L'Annie de Nancy

C'était il y a un an, jour pour jour. Annie Leclerc mourait d'un cancer, à l'âge de 66 ans. L'auteure de Parole de femme, un livre vendu à 300 000 exemplaires et considéré comme une bombe féministe dans les années 1970, était depuis longtemps tombée dans l'oubli... ou presque.

Son amie Nancy Huston, Prix Femina 2006 pour Lignes de failles, lui rend hommage aujourd'hui. Dans un livre magnifique, vibrant, plein de vie. Un livre puzzle, composé de 30 petits textes qui ont pour titre «Lire», «Mourir», «Penser», mais aussi «Beauvoir», «Kundera»...

Un ouvrage inclassable, Passions d'Annie Leclerc. Très loin en tout cas de l'étude universitaire, ou de la biographie exhaustive. «Il me serait naturellement possible, indique Nancy Huston au début du livre, de faire des recherches poussées sur son enfance, de réunir des matériaux, d'interroger ses proches, de relire tous ses livres, de compulser ses archives... mais je ne ferai rien de tout cela. Pas maintenant. Maintenant, je veux parler de l'Annie qui est en moi.»

L'Annie qui est en elle, c'est-à-dire celle qu'elle a connue par ses livres, d'abord. Par Parole de femme, pour commencer. Nancy Huston a 21 ans quand le livre paraît, en 1974. Pour elle, comme pour plusieurs femmes à la même époque, «cette lecture produit l'effet d'un électrochoc».

Ce qui la secoue, l'émeut le plus alors: «Non seulement Annie Leclerc dit la jouissance d'être au monde; elle ajoute que les femmes en savent plus long là-dessus que les hommes.»

Jouissance: mot clé chez Annie Leclerc, thème dominant de son oeuvre, une dizaine de livres en tout. Thème dominant dans sa vie aussi. Sa vie de femme, de mère, d'épouse. Et de philosophe.

«Je veux montrer que la pensée s'origine toujours dans un corps, dans une expérience, dans une sensibilité, dans une époque et évidemment dans un sexe», écrivait-elle.

Nancy Huston n'a jamais dit autre chose, à sa manière. Dans ses romans, qu'on pense à La Virevolte ou à L'Empreinte de l'ange, et dans ses essais. Dans Professeurs de désespoir, notamment, où elle s'en prend aux philosophes et écrivains dits «négativistes», tels Beckett, Cioran et Kundera.

Dans Passions d'Annie Leclerc, Nancy Huston précise: «Exactement trente ans séparent la publication de Parole de femme d'Annie Leclerc (1974) et mon essai sur le nihilisme Professeurs de désespoir (2004). Je n'ai pas relu le livre de Leclerc avant de remettre mon manuscrit à l'éditeur, mais le relisant plus tard, j'ai été secouée de voir à quel point je portais ses idées en moi. Certaines pages pourraient figurer dans l'un ou l'autre livre.»

Pour elle, comme pour Annie Leclerc, il n'y a rien de dévalorisant dans le fait de s'occuper des enfants, de faire la cuisine, le ménage. Rien de dégradant dans l'accouchement, l'allaitement. Au contraire.

Éloge du rire et des larmes

À cet égard, les deux femmes se situent à l'opposé du féminisme beauvoirien, celui qui privilégie les thèses égalitaristes à tout prix. Celui qui nie la différence, autrement dit. Qui voit la maternité comme une tare, un asservissement, à la limite.

Nancy Huston rappelle d'ail-leurs que, lorsque Parole de femme est paru il y a 33 ans, Simone de Beauvoir a complètement tourné le dos à son auteure, de qui elle était pourtant proche. Ce qui n'a pas empêché Annie Leclerc de continuer à défendre son point de vue... beaucoup moins populaire auprès des féministes.

Dans la foulée, Nancy Huston affirme qu'elle a toujours été persuadée, comme son amie, que «les passions respectives des garçons et des filles en matière de jeux et de jouets n'étaient pas l'effet du seul endoctrinement social».

Sur les traces d'Annie Leclerc, elle fait aussi l'éloge des larmes, associées socialement à la fragilité, à la faiblesse... au féminin. L'éloge des larmes, oui. Et du rire.

Elle écrit: «Il existe, en revanche, un rire qu'Annie Leclerc n'a jamais pratiqué. C'est précisément le rire de Kundera: le rire sardonique, le rire méchant, le rire sarcastique et persifleur, celui qui perçoit la vie comme une vaste plaisanterie, et les êtres humains (à de rares exceptions près, presque tous hommes et écrivains) comme des clowns involontaires.»

On pourrait voir Passions d'Annie Leclerc comme une sorte de prolongement de Professeurs de désespoir. Il y a de cela. Qui ressemble à de l'acharnement. Mais qui témoigne avant tout de la grande complicité entre les deux femmes.

ll y a aussi quelques passages où l'auteure ne se gêne pas pour s'envoyer des fleurs, en reproduisant des commentaires flatteurs d'Annie Leclerc à son endroit. Sur le coup, on se dit que Nancy Huston en fait peut-être un peu trop. Puis, poursuivant notre lecture, on comprend. On comprend que, pour saisir de l'intérieur de quoi était faite leur amitié, il fallait oser parler de tout, ne pas s'autocensurer, se mouiller à fond, jusqu'au bout.

Ce livre en dit autant sur l'une que sur l'autre. C'est un livre-miroir, en quelque sorte. Davantage qu'un livre-tombeau. D'ailleurs, Nancy Huston n'hésite pas à dire qu'Annie Leclerc continue de vivre en elle. «Ce n'est ni une fadaise, ni une fausse et facile consolation post-mortem, c'est la vérité littérale», prend-elle le soin de préciser.

Elle ajoute: «Je ne pense pas de la même manière qu'avant de lire et de connaître Annie Leclerc; cette lecture et cette amitié ont changé ma façon de voir le monde; or nous sommes (entre autre choses) notre façon de voir le monde. Annie Leclerc ne m'a pas simplement marquée ou influencée, elle m'a faite ce que je suis. Sans sa pensée et sans son amitié, je n'aurais pas écrit mes livres; ç'aurait été un autre je, et des livres différents.»

Savoir qui était la «vraie» Annie Leclerc n'est pas son propos. De toute façon, Nancy Huston ne l'a connue qu'à la fin de l'année 1999. Et «connue», c'est beaucoup dire. Une vingtaine, une trentaine de rencontres tout au plus.

Mais qui peut affirmer connaître réellement quelqu'un? Est-ce qu'on connaît vraiment ses amis, même après plusieurs années de fréquentations? Est-ce qu'on connaît vraiment son conjoint, ses enfants, ses parents? Qu'est-ce que connaître quelqu'un, finalement?

«Connaître quelqu'un, ai-je envie de dire, c'est cela: le laisser en vous, lui permettre de faire partie de vous. Annie Leclerc est entrée en moi bien avant notre première rencontre et, tant que je serai moi, elle fera partie de moi. La vie n'est rien d'autre que cela. Mais ce rien d'autre est tout le contraire du rien cioranien. Ce rien d'autre est énorme.»

Ce rien d'autre nous dit que nous ne sommes pas seuls, en somme. Merci de nous le rappeler, Nancy Huston.

Collaboratrice du Devoir

***

Passions d'Annie Leclerc

Nancy Huston

Actes Sud/Leméac

Paris-Montréal, 2007, 368 pages

(en librairie mardi 23 octobre)


À noter aussi:

L'amour selon Mme de Rênal

Annie Leclerc

Préface de Nancy Huston

Actes Sud/Leméac

Paris-Montréal, 2007, 70 pages

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