Êtes-vous réac?

Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais je me suis récemment fait traiter de... réactionnaire! J'ose à peine l'avouer tellement je ne m'en suis pas encore remis. Sur le coup, j'avoue m'être senti tout drôle. Heureusement, après m'être tâté un peu, j'ai découvert que je n'étais pas seul. Maigre consolation, direz-vous.

Le phénomène serait même en recrudescence si on en croit la petite tempête qui ébranle ces jours-ci l'intelligentsia française. Précisons tout de suite que seule la France a le secret de ce genre de polémique — et c'est probablement pour ça qu'on l'aime tant.

Il y a trois semaines, donc, un professeur d'université jusque-là inconnu publiait une plaquette de moins de 100 pages intitulée Le Rappel à l'ordre - Enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil). L'auteur, qui se nomme Daniel Lindenberg, est membre de la rédaction de la revue Esprit, une revue savante fondée par Emmanuel Mounier qui a déjà eu beaucoup d'influence au Québec.

L'encre du livre n'était pas encore sèche que Le Nouvel Observateur lui consacrait sa première page. Le quotidien Le Monde faisait de même quelques jours plus tard sur quatre colonnes à la une. Depuis deux semaines, le Tout-Paris ne parle plus que de cette controverse qui a même eu des échos à la télévision.

Tout cela, me direz-vous, pour quelques intellos qui se traitent de réacs. Je vous l'ai dit, il n'y a qu'en France qu'on voit ce genre de chose.

***

Contrairement à ce que son titre laisse entendre, le livre de Daniel Lindenberg n'a rien d'une enquête mais tout du pamphlet. Sa thèse est simple: un vent réactionnaire soufflerait sur la vie intellectuelle. Un vent qui préparerait en douce un retour à l'ordre moral.

Les «nouveaux réactionnaires» s'opposeraient en bloc à la culture de masse, à la démocratie, au féminisme, à l'antiracisme, au métissage, à l'islam, et j'en passe! Ils compteraient dans leurs rangs des personnages aussi divers que le ministre de l'Éducation Luc Ferry, le philosophe Alain Finkielkraut, l'essayiste Philippe Muray, le «médiologue» Régis Debray, le sociologue Pierre-André Taguieff, le linguiste Jean-Claude Milner et cet autre philosophe, pourtant si peu médiatique, nommé Marcel Gauchet.

En guise de pièces à conviction, Lindenberg n'hésite pas à citer des extraits des romans de l'impertinent Michel Houellebecq (qui dit à peu près n'importe quoi en entrevue) et de l'hyperbranché Maurice Dantec (qui a découvert la ville du futur à... Montréal). Même l'essayiste québécois François Ricard se fait écorcher au passage pour avoir montré du doigt les baby-boomers dans La Génération lyrique (Boréal).

Tout ce beau monde souffrirait d'une «humeur chagrine face à la modernité», disait Lindenberg en entrevue. Son livre n'hésite pas à comparer les nouveaux réacs aux anciens, en particulier au royaliste, antisémite et pétainiste Charles Maurras. Quand il ne les accuse pas d'être des disciples d'Ariel Sharon. Le vocabulaire du texte est révélateur. Il est partout question d'attaques «dissimulées» et de doctrines «camouflées». Comme si un sombre complot se tramait quelque part. Passons sur ces procédés, car le livre a au moins le mérite de provoquer un débat qui intéresse les Québécois autant que les Français.

On sort en effet de cette lecture avec l'étrange impression que tous ceux qui se réservent un droit d'inventaire sur les 30 dernières années sont irrémédiablement voués aux feux de la réaction. Comme s'il fallait absolument accepter en bloc toutes les réformes sociales et politiques réalisées depuis 30 ans, sans exception.

Comme s'il n'était pas permis de souligner en rouge les lacunes de la démocratisation de l'école, les problèmes d'une télévision soumise à la dictature des cotes d'écoute, les excès de la libération des moeurs ou de la judiciarisation des droits de l'homme. On retrouve d'ailleurs chez Lindenberg cette idée, assez courante au Québec (notamment chez les trudeauistes), selon laquelle tout ce qui a précédé les années 60 (Lindenberg parle plutôt de Mai 68) relèverait de la grande noirceur. Tout débat sur la question étant à l'avance exclu.

Lindenberg n'a peut-être pas tout à fait tort lorsqu'il critique le catastrophisme de certains auteurs qui se prennent parfois pour des prophètes de l'apocalypse. L'ennui, c'est que son livre est empreint du même catastrophisme chaque fois qu'il brandit le péril des années 30.

On aura compris que l'auteur en veut tout particulièrement à ceux qui critiquent certaines réalisations de l'État-providence. Comme s'il était possible de faire le bilan des 30 dernières années sans réexaminer un certain nombre d'idées de gauche (d'ailleurs souvent partagées par la droite) qui ont dominé la fin du siècle dernier aussi bien en France qu'au Québec.

***

Réactionnaire!

Il y a tant d'années que je n'avais plus entendu ce mot que je le croyais disparu. Tellement que j'ai dû fouiller dans mon dictionnaire pour essayer d'y voir clair.

C'est là que j'ai compris que le réactionnaire est le frère siamois du progressiste. Là où le premier ne regarde que vers l'avenir (autrement dit, vers le néant, puisque l'avenir, par définition, n'existe pas), le second n'a d'yeux que pour le passé (où il y a tout de même quelques petites choses à voir). Est-on réac dès lors qu'on ose penser que le progrès n'est pas toujours un progrès? À moins qu'on le soit chaque fois qu'on jette un regard furtif derrière soi pour mesurer ce qu'on a perdu?

À ce compte, les grands esprits des Lumières passeraient aujourd'hui pour de fieffés réacs, eux qui perdaient leur temps à trier le bon grain de l'ivraie dans l'histoire. Ces drôles de zèbres, un peu cinglés, croyaient même — c'est vous dire! — que les clefs de l'avenir se cachaient là, quelque part dans le passé.

Alors, la prochaine fois qu'on vous traitera de réac, n'en faites pas un plat. Sachez au moins qu'on n'en meurt pas!

Christian Rioux est correspondant

du Devoir à Paris