Théâtre - La culture comme service essentiel!

Dix-huit mois déjà que Natalie McNeil y travaille avec sa minuscule équipe. Dix-huit mois que Martin Faucher du Conseil québécois du théâtre (CQT) fait le tour de tout ce qui existe comme organisation ayant un rapport plus ou moins direct avec le milieu: comédiens, metteurs en scène, concepteurs, diffuseurs, directeurs de théâtre regroupés ou non en associations de tous types... Et après dix-huit mois d'ouverture, d'inclusion, de rencontres, de discussions, de comités, de rapports, d'études et quelques montagnes de documents aussi, voilà que demain soir s'amorcent enfin les seconds États généraux du théâtre québécois. Yeah!

Oh, on dit yeah! comme ça, mais il faut bien se rendre compte que ça n'ira pas tout seul, les seconds États généraux du théâtre québécois. Même que ce n'est pas évident du tout. Et que, tout au fond, les quelques centaines de participants inscrits à l'événement sont sceptiques — pas comme la fosse, mais quand même.

Bien sûr, Martin Faucher et sa petite équipe ont réussi à tenir un vrai discours rassembleur qui est celui de ce que tous ces gens partagent en commun: le théâtre. Le goût du théâtre. La passion du théâtre. La volonté de faire du théâtre aujourd'hui, ici et maintenant. Partout. Tout le temps. Avec tout le monde. Parce que c'est bon et parce que c'est nécessaire aussi, de plus en plus. Même malgré la frustration commune à tous de ne jamais avoir les moyens de réaliser tout à fait ce rêve; même en tirant le diable par la queue, même en se démultipliant sur les plateaux de la télé, de la pub à la con et du cinéma... Tout ça quoi qui est vrai et qui est bien là.

Mais n'empêche que des États généraux, ce n'est pas rien; même que c'est plutôt, je cherche le mot juste... «global», non? Dans le genre: on discute de tout. On met le plus de morceaux possible sur la table, et on s'entend sur la redistribution des priorités. Ce qui est déjà, en soi, tout un programme. Et la simple première constatation qui vient à l'esprit, c'est que les morceaux sur la table ne sont pas tous de la même grosseur. Et que lorsqu'on a mis la main, avec le temps, sur un bon gros morceau de quelque chose, il est rare que l'on tienne particulièrement à le partager. En termes clairs, cela implique que tout le monde va aussi participer à ces États généraux pour surveiller ses billes. Ce qui est tout à fait normal.

Car qu'est-ce qu'on va tenter de faire pendant ces trois jours? Ni plus ni moins que de regarder tous ensemble ce qui se fait et comment ça se fait dans le but d'essayer de faire encore mieux et encore plus. Les participants ont accès, comme tout le monde d'ailleurs, à une série de documents en ligne (www.cqt.ca) décrivant dans le détail les conditions de la production théâtrale au Québec tout comme celles de sa diffusion: le portrait est clair. Pour tout le monde. Le système en vigueur depuis un quart de siècle est saturé...

D'un côté, les gouvernements mettent en place et subventionnent une série d'écoles et de lieux de formation qui, chaque année, amènent sur le «marché» des cohortes, sinon des légions entières de comédiens, d'auteurs, de metteurs en scène et de concepteurs. De l'autre, à quelques très rares exceptions près, les compagnies en place ne peuvent déjà plus, depuis de nombreuses années, absorber cet afflux annuel aussi saisonnier que le retour des oies blanches ou le festival des couleurs. Et chaque année, «la relève» en est venue à gagner en volume, disons, à se superposer à elle-même et à développer son propre réseau qui, malgré des initiatives brillantes comme Carte Premières, vivote tout au mieux malgré l'excellence de certaines de ses propositions. Le bon côté de la chose, c'est que le «beau milieu» s'est considérablement enrichi de propositions stimulantes et d'une sorte de réseau plus ou moins souterrain extrêmement présent qui commence même à s'affirmer en région. Le mauvais, c'est que la plupart de ces gens travaillent avec des bouts de ficelle en crevant de faim...

Il est temps donc, comme nous le disait Martin Faucher en entrevue, que les gouvernements se rendent compte de leurs contradictions. «Nous nous réunissons, disait encore le président du CQT dans notre cahier spécial sur les États généraux (voir Le Devoir du 6 octobre 2007), pour dire à quel point le théâtre est présent partout, pour affirmer notre art. Pour affirmer l'absolue nécessité de notre art dans ce monde déshumanisé dans lequel nous vivons. Et pour revendiquer aussi les moyens de le pratiquer décemment. La culture, et le théâtre est l'un de ses secteurs les plus développés, est un service essentiel. Autant que l'éducation ou le réseau routier. Le temps est venu pour nos gouvernements de le reconnaître et de prendre parti concrètement pour la culture...»

Pendant deux jours, donc, jeudi et vendredi, le «beau milieu» tout entier va d'abord tenter de se parler, de s'écouter. Et le troisième jour, samedi en assemblée plénière à la Maison Théâtre, tous devront faire consensus autour d'une série de recommandations et de propositions qui seront à terme transmises aux gouvernements.

Qu'est-ce que cela va donner? Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'enjeu est énorme et le moment, crucial. Et avant même de songer à la façon dont les trois ordres de gouvernement vont répondre à ces demandes, dont on ne sait d'ailleurs pas encore si elles seront vraiment partagées par tous, Le Devoir sera là pour vous transmettre en direct les échos de ces seconds États généraux.

À demain.

En vrac

- La Commission théâtre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques remettait la semaine dernière lors des Francophonies en Limousin son Prix de la dramaturgie francophone 2007 à Khaldoun Imam pour Les Voix et les échos. Syrien d'origine, l'auteur vit à Montréal depuis déjà une trentaine d'années et, en plus de plusieurs pièces radiophoniques, il a déjà été monté à l'Espace Go (L'Histoire inachevée, en 1994) et au Théâtre d'Aujourd'hui (La gare des trains qui ne partent plus, en 1997). Sa Chronique d'un pays déchiré a aussi été donnée en lecture publique à Montréal (en 2001) et à Limoges (en 2003). Bravo! Rappelons que Patrick Saucier avait reçu le même prix l'an dernier avec Deux semaines après l'éternité.

- Carte Premières — une brillante initiative de David Lavoie du Théâtre de la Pire espèce — dont l'objectif est de «mettre en réseau les publics des compagnies de création et de favoriser le rayonnement des créateurs» fait savoir par communiqué que ses abonnés ont désormais accès à une Carte Premières régionale, sans frais supplémentaires. Les spectacles ainsi offerts sont présentés tout autant à L'Assomption, Sherbrooke et Québec que Jonquière, Carleton et Ottawa. Onze spectacles et un festival s'ajoutent donc aux productions déjà accessibles par la Carte. Au total, Carte Premières offre maintenant plus d'une cinquantaine de productions sur son réseau. On en apprendra plus encore en visitant le site www.cartepremieres.com

- Même si Le Traitement de Martin Crimp dans la mise en scène de Claude Poissant est toujours à l'affiche de l'Espace Go, il ne faut pas oublier l'autre volet du doublé de début de saison PàP, la version inédite et définitive de Everybody's Welles pour tous de Patrice Dubois et Martin Labrecque qui s'installera boulevard Saint-Laurent dès mardi prochain.