Une guerre pour une élection?

Jeudi, midi trente. Briefing quotidien du porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer. Un journaliste, sûrement démocrate, ose souligner la coopération des autorités irakiennes avec les inspecteurs des Nations unies, sous-entendant que ce terrible arsenal d'armes de destruction massive dont parle Bush sans arrêt n'existe peut-être pas.

Regard de glace du saint gardien de la vérité du président: «Cet été, le vice-président du comité sénatorial sur les services secrets, le sénateur Biden, a affirmé que cet arsenal existait. Le président Bush le dit, le premier ministre Blair le dit aussiÉ Qui allez-vous croire, Saddam Hussein ou le président?» C'est ainsi, avec une certitude aussi absolue, qu'on me répondait dans les cours de catéchisme. J'avais six ans. C'était en 1949.

Peu importe ce que nous pensons des États-Unis ou de son président, une lecture sereine et désintéressée de la situation planétaire ne conduira personne à conclure que c'est d'Irak que provient la pire menace à la stabilité politique, aux valeurs de liberté ou de justice ou encore aux intérêts profonds des Américains. D'autres «guerres» sont bien plus urgentes.

Si c'est la menace nucléaire qui nous préoccupe, on tournera les yeux immédiatement vers l'imprévisible Corée du Nord qui, contrairement à l'Irak, possède déjà un arsenal nucléaire. Mais plus grave encore, on se préoccupera du conflit au Cachemire qui oppose deux géants nucléaires, l'Inde et le Pakistan, deux pays en proie à des déchirements internes qui peuvent mettre en branle le pire des engrenages. Si c'est la guerre bactériologique ou chimique qui nous angoisse, c'est à la source des approvisionnements qu'il faudrait s'attaquer, soit les laboratoires des pays de l'ancienne Union soviétique et les installations américaines dont provient de toute évidence la souche d'anthrax qui a fait quelques victimes aux États-Unis dans la foulée du 11 septembre. S'il faut défendre les valeurs occidentales de droits de la personne et de dignité, une offensive contre la Chine paraît beaucoup plus fondamentale que l'hypothétique liberté future de 23 millions d'Irakiens, nombre qui équivaut probablement aux Chinois soumis aux travaux forcés. C'est aussi un peu moins que le nombre de victimes que le sida a fait dans la seule Afrique subsaharienne. Il y a un an, on proclamait l'urgence absolue d'une guerre sans merci contre le sida. Les pays occidentaux, Washington en tête, n'ont versé jusqu'ici que 10 % des sommes promises pour cette guerre totale.

Une plus grande menace

George Bush, dans son discours maintenant classique, invoque régulièrement l'importance de la stabilité politique au Moyen-Orient, autant pour le monde en général que pour les États-Unis. Il a raison. Mais pour le moment, force est de constater que le conflit israélo-palestinien menace bien plus l'équilibre régional et la problématique de l'approvisionnement pétrolier que la mégalomanie et la cruauté de Saddam Hussein. Voilà une menace que les Américains ont les moyens de résoudre mais qu'ils laissent atteindre une dimension catastrophique. Bush invoque enfin la lutte au terrorisme pour justifier sa volonté de renverser Saddam. Or, même la CIA, qui n'a jamais craint de jouer avec les faits, n'a pas réussi à établir un seul lien direct entre le régime irakien et le terrorisme islamiste. Ce que l'on sait cependant de manière indiscutable, c'est que la motivation des terroristes prend sa source en partie dans l'appui inconditionnel des Américains à la politique de Sharon. Ce qu'on sait aussi, c'est que toute guerre contre un pays musulman va convaincre des milliers d'islamistes de se transformer en bombes vivantes. Puis, qu'en est-il de la guerre sainte contre le terrorisme international? Comment Saddam Hussein a-t-il remplacé magiquement Oussama?

C'est que la lutte contre le terrorisme est longue et sans grande victoire qu'on peut exploiter politiquement, d'autant qu'Oussama n'a pas été capturé. C'est ce qu'a expliqué à George Bush son principal conseiller politique, Karl Rove. Cela se passait en juin dernier. Le scandale Enron, les faillites à répétition, le dégonflement de la bulle techno angoissent les Américains. La crise économique est en train de faire passer la guerre sainte (le pain et le beurre politique de Bush) au second plan des préoccupations des électeurs américains. Oussama est moins dangereux que les capitalistes américains. Il faut donc un ennemi encore plus démoniaque que le milliardaire saoudien. En temps de guerre, les Américains ne posent pas de questions. Ils se rallient derrière leur président. C'est le sénateur Biden (cité plus haut) qui est chargé d'entonner le premier l'antienne guerrière. Le vice-président Cheney suivra, puis le président en fera sa seule et unique promesse électorale. Durant quatre mois, il ne prononcera qu'un seul discours ou presque. Les États-Unis étaient déjà en guerre. Les incidents se multiplièrent dans les zones d'exclusion du sud et du nord de l'Irak. Les républicains remportèrent une victoire historique.

Nous voilà pris avec une guerre inventée par le cynisme politique. Mais les Irakiens auront peut-être un sursis. Plusieurs analystes américains soulignent que, pris au piège de la résolution onusienne qui impose de longs délais, les conseillers de la Maison-Blanche songent à repousser la guerre pour pouvoir en profiter lors des élections de 2004.