Joyeux solstice

Si à mon humble instar vous avez le sentiment profond qu'un jour vous mourrez d'incrédulité juste à regarder le monde aller — il a été retrouvé sans vie ni bras, ceux-ci étant tombés, la mâchoire inférieure était décrochée et gisait à la hauteur du nombril, les yeux étaient exorbités, l'autopsie a révélé qu'il hochait la tête de droite à gauche au moment d'expirer, ses derniers mots, griffonnés à la hâte, furent «pas vrai, ça se peut pas» —, vous conviendrez que les derniers jours furent un grand cru, une espèce de Baron de Rothschild 1982 de l'étonnement.

Mais attention, de l'étonnement ordinaire. On ne fait pas dans le grand ici, même si, selon un sondage rendu public le week-end dernier, le consommateur d'informations moyen aimerait avoir plus de nouvelles internationales (mon oeil). Ici, on fait dans la réappellation de station de métro, mettons «Sherbrooke-Université de Longueuil» si j'ai bien compris, et dans la réappellation de sapin de Noël, mettons «arborescence de solstice», quoique cela pourrait choquer les créationnistes, qui ne croient pas au mouvement des astres et pensent que la Terre, voire leur propre nombril, est situé en plein centre de l'univers qui a 6000 ans.

Non mais les a-t-on juste un peu, les débats de société, ou est-ce qu'on ne ferait pas mieux d'en emprunter ailleurs, en Éthiopie par exemple, où le premier ministre doit annoncer aujourd'hui qu'entre 10 et 14 millions de ses compatriotes sont menacés par la famine?

Remarquez, c'est une excellente idée, malheureusement mise sur la glace pour le moment, que de vouloir rebaptiser la station de métro Longueuil pour la faire devenir «Longueuil-Université de Sherbrooke». Depuis le temps qu'il est question qu'il se rende à Laval, le métro, voici qu'on pourrait le faire se rendre jusqu'à Sherbrooke pour une fraction infinitésimale du coût.

D'ailleurs, à cet égard, j'ai une petite question pour vous, et ce ne sera pas la dernière: pourquoi, pourquoi, pourquoi donc, lorsqu'il y a une panne dans le métro, ils disent par exemple: «le service est interrompu sur la ligne orange entre les stations Henri-Bourassa et Côte-Vertu» au lieu de dire: «le service est interrompu sur toute la ligne orange» ou, plus simplement encore: «le service est interrompu sur la ligne orange»?

Et puis et puis, quand le service est interrompu sur la ligne orange entre, mettons, les stations Henri-Bourassa et Berri-UQAM, comment se fait-il que l'interruption de service à Berri-UQAM ne force pas une interruption de service à Champ-de-Mars, puis à Place-d'Armes, et ainsi de suite jusqu'à ce que vous vous endormiez d'ennui, faute de quoi on se retrouverait avec 12 rames à Berri-UQAM?

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De même, dans le cas de l'Hôtel de Ville et de son soulignement du temps des Fêtes, il est tout à fait sensé qu'on ne dise pas d'un arbre de Noël qu'il est de Noël. Trop de citoyens qui n'ont pas la chrétienté en partage pourraient se trouver déconcertés d'une allusion aussi grossière et se mettre à faire des gestes incompatibles avec les traditions locales, comme fuir les magasins bondés d'acheteurs qui ne savent pas quoi donner en cadeau mais qui doivent absolument en donner quand même pour ne pas faire de la peine au(x) destinataire(s) du(des)dit(s) cadeau(x) et finiront donc par donner n'importe quoi pour se débarrasser, ou comme tourner à droite au feu rouge.

Et puis, entre vous et moi et le beu dans l'étable, un sapin, ça fait un peu trop terroir de che nous. Un palmier, un bonzaï, un hévéa, un baobab feraient bien plus l'affaire. Soyons multiculturels et ouverts sur le monde, que diable.

Déconcertés, donc, à moins que ce ne soit carrément choqués, avec toutes les conséquences que cela suppose. Je les comprendrais, notez. Étant moi-même un agnostico-pacifiste qui ne ferais de mal à une mouche que si elle venait se poser sur ma boulette de hambourgeois, il m'arrive tout de même, lorsque j'aperçois les décorations de Noël de ma voisine ou que j'entends une pub de disque de chansons de Noël (pas besoin d'entendre les cantiques, la pub de merde suffit), que de fugaces pensées de bazooka m'assaillent.

Mais que l'on se console, nous ne sommes pas les seuls à nous effacer pour que ceux que nous avons le privilège d'accueillir ne se sentent point trop déconcertés. Récemment, le Royal Ontario Museum a en effet décidé de retirer de ses documents et artéfacts toute référence à «Before Christ» et «Anno Domini» dans la datation afin de ne pas être «indélicat» à l'endroit de ceux qui, pour des raisons qui sont bien de leurs affaires, comptent les années autrement. Ces mentions ont été remplacées par «Before the Common Era» et «Common Era».

Une invention magistrale qui ne règle bien sûr strictement rien puisque l'on peut se demander à qui cette ère est «commune». D'ailleurs, si l'on transbahute le tout en français, on obtiendrait quelque chose comme «avant notre ère» et «de notre ère». Or «notre», adjectif possessif ayant des accointances avec la première personne du pluriel, renvoie à «nous». Or c'est qui ça, nous? Ne trouve-t-on pas dans ce mot des remugles d'occidentalocentrisme exclusif?

Vous verrez, chers amis, quand, sous peu, vous mourrez d'incrédulité, vous irez au paradis et vous trouverez dieu en train de rigoler, ou de pleurer, c'est selon, à la vue des choses que l'on fait en son nom.

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Une autre question, et après vous pourrez aller faire vos achats du solstice. À la station de métro Berri-UQAM-Place Dupuis-Gare centrale-Future Grande Bibliothèque du Québec-Da Giovanni, un panneau-réclame vante les vertus de Mégatil, un produit naturel qui, si j'ai bien compris, vous arrange la flore intestinale d'aplomb et redonne un sourire fendu jusqu'aux oreilles à votre Ford intérieur.

Or, parmi les bienfaits attribués au produit en question, j'en ai noté un: «Apparence minceur».

Est-ce à dire qu'après absorption de Mégatil conformément à la posologie, on est toujours aussi gros mais que ça paraît moins? C'est drôle; dans le temps, on disait «porter du noir».

jdion@ledevoir.com