura tout vécu comme si ça la concernait directement. Et qui terminera son été à jamais transformée.

On aura reconnu, entre-temps, les thèmes chers à l'auteure. Solitude. Incommunicabilité. Obésité. Mensonge. Honte. Folie. Peur de l'autre, de l'étranger, de l'ailleurs. Et besoin d'évasion, par l'imaginaire, les mots.

Mais, comment dire? Jamais l'écriture de Lise Tremblay ne nous a paru aussi sobre, minimaliste, épurée. Et concrète. Jamais le regard lucide, et ironique, qu'elle pose sur le monde de livre en livre ne nous a paru aussi authentique.

Comme s'il n'y avait plus de filtre. Comme s'il n'y avait pas besoin d'en rajouter. Que c'était ça, juste ça. Mais tellement ça, tellement juste. Tellement qu'on en vient à penser que La Soeur de Judith pourrait être le livre fondateur de Lise Tremblay. Celui qu'elle n'avait encore jamais osé publier?

Collaboratrice du Devoir

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La soeur de Judith

Lise Tremblay

Leméac

Montréal, 2007, 176 pages