Il n'y a jamais de problème

«Il [Jean Chrétien] est le patron. J'ai servi comme il voulait que je serve.» C'est ce qu'affirmait l'ancien ministre Alfonso Gagliano dans une entrevue au Globe and Mail en décembre, juste avant qu'un ancien fonctionnaire confirme que le ministre avait fait pression auprès de sociétés d'État pour faire embaucher quelques amis. C'était aussi avant qu'il soit écarté du cabinet et nommé ambassadeur au Danemark.

M. Gagliano, qui était ministre des Travaux publics et lieutenant politique du premier ministre au Québec, est devenu la cible de l'opposition, mais est-il vraiment le seul à répondre ainsi aux désirs de son patron?


Difficile à dire, mais les faits laissent transparaître une conception du pouvoir partagée par plus d'un individu. Les problèmes au ministère des Travaux publics ne sont d'ailleurs pas nés avec Alfonso Gagliano. L'affaire des trois rapports de Groupaction, qui a donné lieu à une enquête et à un jugement sans appel de la Vérificatrice générale, a commencé avant son arrivée. Le premier des trois contrats a été accordé et complété alors que Diane Marleau était ministre.


Le programme des commandites, tel qu'on le connaît aujourd'hui, a vu le jour sous M. Gagliano. Sa gestion et ses conditions fort lucratives ont été critiquées dans un rapport de vérification interne réalisé en 2000, mais les généreuses commissions versées aux compagnies amies, comme Groupaction et Groupe Everest, n'ont pas changé.


M. Gagliano était un joueur influent mais il n'était pas le seul à se croire autorisé à lancer des programmes dépourvus de contrôles appropriés et vulnérables au patronage et au gaspillage, sous prétexte d'agir au nom du patron ou de l'unité canadienne. Même le premier ministre semble croire que la fin justifie les moyens. Résultat: presque tous les programmes qui ont mis le gouvernement Chrétien dans l'embarras sont nés au lendemain du référendum de 1995.


La distribution gratuite d'un million de drapeaux lancée par Sheila Copps en 1996 souffrait de grave improvisation. Alors qu'on pensait dépenser entre quatre et six millions de dollars, on s'est retrouvé avec une facture de 23 millions et, au bout du compte, le Québec a boudé le programme.


Le Bureau d'information du Canada, sous la direction de Sheila Copps puis d'Alfonso Gagliano, a été créé en septembre 1996 sans mandat clair mais avec un budget qui n'a jamais cessé d'augmenter. Là encore, des compagnies proches des libéraux en ont profité en se voyant confier l'organisation des tournées ministérielles au Québec et dans l'Ouest.


Et que dire du défunt Fonds transitoire pour la création d'emploi créé en 1996 sous la direction du ministre du Développement des ressources humaines du temps, Doug Young, et poursuivi sous Pierre Pettigrew. Il devait servir à atténuer l'impact de la réforme de l'assurance-emploi, en particulier au Québec et dans les provinces atlantiques. Un autre rapport de vérification a mis en lumière des pratiques administratives pitoyables. Mais pire encore, on apprenait en octobre 1997 que la GRC enquêtait sur un travailleur du Parti libéral du Canada, Pierre Corbeil. Celui-ci était soupçonné d'avoir approché des entreprises participantes pour solliciter des fonds pour le parti. Il a fini par plaider coupable à quatre accusations de trafic d'influence, évitant du même coup un procès.


Ce n'est que plus tard qu'on a su que les listes de demandes de subventions atterrissaient sur le bureau de Marcel Massé, à l'époque lieutenant politique du premier ministre au Québec, pour ensuite être remises au parti. Ce dernier en vérifiait l'intérêt et faisait une recommandation au ministre de DRHC. Pour le premier ministre, le plaidoyer de M. Corbeil signifiait que le dossier était clos, mais on ignore encore à ce jour sous les ordres de qui il agissait et qui avait autorisé le transfert des dossiers au parti.


Cette façon de noyer le poisson est devenue une habitude pour M. Chrétien. Chaque fois que l'intégrité de son gouvernement est mise en cause, il s'accroche à un cas spécifique pour mieux minimiser le problème. Dans le cas des commandites, par exemple, il ne fait état que de l'affaire Groupaction. Si les questions se font trop pointues, il invite l'adversaire à faire une demande d'accès à l'information ou fait porter le blâme sur des tiers. C'est pourtant lui qui, en 1993, promettait de faire place nette à Ottawa afin de restaurer la confiance des Canadiens en leurs institutions.